Le public de la coopérative? Des artistes, des auteurs ou encore des techniciens du spectacle. © BELGA IMAGE

La coopérative Smart en déficit chronique en France: gare aux répercussions en Belgique

Des millions d’euros de pertes cumulées, un redressement judiciaire, des licenciements en vue et des syndicats vent debout: rien ne va plus pour la filiale française de la coopérative Smart, devenue célèbre pour le statut d’entrepreneur-salarié qu’elle propose à ses membres. Gare aux éclaboussures en Belgique.

Augmentez les indemnités de licenciement ou l’on vous promet des procès ruineux et une réputation endommagée. Tel est, en substance, le message qu’adressent les syndicats à la direction française de Smart, et singulièrement aux instances belges qui tiennent les cordons de la bourse. « Nous n’avons qu’une seule ligne: la défense des salariés. On pense que cela peut se régler beaucoup plus intelligemment », affirme un représentant du personnel. Les syndicats pensent détenir des informations qui leur permettront de faire reconnaître des préjudices et des fautes de gestion devant les tribunaux. Côté belge, cette pugnacité étonne. Mais il n’est pas question, pour l’instant, d’intervenir dans un conflit social dont on estime qu’il doit être réglé au sein de l’entité française.

La Belgique a biberonnu0026#xE9; la France pendant quinze ans. Quel dirigeant continuerait u0026#xE0; donner de l’argent u0026#xE0; un puits sans fond?

Comment en est-on arrivé à une situation dégradée au sein d’un groupe qui se présentait encore il y a peu comme le champion franco-belge de la lutte contre la précarisation du travail? Pour le comprendre, il faut se plonger dans l’histoire mouvementée de Smart, acronyme de Société mutuelle pour artistes, créée en Belgique à la fin des années 1990. Forte aujourd’hui de plus de 31 000 membres belges auxquels elle rend des services administratifs, la coopérative propose à son public – des artistes, des techniciens du spectacle, des auteurs… -, un surcroît de protection sociale. Le modèle a tellement bien fonctionné que ses dirigeants ont entrepris, à partir de 2008, de l’exporter en Europe. Aujourd’hui, Smart est active dans neuf pays. Les entités de ce réseau européen ne survivent que grâce à l’aide financière de la fondation SmartBe, elle-même financée par les bénéfices des activités belges. Aucune n’a atteint l’équilibre financier. Smart France, plus particulièrement, est en déficit chronique.

Sous l’impulsion de l’ancien patron, Sandrino Graceffa, lui-même français, Smart a investi massivement pour mailler l’Hexagone de bureaux destinés à apporter un service de proximité. Les transferts vers la France étaient alors présentés comme un excellent investissement, mais la stratégie n’a pas payé. Pire, elle s’est heurtée de plein fouet à une décision administrative, fin 2020, qui a amputé Smart France d’une moitié de son activité.

La fin d’une belle aventure

En refusant à La Belle Aventure, une sous-entité de Smart France dédiée aux intermittents du spectacle, le droit de jouer le rôle d’employeur, Pôle emploi (l’équivalent français de l’Onem) a brutalement mis à nu la fragilité du développement de Smart en France: 4 000 clients sont perdus du jour au lendemain et les chiffres virent à l’écarlate. Cette situation intenable amène les nouveaux dirigeants belges à se désengager peu à peu des structures outre-Quiévrain. Fini le temps de la direction commune, des organigrammes communs, des présidences communes des conseils d’administration. C’est désormais chacun pour soi, même si la fondation belge a accepté de remettre une fois encore la main au portefeuille pour financer un plan de continuation à hauteur de 6,8 millions d’euros sur trois ans, des abandons de créances pour une partie et de nouvelles injections pour l’autre.

Le plan, négocié à l’automne entre les directions des deux pays, prévoit la fermeture de onze bureaux locaux (sur quatorze), le licenciement de la moitié du personnel (une trentaine de personnes) et le recentrage des activités sur le portage salarial. Emily Lecourtois, qui dirige Smart France depuis novembre, ambitionne au passage de refinancer la structure auprès des banques et du grand public par l’émission de titres participatifs. Le soutien financier de la Belgique est conditionné à la mobilisation de ressources équivalentes en France. Le plan est ambitieux, la direction y croit.

Avis de tempête

Présenté début 2022 aux salariés français, le plan passe mal. La CGT entend obtenir de meilleures conditions. Les indemnités offertes au personnel s’élèvent actuellement à environ un million d’euros, un montant qui devrait être doublé et financé par la Belgique, estiment le syndicat. Il en appelle à la loi française, qui impose de proportionner les indemnités aux ressources d’un groupe international d’entreprises… sauf en cas de redressement judiciaire, auquel cas les moyens peuvent être limités à ceux de l’entité française. Or, précisément, en février, la direction a obtenu la mise en redressement, arguant d’un état de cessation de paiement. Les syndicats ne décolèrent pas: selon eux, celle-ci n’est pas avérée. Elle serait une manoeuvre pour contourner le plan social. Ce qu’Emily Lecourtois réfute: « Je ne goûte pas les théories complotistes. La demande de redressement n’est jamais une stratégie. C’est un acte de gestion obligatoire », qui permettra d’envisager l’avenir avec plus de sérénité. Les syndicats n’y croient pas. La manoeuvre pourra être démontrée au civil pour faire constater un préjudice au détriment des salariés, prétendent-ils. Ils brandissent, en outre, « les coûts en termes d’image » d’un plan social au rabais, surtout que « Smart est une entreprise qui se veut axée sur la protection sociale au travail ».

Du côté belge, on aimerait que la direction française gère les problèmes avec les syndicats, qui ne l’entendent pas de cette oreille. « La conflictualité doit se jouer avec les sociétés belges, les seules qui peuvent contribuer à en sortir par le haut », affirme un représentant du personnel pour qui la trésorerie de Smart Belgique permettrait d’offrir un meilleur plan social.

« Avec tout le respect que j’ai pour pour la situation qu’ils vivent, il faut remettre les rôles là où ils sont, rétorque la porte-parole de Smart Belgique, Virginie Moyersoen . C’est bien le conseil d’administration de Smart Belgique qui possède l’information et qui est légitime pour savoir de quelle manière faire jouer la solidarité sans porter préjudice à la structure belge. Ce n’est pas le rôle de la CGT. » Une autre source belge se montre plus cash: « La Belgique a biberonné la France pendant quinze ans. Quel dirigeant continuerait à donner de l’argent à un puits sans fond? Je trouverais scandaleux que la Belgique soit à nouveau le dindon de la farce. »

La direction française devait présenter ces jours-ci une nouvelle mouture du plan social aux instances du personnel. Les négociations s’annoncent houleuses.

Un article d’Eric Walravens.

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