Les opérations de "récupération" d'habitations palestiniennes par des associations liées à l'extrême droite à Jérusalem-Est ont une visée politique et attisent les tensions. © BELGA IMAGE

L’extrême droite israélienne, des paroles et des actes (entretien)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

L’influence croissante d’extrémistes de droite pèse sur la politique envers les Palestiniens et menace la coexistence avec les Arabes israéliens. Professeur à l’Open University d’Israël, Denis Charbit explique leurs méthodes et souligne la responsabilité de Benjamin Nétanyahou dans leur essor.

L’influence croissante de l’extrême droite dans la politique israélienne a-t-elle un impact sur la crise actuelle avec les Palestiniens? On a vu celle-ci aux avant-postes avant, pendant et après les violences initiales de début mai à Jérusalem, notamment lors d’une manifestation de radicaux, le 22 avril, près de la vieille ville et dans les affrontements avec des Arabes israéliens dans des localités mixtes depuis les tirs de roquettes du Hamas sur Israël. Professeur de science politique à l’Open University d’Israël, à Ra’anana, Denis Charbit explique comment l’extrême droite pèse sur la politique israélienne.

Quel rôle a joué l’extrême droite israélienne dans les prémices de la confrontation actuelle, la bataille judiciaire sur le droit de propriété des maisons habitées par des Palestiniens à Jérusalem-Est?

C’est une de leurs voies d’action parmi beaucoup d’autres. Elle consiste à se rendre propriétaire, de manière légale, d’une ou de plusieurs maisons dans des quartiers arabes de Jérusalem-Est qui, avant la guerre d’indépendance de 1948 et la division de la ville, appartenaient à des juifs. En général, l’extrême droite le fait par des sociétés prête-noms situées à l’étranger pour endormir la méfiance du vendeur potentiel. Une fois que la transaction est effectuée, elle annonce la couleur. Le projet est de placer dans ces lieux des familles dont l’objectif explicite est d’être une sorte d’épine dans la gorge. Il y a un enjeu politique dans cette démarche qui ne cache pas ses intentions provocatrices, agressives, arrogantes… Tel est leur modus operandi. Mais la décision finale revient à la justice. Ce dossier est d’autant plus délicat que les Palestiniens concernés de Cheikh Jarrah sont eux-mêmes des réfugiés de 1948. On assiste à une répétition d’une expulsion, même si les conditions sont bien sûr différentes.

Autant les relations avec les juifs orthodoxes se sont aggravées pendant la crise du coronavirus, autant celles avec les Arabes israéliens se sont améliorées, disait-on… »

Denis Charbit, professeur de science politique à l’Open University d’Israël.

Ces initiatives privées bénéficient-elles d’une forme de complaisance de la part des autorités?

Il s’agit d’une transaction immobilière. A priori, l’Etat n’a pas à intervenir. Il ne subventionne pas ce type d’opérations. En général, les fonds proviennent de groupes évangéliques américains ou d’autres organisations situées à l’étranger. Mais cela ne déplaît pas aux autorités qui apportent une forme de soutien discret, indirect, et informel. Elles sont notamment sollicitées pour assurer la sécurité, par exemple en déployant des soldats à l’entrée de ces portions de quartier.

En regard des affrontements entre militants d’extrême droite et Arabes israéliens depuis les incidents de Jérusalem qui avaient eux-mêmes été précédés par une manifestation d’extrémistes le 23 avril, peut-on conclure que la violence d’extrême droite en paroles et en actes s’est libérée?

Toutes les opinions s’expriment en Israël, de l’extrême gauche antisioniste à l’extrême droite nationaliste. La parole ne s’est pas particulièrement libérée ces derniers mois. Mais il y a effectivement une chose qui a changé et qui complique la situation. Un des leaders de l’extrême droite, Itamar Ben-Gvir (NDLR: dirigeant de Otzma Yehudit, lire l’encadré page 50), qui avait essayé par tous les moyens au cours de ces deux dernières années électorales d’être élu sans y parvenir, y est arrivé à l’occasion des élections législatives du 23 mars dernier. Alors que la police était constamment sur ses traces, n’hésitant pas à l’arrêter à l’occasion, elle est pieds et poings liés depuis qu’il est devenu député. Elle est obligée de respecter son immunité parlementaire. Or, c’est lui qui avait installé son quartier général provisoire à Jérusalem-Est pendant les manifestations. Benjamin Nétanyahou l’a appelé lui-même pour lui demander d’évacuer les lieux. Et le directeur général de la police l’a accusé d’être à l’origine de la flambée de violences à Jérusalem.

L'extrême droite israélienne, des paroles et des actes (entretien)
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L’extrême droite n’a-t-elle pas joué aussi un rôle dans les violences qui ont eu lieu dans plusieurs villes entre Israéliens et Arabes israéliens depuis les événements de Jérusalem-Est?

Les premiers à avoir déclenché ce type de violences sont les Arabes de la ville de Lod. L’extrême droite a tiré parti de ces salves inaugurales pour poursuivre les violences par solidarité avec les premières victimes. Leurs auteurs ne sont pas forcément les habitants de telle ou telle ville. Ils appartiennent à des organisations et ils sèment la terreur contre les Arabes israéliens en représailles. Voilà où on en est aujourd’hui. On est troublé et inquiet. On sait bien que ceux qui commettent ces violences sont minoritaires et ne représentent ni tous les juifs israéliens ni tous les Arabes israéliens. Mais cela a eu lieu. On a blessé gravement, poignardé et tué des juifs et des Arabes israéliens. C’est une chose qui n’était jamais arrivée dans l’histoire d’Israël.

Le 12 mai, un Arabe israélien s'est fait lyncher par des militants d'extrême droite dans la ville de Bat Yam:
Le 12 mai, un Arabe israélien s’est fait lyncher par des militants d’extrême droite dans la ville de Bat Yam: « On n’a pas envie de ressembler à cela. »© FRANCE 2

Redoutez-vous une forme de guerre civile?

Le terme de guerre civile est justifié. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Il faut savoir que le port d’armes est autorisé pour les juifs, même si la libéralisation n’atteint pas le niveau de celle en vigueur aux Etats-Unis, et qu’ énormément d’armes clandestines circulent dans certains milieux arabes israéliens. Depuis deux ans, les règlements de comptes de type mafieux se sont multipliés au sein de la société arabe israélienne. Rien que pour les six derniers mois, on a enregistré de 30 à 40 morts pour des dossiers de droit commun. Donc les conditions sont remplies pour qu’une sorte de guerre civile puisse éclater entre ces deux factions mais pas dans l’ensemble de la population. Car une grande partie de la société israélienne est choquée par ces violences. Savez-vous ce que l’on disait il y a encore un mois? Autant les relations avec les juifs orthodoxes se sont aggravées pendant la crise du coronavirus, autant celles avec les Arabes israéliens se sont améliorées. Un tiers du personnel de santé des hôpitaux est arabe, des infirmiers, des médecins, des chefs de service… L’hôpital public est un modèle de coexistence. Tout le monde en était content. Beaucoup ne comprennent pas cette poussée de violences de la part des Arabes israéliens. D’autant que leurs auteurs ne sont pas identifiés comme politisés, affiliés, par exemple, à une organisation d’extrême gauche. La montée de la tension a été en quelque sorte spontanée et le fait, me semble-t-il, d’Arabes israéliens plutôt jeunes. Une majorité de la société israélienne ressent dans le même temps un profond dégoût à la vue du lynchage de l’Arabe israélien par des extrémistes de droite à Bat Yam. On n’a pas envie de ressembler à cela. Mais c’est cette image-là qui nous est renvoyée. C’était plutôt le genre d’actes dont les autres étaient capables. Et là on se dit que nous aussi… C’est très dur.

Benjamin Nétanyahou a-t-il une responsabilité dans la montée de l’extrême droite?

Il est clair qu’il a encouragé et appuyé la candidature d’Itamar Ben-Gvir. Cela s’est d’ailleurs retourné contre lui parce qu’il espérait pouvoir compter sur ces élus d’extrême droite pour former sa coalition et que ceux-ci ont refusé d’entrer dans un gouvernement qui aurait été aussi soutenu par le parti islamiste Raam. Mais c’est clairement le Hamas qui est responsable de la situation actuelle. A un moment, c’est lui qui a décidé de bombarder Tel-Aviv…

Force juive, l’héritière du rabbin Kahane

L’ extrême droite est diverse en Israël. Dans le contexte actuel, un député et un parti sont particulièrement scrutés pour avoir attisé les tensions avec les Palestiniens à Jérusalem-Est: Itamar Ben-Gvir, en tant que dirigeant de Otzma Yehudit (Force juive). En cause, son activisme antiarabe et l’héritage dont il se revendique, celui du parti Kach, créé en 1971 par le rabbin raciste Meir Kahane. Il avait été interdit après le massacre de la mosquée d’Ibrahim à Hébron le 25 février 1994 (29 Palestiniens tués) dont l’auteur, Baruch Goldstein, était proche. Selon la formule de l’Observatoire belge de l’extrême droite, resistances.be, « Otzma Yehudit est le pseudopode politique du parti Kach ». Son leader, Itamar Ben-Gvir, a été élu député de la Knesset à la faveur des élections législatives du 23 mars dernier. Sa formation se présentait en alliance avec le Parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich et avec Noam, de Avi Maoz. La coalition a remporté six sièges. Quatre sont revenus au Parti sioniste religieux, deux aux dirigeants des autres composantes de l’alliance. La formation d’Itamar Ben-Gvir s’était présentée seule aux scrutins législatifs du 2 mars 2020 et du 17 septembre 2019 et n’avait pas atteint le seuil d’éligibilité. Lors des législatives du 9 avril 2019, elle s’était alliée au Foyer juif et à Tkuma (appellation antérieure du Parti sioniste religieux) mais son dirigeant n’avait pas été élu.

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