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Les femmes et les enfants d’abord ? Ce sont les hommes qui sont plus vulnérables en temps de guerre

Les femmes ukrainiennes sont autorisées à fuir à l’étranger, les hommes doivent rester pour se battre. Est-ce un privilège, une insulte, une discrimination ou simplement un anachronisme ? Ce n’est, quoi qu’il en soit, pas sans conséquence.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les femmes et les enfants « peuvent » fuir le pays s’ils le souhaitent. Le gouvernement ukrainien a par contre décrété que les hommes doivent rester et de préférence en prenant les armes. Le fait qu’en temps de crise, les hommes et les femmes se voient attribuer un rôle complètement à l’opposé et disposent de droits différents ne semble déranger personne. Même si cela va à l’encontre de l’air du temps. Non seulement les pays occidentaux ne font plus guère de distinction entre les hommes et les femmes dans leur législation, mais la conviction qu’il est judicieux de catégoriser les personnes uniquement sur la base de leur sexe perd peu à peu du terrain.

Cependant, lorsque le danger menace, nous l’oublions vite et pensons qu’il est normal que non seulement les enfants, mais aussi les femmes soient immédiatement mises en sécurité. N’est-ce pas ce que nous avons toujours fait lorsqu’un navire, réel ou non, est en détresse ? Pas vraiment.

Les femmes et les enfants d’abord ? Un mythe !

Le principe « les femmes et les enfants d’abord » a fait sa première apparition dans les livres d’histoire en 1852. Le navire à vapeur britannique HMS Birkenhead, qui transportait de nouvelles troupes en Afrique du Sud, a heurté les rochers près du cap de Bonne-Espérance. À bord se trouvaient des soldats, mais aussi 26 femmes et enfants. Dès que l’on a su que le navire allait couler, le capitaine Robert Salmond a donné l’ordre d’aider les femmes et les enfants à monter dans les canots de sauvetage. 445 des 638 personnes à bord vont mourir et parmi elles pas un seul enfant ou femme. Tous vont survivre au naufrage. Depuis le principe des « femmes et les enfants d’abord » sera baptisé « le Birkenhead drill » et glorifié comme un modèle de courtoisie, d’abnégation et de discipline. Surtout lorsque, 60 ans plus tard, lors de la catastrophe du Titanic, les femmes et les enfants ont eu la priorité absolue pour monter dans un canot de sauvetage. 70 % des passagers féminins vont ainsi être sauvé, contre 20 % des hommes.

Titanic

C’est en grande partie grâce à l’épopée romancée du Titanic que nous en sommes venus à croire que le principe « les femmes et les enfants d’abord » est une évidence. Mais, dans la pratique, cette prérogative est plus souvent ignorée que suivie. Une étude suédoise sur les naufrages survenus entre 1852 et 2011 montre que, dans la plupart des cas, la courtoisie est en réalité peu présente. Les femmes ont plus de chances d’être piétinées que d’être aidées à monter dans les canots de sauvetage.

S’il ne vient pas à l’esprit du capitaine de crier « les femmes et les enfants d’abord » au moment crucial, les femmes ont beaucoup moins de chances de survie que les hommes. Selon les chercheurs, cela s’explique d’une part par le fait qu’elles sont généralement de moins bonnes nageuses, mais aussi parce qu’elles sont moins agressives. La catastrophe du Costa Concordia, un navire de croisière qui a chaviré au large des côtes italiennes en 2012, en est un exemple peu glorieux. Au lieu de s’assurer que les femmes et les enfants puissent s’échapper en premier, le capitaine a pris la poudre d’escampette dès qu’il a pu. Après ça, c’était chacun pour soi. Les passagers masculins ont poussé hors de leur chemin les femmes et les enfants de manière brutale. Tout comme cela leur arrive régulièrement en cas d’incendies, de catastrophes naturelles ou d’autres circonstances où un grand groupe de personnes doit s’échapper rapidement.

Citoyens vulnérables

Ceci dit, une guerre est différente d’un naufrage. Ne serait-ce que parce que vos chances de survie ne dépendent pas uniquement de la vitesse à laquelle vous pouvez courir ou nager. La raison pour laquelle les femmes sont souvent évacuées avec leurs enfants lors de conflits armés n’est pas toujours très claire. Parfois, les explications proposées sont très démodées, voire carrément sexistes. Par exemple, l’argument qui veut que les hommes ne puissent vraiment se concentrer sur la bataille que lorsqu’ils savent que leur femme et leur enfant sont en sécurité. De même le fait que les femmes sont (ou peuvent être) des mères n’est pas non plus un argument qui tienne vraiment la route. Bien sûr, il est vrai que les enfants ne devraient pas être envoyés seuls au loin, mais il n’y a pas de raison évidente pour qu’ils soient accompagnés par leur mère plutôt que par leur père (du moins une fois qu’ils n’ont plus besoin du lait de leur mère). De plus, il est très exceptionnel que seules les mères soient mises en sécurité avec leur progéniture. D’une manière générale, cela s’applique à toutes les femmes. Qu’elles aient des enfants ou non.

Puissance

D’autres raisons sont moins faciles à balayer d’un revers de la main. Par exemple, on peut difficilement contester le fait qu’il est préférable de mettre les citoyens vulnérables en sécurité aussi rapidement que possible. Personne ne contredira non plus le fait que les enfants appartiennent à ce groupe. Mais les femmes ? Il est vrai qu’elles sont généralement moins fortes physiquement que les hommes, qui ont plus de puissance et de masse musculaire. Et encore, car certaines femmes ne manquent pas de force physique. Cependant, il est probablement vrai que l’homme moyen a moins de difficultés à porter des armes lourdes et à absorber leur recul. Mais les nombreuses Ukrainiennes qui ont décidé de rester et de prendre les armes prouvent que cela n’a rien d’un obstacle insurmontable.

En outre, on ne gagne pas une guerre avec la seule puissance musculaire. La force mentale est également cruciale, et il n’y a aucune raison de penser que les hommes auraient un avantage à cet égard.

Violence

Leur force musculaire en principe plus limitée n’est pas la seule raison pour laquelle les femmes sont souvent classées comme des civils vulnérables en temps de guerre. Des études sur les conflits armés dans le monde montrent que, dans de nombreux cas, en situation de guerre, les femmes sont plus exposées que les hommes. Par exemple, elles sont plus souvent confrontées à des conditions de vie misérables, à la malnutrition et à de graves problèmes de santé. En outre, elles sont plus souvent victimes de violences sexuelles. Des viols qui sont parfois utilisés comme une arme de guerre dans les zones de conflit. C’est pourquoi les ONG préconisent depuis des années de retirer systématiquement les femmes des situations de guerre.

Pas moins de décès

Il y a donc certainement des arguments qui légitiment le principe « les femmes et les enfants d’abord ». La seule question qui se pose est celle de l’efficacité de cette approche dans la pratique. Le fait qu’elle augmente de manière significative les chances de survie des femmes est incontestable. Mais cela ne signifie pas qu’il y aura moins de décès. Ce ne sont pas les femmes qui risquent le plus d’être tuées dans les conflits armés. Les victimes civiles sont presque toujours des hommes adultes.

Cela aussi est, bien sûr, dû à des stéréotypes persistants. Aux yeux de l’ennemi, les hommes représentent une menace bien plus grande que les « femmes innocentes ». Les répercussions de cette situation ont été évidentes, par exemple, pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après l’évacuation des femmes et des enfants des zones assiégées, les hommes restants étaient souvent exécutés. C’était également le cas à Srebrenica, où plus de 8 000 musulmans ont été capturés et tués par l’armée serbe de Bosnie en 1995. La quasi-totalité des victimes était des hommes.

Selon la politologue américaine Charli Carpenter, auteur de Innocent Women and Children, le groupe réellement vulnérable en temps de guerre est constitué d’hommes adultes non armés. Devrions-nous les évacuer pendant que leurs épouses partent à la guerre ? Bien sûr que non. Mais nous devons être conscients que la courtoisie en cas de conflit armé peut avoir des conséquences imprévues. Ou comme le précise un vieux livre d’histoire sur l’héroïsme à bord du Birkenhead: « Heureusement, toutes les femmes et tous les enfants ont été sauvés. Nous ne saurons par contre jamais le nombre de vies d’hommes que cela a coûté ».

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