La Chine de Xi Jinping conteste l’hégémonie occidentale, pas le système qui la consacre. © getty images

L’Occident n’est plus l’unique modèle mais aucun contre-modèle n’émerge

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Les pays du Sud privilégient leurs intérêts nationaux plutôt que les stratégies d’alliance. L’Occident en pâtit mais il l’a bien cherché.

L’inventaire des sources d’une certaine détestation de l’Occident, étudiées au cours de cette série en Iran, Russie, Afrique, Chine et Amérique latine, nous a offert une diversité de réalités (antiaméricanisme, ressentiment à l’égard de la France, antioccidentalisme) et de mobiles (colonialisme, hégémonisme politique et culturel, rivalité entre puissances).

Incontestablement, la guerre en Ukraine accélère cette évolution. En guise de conclusion, le directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Didier Billion, dresse un tableau des équilibres internationaux actuels, entre désoccidentalisation (1) et monde apolaire.

La guerre en Ukraine a-t-elle intensifié une certaine forme d’antioccidentalisme?

Je n’utiliserais pas le terme «antioccidentalisme» mais plutôt «désoccidentalisation». Il est indéniable que la guerre en Ukraine a été un facteur accélérateur d’un phénomène déjà à l’œuvre depuis plusieurs années.

Ceux que l’on appelle les pays du Sud, ou les pays émergents, ont de plus en plus tendance à prendre leur autonomie non pas pour s’opposer systématiquement aux initiatives occidentales mais pour répondre à ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts nationaux, qui s’accordent ou pas avec les projets occidentaux.

La meilleure illustration récente fut fournie non seulement par l’abstention d’un certain nombre de pays lors des votes de l’Assemblée générale de l’ONU sur la condamnation de l’agression russe contre l’Ukraine, mais surtout par le refus de plusieurs pays, même parmi ceux qui ont dénoncé la Russie, d’appliquer les sanctions occidentales. La Turquie en est un bon exemple. Mais cela vaut aussi pour l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, le Brésil…

Le grand atout de la Chine est de raisonner à long terme, ce que ne fait aucune puissance occidentale.

Cette évolution est-elle permise parce que, dans certains domaines, il existe désormais une alternative qui s’appelle la Chine?

C’est la question des questions, me semble-t-il. Au stade actuel, plusieurs Etats, en effet, peuvent conclure des accords avec la Chine. Celle-ci ne s’en prive pas, pour l’instant essentiellement dans le domaine de la coopération économique. En avril dernier cependant, elle fut un acteur déterminant de l’accord de réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Pour la première fois, elle a pris une initiative à caractère politique hors de sa zone d’influence immédiate et traditionnelle en Asie. C’est sûrement annonciateur d’autres démarches similaires dans les mois ou les années à venir. Des Etats qui cherchent des substituts à leurs désaccords et tensions avec les pays occidentaux regardent donc vers la Chine.

Mais cela ne signifie pas que celle-ci constitue une alternative politique. Le cas de plusieurs pays africains est assez parlant. Ils ont été courtisés de manière particulièrement agressive voici une dizaine d’années pour faciliter l’accès à leur économie et à l’exploitation de leurs matières premières. Mais ils se rendent compte aujourd’hui que la Chine ne fait pas cela pour leur développement, plutôt en vertu de ses propres intérêts.

En conséquence, on est face à une situation délicate: on assiste à un mouvement de désoccidentalisation, mais aucune alternative n’est mise en œuvre. Les pays du Sud ne sont pas capables de produire une alternative politique, un autre modèle de société, ni un autre système de relations internationales. A ce stade, la désoccidentalisation ne débouche pas sur un modèle qui pourrait permettre une meilleure fluidification des relations internationales. Cela adviendra-t-il? Je le souhaite. Mais rien n’est sûr.

Que des pays africains continuent à coopérer avec la Russie n’est pas synonyme d’allégeance.
Que des pays africains continuent à coopérer avec la Russie n’est pas synonyme d’allégeance. © belgaimage

Ne pas remettre en cause le système capitaliste, n’est-ce pas le point faible de la Chine?

Le Parti communiste chinois a abandonné depuis bien longtemps toute velléité réelle de construire une alternative de type communiste et socialiste au système capitaliste. C’est clair et net. D’ailleurs, il est intéressant de constater que les Etats-Unis, en favorisant, il y a une vingtaine d’années, l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), lui a fourni les moyens de s’affirmer comme un partenaire incontournable sur la scène internationale.

On en voit les effets aujourd’hui puisque, selon les calculs, elle se trouve économiquement devant ou immédiatement derrière les Etats-Unis. L’alternative que la Chine veut construire, c’est de devenir elle-même la puissance hégémonique. On peut comprendre ou contester ce projet. En tout cas, il ne bouleverse pas le système économique dominant. Désormais, la Chine donne l’impression de vouloir aussi devenir une puissance politique incontournable dans le champ international.

On a vu son rôle dans le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Et on peut observer comment, de façon méthodique, elle a pris des responsabilités dans toutes les agences de l’ONU. Outre sa puissance matérielle, le grand atout de la Chine est de raisonner à long terme, ce qu’aucune puissance occidentale n’est plus capable de faire.

Quand vous vous entretenez avec des dirigeants français ou belges, ils vous parlent des prochaines élections. Les Chinois, eux, raisonnent sur trente ou quarante ans. Pour des raisons que l’on comprend: les dirigeants n’ont pas d’échéance électorale ; ils ont les coudées franches. C’est une force considérable parce qu’ils se donnent les moyens pour parvenir à leurs objectifs. Que la Chine ne veuille pas mettre à bas le système capitaliste n’est donc pas une preuve de faiblesse mais une preuve de réalisme et de volonté de s’insérer toujours plus et de façon toujours plus puissante dans le système économique dominant.

Que change, dans les équilibres mondiaux, le fait que «les valeurs que les puissances occidentales continuent de considérer comme universelles ne parviennent plus à prédominer ni militairement, ni politiquement, ni culturellement»?

Les pays du Sud ont pris conscience de ce qu’ils considèrent comme une duplicité occidentale. Qu’il vienne d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie, le message est toujours le même: «Messieurs et Mesdames les Occidentaux, vous avez voulu infuser vos valeurs de démocratie et de droits de l’homme quand cela correspondait à vos intérêts. Et quand elles ne leur correspondaient plus, vous n’avez pas hésité à les bafouer.»

Les exemples sont légion: la guerre du Vietnam, le coup d’Etat au Chili en 1973, l’agression des Etats-Unis contre l’Irak en 2003… Les Etats du Sud n’acceptent plus comme une sorte d’évidence naturelle ces valeurs occidentales que l’on a voulu leur imposer.

Il faut bien comprendre que quand Vladimir Poutine dénonce l’égalité des genres, l’homosexualité, l’idéologie LGBTQIA+, etc., cela résonne dans les oreilles des dirigeants d’Afrique, du Moyen-Orient, et, dans une large mesure, d’Amérique du Sud. Ils n’en ont que faire de ce type de droits.

Le même mouvement peut être observé à propos des droits démocratiques quand Poutine dit qu’ils induisent de la violence et du désordre, en caricaturant par exemple les émeutes de la fin juin en France.

Les Etats du Sud n’acceptent pas ces valeurs occidentales qu’on a voulu leur imposer.

Peut-on encore défendre des valeurs comme étant universelles sans apparaître vouloir imposer une hégémonie culturelle et politique?

C’est toute la difficulté. Je préfère parler plutôt de principes que de valeurs. Les valeurs de partage, de solidarité, d’égalité, on ne les a pas beaucoup pratiquées, la France et la Belgique au premier chef pendant la période coloniale.

Les principes, j’en ai un certain nombre et je les défends, notamment les enjeux démocratiques. C’est la capacité des peuples et des citoyens de pouvoir s’autodéterminer politiquement, culturellement… C’est un principe. Ses modalités d’application peuvent différer d’un pays à l’autre. Il faut, en tout cas, défendre les principes auxquels nous tenons et savoir les faire passer sans les imposer, par la force de conviction.

Une fois que l’on dit cela, où place-t-on le curseur? Une polémique a éclaté en France parce que le président Macron, le jour du défilé de la fête nationale le 14 juillet sur les Champs-Elysées, a eu comme invité d’honneur Narendra Modi. Le Premier ministre indien n’est quand même pas un parangon de vertu. La façon dont les musulmans sont traités dans son pays est absolument scandaleuse.

Comment traiter avec ces régimes autoritaires et parfois dictatoriaux? Je pense qu’il faut discuter avec ces Etats. Mais ce n’est pas non plus la peine de leur donner tant de relief et de publicité. Il faut aussi se rendre compte que ce que nous considérons comme des évidences de fonctionnement d’un pays ou de la vie en société ne le sont pas pour d’autres.

Je dis toujours à mes étudiants que pour comprendre ce vaste monde, il faut d’abord déchausser ses lunettes d’Occidentaux. Donc, un peu de modestie: exigence sur nos principes, oui, mais comprenons que nous ne pouvons pas les imposer.

Les Américains, en 2003 en Irak, pour imposer le modèle démocratique: un fiasco.
Les Américains, en 2003 en Irak, pour imposer le modèle démocratique: un fiasco. © getty images

Un monde apolaire, est-ce la définition la plus idoine de l’ordre international actuel?

On connaît les séquences de l’histoire récente. Le monde bipolaire entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Après l’implosion de l’URSS, un moment unipolaire, celui de l’hyperpuissance américaine, telle que l’avait qualifiée l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine. Il n’a duré qu’une dizaine d’années.

Et puis, une phase où l’on a beaucoup évoqué la multipolarité. Aujourd’hui, la meilleure formule pour définir la situation internationale me semble être un monde apolaire. Aucun des grands pôles n’est capable d’imposer sa volonté au reste du monde. On est dans un entre-deux. Le risque est que l’on aboutisse à la création d’un nouveau monde bipolaire entre les Etats-Unis et la Chine.

Mais ce n’est pas écrit. Les puissances du Sud n’essayeront-elles pas de créer un ou des contre-modèles? S’aligneront-elles sur les Etats-Unis? Cela semble quasiment impossible vu ce que je viens d’expliquer. S’aligneront-elles sur la Chine? Je ne le crois pas. On est dans une période de flou.

(1) Voir le dossier de la Revue internationale et stratégique, été 2023, parution de l’Iris: «Vers une désoccidentalisation du monde?», sous la direction de Didier Billion et Christophe Ventura, 128 p.

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