Opinion

Franklin Dehousse

La forte dépendance énergétique de l’Europe, une dure réalité face à la Russie (chronique)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

La Commission européenne tente de réduire la montée des prix du gaz et du pétrole et de répondre à une possible coupure du gaz russe. Ces deux stratégies se heurtent à une dure réalité: la forte dépendance énergétique de l’Europe.

Une forte agitation frappe la Commission européenne. Celle-ci tente de définir à toute vitesse deux stratégies: l’une pour réduire la forte montée des prix du gaz et du pétrole, l’autre pour répondre à une possible coupure du gaz russe à la suite d’une invasion de l’Ukraine. Les deux stratégies se heurtent à une dure réalité: la forte dépendance énergétique de l’Europe.

Comme toujours, seul un retour en arrière permet de comprendre l’action (ou l’inaction) de l’Union européenne. La dépendance énergétique ne constitue pas une menace nouvelle. En 1957, la crise de Suez provoqua déjà la création de l’Euratom. En 1982, les chocs pétroliers amenèrent les pays européens à édifier un gazoduc avec l’Union soviétique – qui provoqua un affrontement avec les Etats-Unis, déjà. Hors des grandes crises, toutefois, les « leaders » tendent à oublier le problème. De façon révélatrice, dans le document de lancement du premier grand programme d’action climatique de 2008, les mots « dépendance » et « extérieure » n’apparaissent pas une seule fois. C’est dire tout le sérieux alors de la Commission Barroso.

Par la suite, l’Union européenne a continué à faire le service minimum. En 2011, la remontée des prix du pétrole provoqua sa soudaine agitation, puis elle retomba dans sa somnolence coutumière. En réalité, grâce au pétrole et au gaz de schiste, le monde connaissait le plus souvent de nouveaux approvisionnements (et un affaiblissement des prix). On s’en plaignit peu dans les pays développés. Malgré tous les discours, entre 2000 et 2020, la dépendance énergétique extérieure de l’Europe est restée remarquablement constante: 50% de la consommation. Depuis 2010, elle continue même d’augmenter (de 55,8% à 57,5%). Elle augmente aussi sur le plan qualitatif, car la Russie occupe une place grandissante dans toutes ces importations (non seulement de gaz, mais aussi de pétrole et de charbon). C’était l’époque où Angela Merkel expliquait sans rire que les nouveaux gazoducs russes joueraient un rôle de « stabilisation », n’avaient « aucune signification politique », et « ne menaceraient pas l’Ukraine » (sic).

Il n’existe, hélas, pas de solution facile dans ce domaine. La source la plus sûre pour l’approvisionnement est le charbon, mais elle est malheureusement la plus dangereuse pour le climat. Les autres sources posent toutes des problèmes. Le renouvelable constitue une option, mais il ne peut répondre au défi, partant d’une base bien trop basse. En fin de compte, on en revient toujours à la même conclusion que pour le climat, évidente dès la conférence de Rio de 1992. Il faut améliorer l’efficacité énergétique et, pour cela, élever de façon progressive le prix du carbone. Hélas, le courage nous manque toujours pour accepter cette évidence.

Au lieu de cette solution simple, nous établissons des forêts de réglementations illisibles que nous changeons tous les cinq ans. Cela explique les résultats insuffisants pour le climat, l’instabilité croissante des prix… et le grand sourire de Poutine dans les négociations sur l’Ukraine. Avec le retour des dictateurs prédateurs, le coût de la dépendance énergétique ne se marque plus seulement sur les factures.

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