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« Macron, enfin une offre politique positive »

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Directeur des éditions de l’Aube, Jean Viard sera candidat En marche ! aux législatives de juin. L’échec de trente ans de lutte contre le FN et l’évidence de la révolution collaborative expliquent son engagement derrière Macron. Interview.

En juin prochain, le sociologue Jean Viard défendra les couleurs d’En marche ! aux législatives françaises qui donneront ou non une majorité parlementaire au nouveau président de la République. Il est l’un des premiers représentants de la société civile à avoir été investi, en l’occurrence dans le sud de la France sur cette 5e circonscription du Vaucluse où se côtoient  » le Lubéron qui fait rêver avec ses résidences secondaires  » et  » beaucoup de pauvreté cachée « . Très actif dans la région depuis de nombreuses années, il l’a vue évoluer au gré des mutations du monde, thème de plusieurs de ses ouvrages.  » Il y a trente ans, dans mon village, c’était la galère pour communiquer ; maintenant, je reçois des appels d’auteurs habitant Pékin sur mon transat « , s’amuse celui qui est aussi le fondateur de la maison d’éditions de l’Aube. Un bouleversement qui n’est pas étranger à son engagement auprès d’Emmanuel Macron.

En quoi le projet d’Emmanuel Macron vous a-t-il séduit ?

Cela fait trente ans que j’essaie de faire barrage au Front national. Or, depuis trente ans, il ne cesse de progresser. Nous n’avons pas trouvé les moyens de bloquer cette vague populiste totalitaire avec les outils traditionnels de la politique. Aujourd’hui, les partis, nés au moment de la révolution industrielle et fondés sur une opposition entre le capital et le travail, sont déconnectés par rapport à un monde qui a tellement changé. Pour moi qui suis de gauche et ouvert, les affrontements sont périmés. Quand Emmanuel Macron est apparu sur la scène politique, je me suis dit qu’on partageait la même approche de la réalité : il nous faut une offre politique positive qui intègre la révolution collaborative… La comparaison la plus pertinente le rapproche du Premier ministre canadien Justin Trudeau.

Jean Viard
Jean Viard© Jérémie Fulleringer/Belgaimage

Comment caractériseriez-vous l’électorat d’Emmanuel Macron ? Les gagnants de la mondialisation ?

L’électorat d’Emmanuel Macron rassemble ceux qui sont rentrés dans la révolution collaborative. Il est homogène : on vote au minimum à 20 % pour lui dans toute la France, avec des pointes à 24 ou 25 % dans certains endroits. Bien sûr, il est plus présent dans les grandes métropoles, le lieu de la densité urbaine et intellectuelle. Mais il est aussi dans les petits villages. A côté de chez moi, un centre high-tech emploie cinq personnes et propose même des services à des sociétés africaines. C’est le socle de l’électorat d’Emmanuel Macron.

Comment parler à la France des électeurs de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon ?

L’enjeu est là. Emmanuel Macron aura-t-il été capable d’ici à dimanche – et le sera-t-il dans les cinq ans qui viennent, s’il est élu – de donner des espérances et des projets aux gens qui ne sont pas au coeur de ce modèle ? Le but n’est pas de fédérer un groupe social, de lui accorder le pouvoir et d’organiser la société pour lui. Cela ne ferait que renforcer les conflits avec les votants de l’extrême droite et les tenants d’autres formes de protestation sociale. Au fond, Jean-Luc Mélenchon, aujourd’hui, fait penser à Beppe Grillo (NDLR : leader du Mouvement 5 étoiles, parti populiste italien). On ne sait plus très bien où il se situe dans le contenu, dans la haine, dans le ressenti… Il est devenu un spectacle à lui tout seul. Emmanuel Macron, lui, opte pour quelques choix forts. Cela suffira-t-il ? Cela dépendra, s’il est élu, des résultats qu’il aura engrangés au bout de cinq ans. Seront-ils suffisants pour que les gens se disent que cela valait le coup de tenter cette aventure ? Je ne veux pas vous dire aujourd’hui jusqu’à quel point cela va marcher compte tenu des majorités à l’Assemblée nationale et du contexte économique.

On ne va pas mettre deux ans à apprendre à gouverner la France. On ne les a pas »

La confrontation à distance avec Marine Le Pen autour de l’usine Whirlpool n’illustre-t-elle pas toute la complexité d’un message de vérité ?

Whirlpool n’est pas en soi un dossier emblématique des méfaits de la mondialisation. Il s’agit de la réorganisation interne d’une entreprise pour bâtir un géant européen qui puisse concurrencer les grandes entreprises étrangères. Il est vrai qu’une fois que l’on a dit cela, on n’a rien fait pour le salarié d’Amiens qui voit disparaître son emploi. En France, on a fermé 1 900 sites industriels en cinq ans, le temps du mandat de François Hollande, et on en a ouvert 1 400. Mais ceux-ci embauchent 40 % de travailleurs en moins que ceux qu’on a fermés, à cause de la robotique. C’est une double révolution. En France, l’économie industrielle représente 11 % du PIB et 14 à 15 % des emplois. Or, on croit que tout le monde travaille dans les usines. Non. Cela dit, si on arrivait à la faire remonter à 15 % du PIB, ce serait très bien. Quand on ne regarde que les chiffres décroissants de l’industrie, c’est la panique parce que l’on imagine que cela préfigure la fin du travail ; c’est faux. Des emplois se créent ailleurs. En Europe aujourd’hui, 40 % des travailleurs s’occupent du corps des autres : éduquer, soigner, divertir… Leur proportion était d’à peu près 10 à 15 % il y a un siècle. Là est la grande innovation sociale. 10 % des travailleurs s’occupent des territoires (paysans, forestiers, urbanistes…) ; 20 % des objets (ceux qui les fabriquent et ceux qui les entretiennent) ; 30 % de la logistique au sens large (dans le commerce, la politique et la sécurité…) et 40 % du corps. Donc, l’enjeu est de savoir comment on met en place les équilibres économiques pour maîtriser les basculements en cours, notamment par la formation. Et en créant de nouveaux emplois dans la culture, la santé, l’éducation, le voyage…

Dans Nouveau portrait de la France (L’Aube) paru en 2011, vous évoquiez  » la fin de l’hégémonie du travail sur nos vies « . N’avez-vous pas été séduit par la réponse de Benoît Hamon sous la forme du revenu universel ?

L’attitude de la gauche française, obsédée par le vieux modèle industriel de l’après-guerre, est très curieuse. Ce ne sont que des fonctionnaires et ils ne pensent qu’à l’usine. Ils n’ont jamais travaillé de leur vie avec leur corps. Ils n’ont jamais été dans un collectif de travail. Ils n’ont jamais éprouvé le plaisir d’avoir une réussite entrepreneuriale. Leur seule réussite, ce sont des élections. Ils vivent dans le mythe de la crise industrielle, qui est certes réelle mais qui, heureusement, n’est qu’une partie du sujet. On peut transformer ces jobs, former les gens autrement, développer des emplois de services (enseignement, petite enfance, personnes âgées…). Si on regarde le modèle global, il n’y a pas de disparition du travail. On peut discuter sur sa durée. J’ai été longtemps pour une diminution du temps de travail. Mais l’enjeu, aujourd’hui, est le temps aléatoire de travail. Des études ont établi que les salariés les plus satisfaits de leur emploi sont ceux qui travaillent un week-end par mois. Pourquoi ? Parce que cela permet à l’un d’aller voir ses parents sans son conjoint ou, à l’autre, d’éviter de devoir rendre visite à sa belle-mère, puis de se retrouver seul en semaine à la maison et de gagner en liberté individuelle. C’est sur ces dimensions-là qu’il faut travailler et éviter d’avoir des discours complètement décalés du réel.

Observez le bureau du président de la République, il n’y a pas un seul ordinateur »

En marche ! est-il en mesure de forger en aussi peu de temps une implantation locale dans toute la France à la faveur des législatives ?

Soyons honnêtes. Un tiers de nos candidats seront des personnalités politiques déjà implantées et ayant une expérience du Parlement. Sinon, on ne pourra pas atteindre l’objectif que l’on vise. On ne va pas mettre deux ans à apprendre à gouverner la France. On ne les a pas. Ensuite, il y aura des candidats comme moi, bien implantés sans être des politiques, c’est-à-dire des chefs d’entreprise, des médecins… qui nourrissent déjà une relation forte avec leur territoire. Et puis, il y aura des tout-nouveaux. Le fait d’avoir le label Macron sur le tee-shirt suffira-t-il à les faire élire ? Il est difficile de répondre à cette question. Et cela dépendra surtout des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Certaines de ses valeurs le rapprochent plutôt de nous. Mais il a tellement monté les gens contre Macron en le présentant comme le  » candidat de la banque  » qu’une véritable hargne s’est implantée contre lui dans les milieux de gauche.

Emmnauel Macron bousculé par les ouvriers de Whirpool et par Marine Le Pen à Amiens: renforcer l'économie industrielle, c'est bien, mais c'est surtout dans le domaine du service aux personnes que les emplois de demain seront créés, juge Jean Viard.
Emmnauel Macron bousculé par les ouvriers de Whirpool et par Marine Le Pen à Amiens: renforcer l’économie industrielle, c’est bien, mais c’est surtout dans le domaine du service aux personnes que les emplois de demain seront créés, juge Jean Viard.© Reuters

Que diriez-vous pour démentir cette étiquette de banquier ?

J’avancerais trois éléments de la campagne d’Emmanuel Macron. Une position sur les valeurs. Il est très humaniste sur la question des réfugiés peut-être parce qu’il a eu une vie privée, pas extrêmement classique, qui lui a inculqué la solidarité avec les minorités. Il plaide depuis longtemps pour que l’on accueille plus de réfugiés, pas de candidats à l’immigration. Le deuxième axe réside dans les éléments extrêmement sociaux de son programme, notamment à travers l’augmentation de 10 % du smic (NDLR : salaire minimum interprofessionnel de croissance). Troisième argument, sa réflexion sur l’entreprise : la suppression du régime social des indépendants pour l’adosser au régime général, la mise à niveau des artisans et des petits commerçants en matière de droits sociaux… Toutes ces mesures sont perçues extrêmement positivement dans tous ces milieux. Son électorat est composé presque à parité de salariés et d’indépendants. Par là, Emmanuel Macron veut renforcer le monde des petites entreprises, vrai pilier du tissu économique en France. Et puis, il y a l’élément symbolique, l’Europe : 63 % des Français sont pour l’Europe et pour l’euro. Or, le vrai problème est que la classe politique est de plus en plus antieuropéenne alors que la population reste fondamentalement proeuropéenne. C’est l’Europe qui va le faire gagner. Les politiques français ne savent même pas parler anglais. Aucun dirigeant n’est capable, comme l’a fait Macron, de prononcer un discours en anglais à Berlin, pas un. Dans quelle époque vit-on ? Observez le bureau du président de la République, il n’y a pas un ordinateur. Nous sommes dans un Etat monarchique qui croit à la pérennité de son existence parce que ses représentants occupent des palais. Mais ce modèle est complètement archaïque.

Y aura-t-il de tout façon un avant et un après-2017 ?

Le bouleversement sera à peu près de la même ampleur que celui de 1981 (NDLR : élection du socialiste François Mitterrand à la présidence) qui consacrait l’idée d’alternance. 1981 a été vécu comme une immense libération : tout d’un coup, toucher à l’organisation de la société devenait possible ; ce qui n’avait pas été le cas depuis 1936. Si Emmanuel Macron gagne et s’il arrive à mettre en place son programme, ce sera aussi important qu’en 1981.

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