Le déplacement gigantesque de populations imposé par la partition de l’empire entre le Pakistan et l’Inde, en 1947, sera l’occasion de nombreux massacres. © getty images

L’Inde et le Pakistan ont 75 ans : diviser et régner

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Le 14 et le 15 août, le Pakistan et l’Inde célébreront leurs trois quarts de siècle d’existence. Cet été, Le Vif explore les progrès accomplis par ces deux puissances et les tensions qui continuent à les agiter. Premier épisode: l’inéluctable partition.

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni est confronté à une situation économique précaire. Il est temps pour lui de régler la «question indienne». L’Empire britannique des Indes, créé en 1858, a commencé depuis quelques années à se déliter sous les pressions communautaires. «Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», a théorisé Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison. La «nouvelle Inde», elle, ne tardera pas à surgir. Mais cette précipitation n’empêchera pas les monstruosités, bien au contraire.

Le recensement de 1871 a fait ressortir pour la première fois dans l’histoire du sous-continent que les musulmans représentaient seulement 20 à 25% de la population.

Dans ce territoire composé d’une majorité d’hindous et d’une minorité de musulmans, entre autres nombreuses confessions religieuses, la partition en deux entités étatiques est-elle inéluctable? Pour Tasnim Butt, assistante à la faculté des sciences sociales et politiques de l’ULB et autrice de Pakistan (De Boeck, 2014), elle était annoncée: «La raison principale en est la politique des Britanniques, qui a consisté pendant des années à diviser les communautés pour régner. En 1871, ils ont mené un recensement pour faire un inventaire des nouveaux sujets de la Couronne britannique. Il a fait ressortir, pour la première fois dans l’histoire du sous-continent, que les musulmans représentaient seulement 20 à 25% de la population. La prise de conscience sera très importante pour les hindous de leur majorité, pour les musulmans de leur fragilité alors que ceux-ci ont détenu le pouvoir pendant pratiquement neuf siècles.»

Gandhi, pour les hindous, et Muhammad Ali Jinnah, pour les musulmans, sont les deux figures centrales de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan.
Gandhi, pour les hindous, et Muhammad Ali Jinnah, pour les musulmans, sont les deux figures centrales de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan. © getty images

Alternance des faveurs

Développant la stratégie du «diviser pour régner» afin d’asseoir leur hégémonie, les Britanniques prendront des mesures qui créeront des antagonismes entre les communautés. Et Tasmin Butt de citer la suppression de l’emploi du persan, puis de l’ourdu, la langue de l’élite musulmane de l’époque, et leur remplacement par l’hindi, dans les cours et tribunaux ; l’accès des musulmans à des emplois dans le monde judiciaire en sera rendu plus difficile. Autre exemple, la réécriture de l’histoire dans les manuels scolaires, qui fait apparaître les musulmans comme les agresseurs des hindous…

En outre, de la même manière, mais inversée, que les Belges l’ont fait au Rwanda en choyant d’abord la royauté tutsie puis en soutenant la révolution sociale hutue, les Britanniques alterneront leurs faveurs aux musulmans et aux hindous. Ils s’opposeront d’abord aux premiers avant de se retourner contre les seconds. «Au lendemain de leur prise de pouvoir, les Britanniques avaient des raisons légitimes de penser que les musulmans tenteraient de leur résister et de récupérer leur domination politique, analyse la chercheuse de l’ULB. Et quand les Indiens s’organiseront en partis politiques – le Congrès indien apparaît en 1885 – et que les hindous feront de plus en plus entendre leurs revendications, notamment pour l’accès à des positions importantes dans l’administration coloniale, les Britanniques essaieront alors de jouer la carte musulmane. Ils leur permettront de créer leur propre parti politique, la Ligue musulmane, en 1906.»

Légitimité contre légitimité

Après la victoire du Congrès indien aux élections provinciales de 1937, la Ligue musulmane se réorganisera avec l’objectif de prouver aux Britanniques et aux hindous qu’elle est le digne représentant de la population musulmane. «A partir de ce moment-là, on se retrouve face à une triangulation, décrypte Tasnim Butt. Les Britanniques, les hindous et les musulmans revendiquent l’exercice du pouvoir. Ces derniers tenteront de négocier la sauvegarde de leurs intérêts avec le Congrès indien mais sans jamais aboutir à des solutions satisfaisantes. L’idée d’une demande autonomiste mûrit. Elle aboutit, en 1940, à l’adoption, par la Ligue musulmane, de la résolution de Lahore qui exige la création d’un territoire autonome pour les musulmans. Les Britanniques se rendent alors compte qu’ils ne peuvent pas minimiser la demande des musulmans.»

© National

Le 8 août 1942, le Congrès national indien, sous l’impulsion de Mohandas Karamchand Gandhi, le leader hindou qui a expérimenté en Afrique du Sud le satyagraha, une résistance non violente contre les discriminations, adopte la résolution Quit India exigeant le transfert immédiat du pouvoir aux Indiens. «La réponse britannique est brutale: les dirigeants du CNI sont renvoyés en prison. Leur mise à l’écart jusqu’en 1945 fait les affaires de la Ligue musulmane qui, derrière Muhammad Ali Jinnah (NDLR: son leader), peut ainsi avancer l’idée de la création d’un Pakistan qui regrouperait les provinces à majorité musulmane», détaille Gilles Boquérat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris, dans L’Inde d’aujourd’hui en 100 questions (Tallandier, 2021).

Massacres en série

La partition de l’empire des Indes est devenue inévitable. Les Britanniques acceptent la séparation et l’indépendance. Tout le monde s’y résout sans être véritablement satisfait des modalités. La précipitation des Britanniques dans le contexte de l’après-Seconde Guerre mondiale, la mauvaise préparation du partage, les antagonismes exacerbés depuis plusieurs années entre hindous et musulmans… autant d’éléments qui transformeront la partition en chaos meurtrier.

«La partition entraînait un déplacement de quatorze millions de personnes de part et d’autre des nouvelles frontières de l’Inde et du Pakistan (NDLR: divisé entre Pakistan occidental et Pakistan oriental, qui allait devenir le Bangladesh en 1971). Il s’est passé dans de mauvaises conditions, faute de forces de sécurité ou d’armée pour assurer la sécurité. Les Britanniques ont retiré leurs troupes très rapidement. Par conséquent, les milices et les mouvements fondamentalistes se sont déchaînés contre les populations, faisant entre 250 000 et un million de morts dans les deux communautés, analyse Tasnim Butt. L’ opération prévoyait aussi une répartition des troupes armées. Les musulmans rejoignaient l’armée pakistanaise et les hindous restaient dans l’armée indienne. Mais des deux côtés, le contrôle assuré par un chef d’état-major restait britannique. Dès lors, les autorités politiques hindoues et musulmanes n’avaient pas la liberté de pouvoir utiliser leurs troupes comme elles l’auraient souhaité.» Impréparation meurtrière.

Le Pakistan, le 14 août, et l’Inde, le 15 août 1947, accèdent officiellement à l’indépendance après des années de lutte contre les Britanniques. Le premier est le deuxième pays musulman au monde démographiquement, après l’Indonésie. Le second est le premier Etat décolonisé à choisir la voie de la démocratie parlementaire, la plus grande au monde.

Dans notre numéro du 7 juillet: Les Nehru et les Bhutto, des familles au pouvoir.

Les Indiens à Ypres

Pendant la Première Guerre mondiale, plus d’un million d’habitants de l’Empire britannique des Indes ont combattu dans les armées alliées contre l’Allemagne. Ce sera notamment le cas lors de la bataille d’Ypres entre le 22 avril et le 25 mai 1915. Des milliers y trouvèrent la mort. Un mémorial rappelle leur sacrifice porte de Menin, à Ypres. Un lourd tribut qui attisa les revendications nationalistes des Indiens.

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