Opinion

Philippe Maystadt

« Les progrès électoraux du FN me font penser à ceux du parti nazi… »

Philippe Maystadt Ex-président de la BEI

Madame Le Pen n’a pas été élue présidente. Ouf ! Grâce au débat télévisé qui a fait resurgir Le Pen sous le vernis de Marine, elle n’a pas obtenu les 40% annoncés. Re-ouf ! Mais elle a recueilli un nombre de voix largement supérieur aux scores antérieurs du Front national. Aïe !

Les progrès électoraux du FN me font penser à ceux du parti nazi dans les années 1930 : 15 % en 1930, 27 % en 1932, 43 % en 1933. Puis, il n’y a plus eu d’élections…

Il faut éviter les comparaisons simplistes. Pour les historiens de la république de Weimar (1919-1933), notamment Dorothea Bohnekamp (1) et Nicolas Patin (2), il y a autant de différences que de ressemblances. Ils font d’abord un sort à un cliché largement répandu : c’est la situation économique et sociale qui expliquerait à elle seule la montée du nazisme. En réalité, l’inflation avait été maîtrisée et le chômage, certes encore élevé, avait commencé à diminuer avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il y a donc d’autres facteurs qui ont également joué un rôle. Je relèverai quatre parce qu’ils sont d’actualité.

Le premier, c’est un certain Zeitgeist, un  » esprit du temps « . Sous la république de Weimar, c’était le pessimisme culturel annonçant le  » déclin de l’Occident  » (Spengler). En France aujourd’hui, ce sont les chantres du  » déclinisme  » (Baverez, Zemmour, Julliard) qui déversent dans leurs livres et sur les plateaux de télévision un discours anxiogène, annonçant la fin de la nation française et créant ainsi un climat favorable au FN.

Le deuxième, c’est le fait que des idéologies différentes mais présentant d’évidentes similitudes se développent dans des pays voisins, à l’époque depuis la France de l’Action française et des Croix-de-Feu jusqu’à l’Italie de Mussolini et l’Espagne de Franco, aujourd’hui depuis les Pays-Bas de Wilders jusqu’à l’Autriche de Strache et la Hongrie d’Orban, ce qui contribue à la  » normalisation  » de l’extrême droite.

Le troisième point commun avec la république de Weimar, c’est la multiplication des  » affaires  » qui accréditent la thèse du  » tous pourris  » et alimentent le réservoir électoral des partis extrêmes, de droite comme de gauche (le  » dégagisme  » de Mélenchon). Kazakhgate et Publifin, ce n’est pas bon pour la démocratie.

Le quatrième point commun, c’est la tentation pour les partis traditionnels de se défendre électoralement en reprenant les thèmes et le vocabulaire de l’extrême droite. C’est ce qu’ont fait à l’époque les conservateurs allemands ; c’est l’erreur que commettent aujourd’hui certains leaders de la droite française. Dans ce cas, les électeurs préfèrent l’original à la copie. Certes, les partis démocratiques doivent aborder plus franchement les problèmes qui préoccupent les citoyens, notamment la sécurité et l’immigration, mais ils doivent oser en parler en d’autres termes et proposer des solutions moins haineuses.

Enfin, on peut espérer que pendant ou après les législatives de juin prochain, les Républicains français ne répéteront pas la faute majeure des conservateurs allemands et qu’ils refuseront toute forme d’alliance avec le FN. Et, si c’est nécessaire pour empêcher l’élection d’un candidat FN, la gauche doit être prête à suivre le conseil de Michel Rocard et soutenir  » un candidat conservateur s’il a refusé tout compromis, quel qu’il soit, avec l’extrême droite « . On ne peut pas pactiser avec les ennemis de la liberté.

(1) De Weimar à Vichy, Fayard, 2015.

(2) La Catastrophe allemande, 1914-1945, Fayard, 2014.

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