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La soif de liberté de Salman Rushdie (portrait)

Depuis le lancement de la fatwa à son encontre voici 33 ans, l’écrivain a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Le 12 août, à New York, sa soif de liberté l’a peut-être mené à deux doigts de la mort ; elle l’a surtout maintenu en vie toutes ces longues années.

Septembre 1998. Il a le sourire, le costume trop grand et ses fameux petits yeux plissés presqu’invisibles
derrière ses lunettes. En cette fin d’été, Salman Rushdie profite de la douceur de Londres. Il savoure surtout l’idée de pouvoir se promener sans devoir planifier ses déplacements. Sans crainte d’être abattu au premier coin de rue par un fanatique motivé par la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeiny. Le natif de Bombay fête la fin de ses neuf années de clandestinité à la suite de sa condamnation à mort prononcée par le guide spirituel de la révolution islamique, qui considérait certains propos de son livre Les Versets sataniques comme blasphématoires.

Caché et surveillé jour et nuit, Rushdie pensait, au départ, que sa vie ne durerait guère très longtemps : l’Etat iranien avait engagé des tueurs professionnels et les événements tragiques autour de son livre se multipliaient. Le 13 février 1989, la sentence du dignitaire chiite à peine prononcée, une attaque du centre culturel américain à Islamabad faisait cinq morts. Six semaines plus tard, un homme pénétrait dans la Grande mosquée de Bruxelles et abattait deux personnes, dont le directeur, Abdullah al-Ahdal, qui prônait la modération et avait rejeté la fatwa.

L’ écrivain a vite senti l’étau se resserrer. Horrifié par cette violence et fatigué par sa nouvelle vie de Joseph Anton, son pseudonyme clandestin, il s’est mis à rêver d’un compromis. En décembre 1990, il signe un document dans lequel il affirme n’approuver aucune parole prononcée dans son roman par l’un ou l’autre des personnages qui « insultent » le prophète Mahomet. « C’était un moment d’extrême désespoir, justifiera-t-il, bien plus tard, au Monde. Les politiques et les médias exerçaient sur moi une forte pression, sur le mode : “C’est toi qui as créé le problème, c’est à toi de le résoudre.” Et puis, j’avais un fils, des êtres à protéger… »

Probablement guidé par des intérêts géopolitiques, l’ayatollah Khomeiny refuse toutefois de toucher à la fatwa. Dans l’Islam, cet avis juridique est émis par une autorité religieuse sur une thématique particulière (liée au mariage, aux vêtements religieux, à l’alimentation, etc.) à laquelle la jurisprudence islamique n’apporte pas encore de réponse. Les Etats et individus peuvent ensuite suivre les conclusions de l’avis, mais n’y sont pas contraints.

Rire et vivre

Dans l’affaire des Versets sataniques, la fatwa de mort concerne tout qui a pu aider Rushdie dans son oeuvre. Au début des années 1990, ses traducteurs italien et japonais sont victimes de coups de poignard,
son éditeur norvégien est la cible d’une fusillade, tandis que 37 personnes trouvent la mort en Turquie lors de l’incendie de l’hôtel où réside son traducteur turc. Lui-même visé par une vingtaine de tentatives d’assassinat, le romancier sera longtemps contraint à un régime de protection ultrastrict. Voire irréel.

Un jour, il est obligé de porter une perruque. Le lendemain, il passe d’avions en limousine blindée, avant de séjourner dans un hôtel avec matelas pareballes aux fenêtres… pour donner une conférence à l’université de Columbia.

Salman Rushdie est épuisé, mais il parvient malgré tout à rire de la situation. Quand on lui demande pourquoi il ne recourt pas à la chirurgie esthétique, il répond : « Qui est blonde, a des gros seins et vit en Tasmanie ? Salman Rushdie. » Quand on lui demande ce que ça lui fait de se sentir traqué, il ose : « Il suffit que je regarde derrière moi. D’autres ont ce même problème : Madonna a plus de fanatiques que moi. »

« En plus d’avoir été isolé et forcé à l’anonymat, Rushdie s’est retrouvé avec cette étiquette de “pamphlétaire” alors que son oeuvre, géniale, dépassait largement les Versets sataniques. »


L’homme est profondément drôle. Cela lui permet de dédramatiser la situation, mais cet humour fait avant tout partie de sa nature profonde. L’ écrivain belge Pierre Mertens a pu le constater à l’occasion
de dîners organisés peu après le lancement de la fatwa, en tête-à-tête mais entourés d’agents de
Scotland Yard
. « Rushdie, c’est la douceur incarnée, se souvient le romancier. Il parlait de tout sauf de l’affaire. Il aspirait à retrouver le droit de discuter littérature et cosmopolitisme, le droit d’être reconnu comme un grand écrivain et pas uniquement comme l’auteur des Versets sataniques. En plus d’avoir été isolé et forcé à l’anonymat, Rushdie s’est retrouvé avec cette étiquette de “pamphlétaire” alors que son oeuvre, géniale, dépassait largement les Versets. »

Après neuf années au placard, le Britannique retrouve une certaine liberté lorsque le président iranien
Khatami décide de se désolidariser de la fatwa, mais la menace d’une attaque isolée demeure. Alors Rushdie finit par quitter l’ Angleterre pour New York où, « à l’exception des milieux artistiques, personne ne me connaît », dira-t-il au Monde.

« L’ enfermement permanent qu’il a vécu est sans doute pire que la prison », estime le poète belge Yves Namur, récent cosignataire d’un message de soutien d’intellectuels à Rushdie. « Le romancier et essayiste turc Ahmet Altan disait d’ailleurs qu’il avait eu la paix pour écrire lorsqu’il était derrière les barreaux. Beaucoup d’auteurs se réfugient de toute façon dans des lieux isolés pour créer. Rushdie, lui, est resté
cerné soit par les gardes qui l’étouffaient, soit par cette peur d’être poignardé. A New York, sa protection
est devenue moins visible, moins spectaculaire, plus vivable. »

Ce jour de fin d’été où il se promène en costume trop grand et lunettes devant ses fameux petits yeux plissés, Salman Rushdie s’apprête à prendre la parole. Face à plusieurs caméras et appareils photo, il racontera ses peurs, ses angoisses et sa passion pour la littérature.

La scène remonte à la fin des années 1990, alors que l’Etat iranien vient de se désolidariser de la fatwa, mais elle aurait très bien pu se dérouler le 12 août dernier. La même liberté, mais une issue différente. « Salman a déjà gagné, estime l’écrivain Roberto Saviano, lui aussi sous protection policière, dans le Corriere della Sera. Son amour fanatique de la vie a fait reculer le fanatisme mortifère qui voulait le contraindre à vivre reclus, prudent, et discrètement égal à soi-même. Quoi qu’il advienne, son triomphe est là. »

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