Un Kurde de la milice YPG en Syrie © Reuters

« Les Kurdes prouvent à quel point le pouvoir des États-Unis est limité »

Jonathan Holslag
Jonathan Holslag Jonathan Holslag est professeur en relations internationales à la VUB.

« La Russie et la Chine n’ont aucun intérêt à mettre fin au conflit au Moyen-Orient », écrit Jonathan Holslag (VUB). « Les prix du pétrole élevés sont une bénédiction pour Moscou, et Pékin a de toute façon peu d’empathie pour les sécessionnistes. »

Le califat vacille, Raqqa a été reconquise, et la région se prépare à une nouvelle confrontation. Pas avec des terroristes vêtus de noir, non, mais avec les hommes et les femmes qui ont pu compter sur de la sympathie pour leur résistance héroïque : les Kurdes. Cela peut entraîner une guerre de tranchées sanglante où les Kurdes auront le dessus.

La capitale kurde Erbil tombera, mais peu à peu on constatera que les grands rivaux des Kurdes – la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie – sont mal en point. Ils risqueront l’épuisement économique, voire l’éclatement, et de nouvelles formes de radicalisme se propageront.

Le califat islamique était l’ennemi idéal. Moi-même, je n’ai jamais cru qu’il réussirait à accomplir sa mission. Aucun califat n’a été édifié uniquement sur le terrorisme. Bien qu’il ait pas mal recruté parmi les partisans mécontents du régime de Saddam Hussein, la population dans la région percevait les milices noires comme un phénomène venu d’ailleurs, avec une majorité de combattants et de soutiens étrangers. 40% des Irakiens pensaient que l’EI était soutenu par les États-Unis. L’État islamique a accéléré sa chute en menaçant tous les pays autour, en s’emparant des réserves de pétrole, en continuant à perpétrer des attentats dans le monde et éloignant un certain nombre de pointures du Golfe.

À présent, les Kurdes sont dans le collimateur. Cela prouve que la lutte dans la région n’est pas dirigée contre l’EI, mais en faveur du maintien et la maximalisation du pouvoir de ses grands acteurs. Et pour l’instant ce sont les États. L’Etat turc voit sa survie menacée par les Kurdes. L’Iran et la Syrie non plus ne souhaitent pas l’émancipation de leurs minorités kurdes. Bagdad ne souhaite absolument pas de fracture du pays. Le pétrole joue un rôle, mais certainement pas le principal. Les plus grandes réserves sont ailleurs. Le volume de l’export de pétrole des régions kurdes fait six fois moins celui qui vient du sud de l’Irak. Le pipeline qui traverse la région est à sec depuis longtemps. Aujourd’hui, il s’agit surtout de défendre le pouvoir des élites à la tête des états.

Pour ces états, les Kurdes représentent une menace tout en étant utiles. Ainsi, le président turc récolte beaucoup de considération en luttant contre les sécessionnistes kurdes. Pour les Irakiens, la lutte contre les Kurdes est surtout utile pour garder la société mobilisée et canaliser l’énergie de centaines de milliers de jeunes hommes et de milices. L’Iran réalise que cette mobilisation est l’alibi idéal pour continuer à soutenir les milices et conserver son emprise sur le gouvernement à Bagdad par leur biais. Téhéran continue en effet à considérer l’Irak comme une région frontalière qui doit être dominée pour garantir la sécurité de ce qui reste de l’Iran. Les Kurdes s’enseveliront dans leurs flancs de montagne et vallées, mais coupés du monde, exténués et submergés par le nombre, ils finiront par capituler.

Que les Kurdes aient organisé leur référendum pour la sécession contre la volonté de Washington, prouve à quel point le pouvoir des États-Unis est limité. La Russie et la Chine n’ont aucun intérêt à mettre fin au conflit. Les prix du pétrole élevés en conséquence des tensions sont une bénédiction pour Moscou et Pékin éprouve de toute façon peu de sympathie pour les sécessionnistes. Il y aura une entente pragmatique entre la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak. Il faudra surtout voir les réactions de l’Arabie saoudite et d’Israël. Tel-Aviv a refusé de rejeter le référendum kurde. Avec Riyad, il fait tout pour éviter que l’Iran sorte grand gagnant des violences en Irak. L’Arabie saoudite a même discuté avec les leaders chiites d’Irak et parle d’un front arabe – donc contre l’Iran perse. De manière opportuniste, la religion fait place à l’ethnie.

L’épisode suivant du conflit régional semble se profiler. Un conflit entre les Kurdes et les États mènerait à une guerre des tranchées de longue durée. En même temps, l’arrière-garde de l’EI continuera à lancer des piques, les milices continueront à lutter entre elles pour le pouvoir et la reconstruction économique sera ralentie. Ce ravage offre l’opportunité à Tel-Aviv et Riyad de consolider leur position. Ou comme le disait un pamphlétaire lors de la guerre de Trente Ans, il y a 400 ans en Europe : « La haine entre les humains change d’aspect comme les saisons dans l’année. »

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