Joseph Kabila © EPA

Joseph Kabila, l’homme qui restait en place

Kris Berwouts
Kris Berwouts Spécialiste du Congo

Le lundi 19 décembre à minuit, le second et constitutionnellement dernier mandat du président Kabila prend fin. Mais personne ne sait ce qui va se passer au Congo. « Kabila tient compte du fait qu’il pourrait subir le même sort que Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi », estime l’expert Kris Berwouts.

En principe, il ne peut plus se présenter pour un nouveau mandat, mais ces dernières années, il y a eu plusieurs tentatives de son entourage pour le garder au pouvoir.

En septembre 2014, le régime a tenté en vain de trouver une majorité parlementaire pour modifier la constitution.

En janvier 2015, à l’étonnement des observateurs, des troubles ont éclaté à Kinshasa et Goma et ont duré trois jours: le gouvernement voulait faire passer une loi électorale qui permettrait à Kabila de rester encore des années. D’après Human Rights Watch, il y a eu 36 morts à Kinshasa et quatre à Goma.

La seule option était de rester au pouvoir en n’organisant pas d’élections. Quand il s’est avéré qu’il était techniquement impossible d’encore organiser des élections en 2016, Kabila a essayé d’attirer l’opposition dans un gouvernement de transition largement soutenu.

Cependant, il n’a réussi qu’en partie. D’importants leaders de l’opposition, tels Etienne Tshisekedi et Moïse Katumbi, ne sont pas montés à bord. Au dernier moment, le Synode des évêques a tenté de réunir majorité et opposition pour déterminer une position et un trajet communs, mais cette tentative a été suspendue le samedi 17 décembre, sans accord.

Le peuple est en colère

Nul ne sait ce qu’il se passera le 19 décembre. Il est clair qu’une grande partie de la population urbaine – avec Kinshasa, Lubumbashi, Goma et Bukavu comme foyers d’incendie les plus évidents – ne supporte pas le moindre signal qui indiquerait que Kabila resterait au pouvoir après le 19 décembre.

La frustration et la colère de cette population urbaine sont dues en premier lieu aux circonstances économiques dans lesquelles elle vit. Les gens réussissent à peine à s’alimenter et à nourrir leur famille. Ils vivent dans des conditions lamentables et le taux de chômage est énorme. Et ceux qui ont un emploi formel avec un vrai salaire ne sont souvent pas payés. Il n’y a pas de bons soins de santé et d’enseignement de qualité – à moins d’être riche – et la distribution d’eau et d’électricité est plus que caduque.

Pour eux, les acquis tant loués du procès de démocratisation n’existent pas. Depuis la mort de Mobutu, rien n’a changé dans la façon de diriger le pays. Le pays est encore toujours gouverné par des circuits parallèles qui se réunissent dans le bureau du président et qui mettent les institutions formelles de l’état hors-jeu. L’étiquette de kleptocratie, un mot qu’on a dû inventer pour décrire le Zaïre de Mobutu, est toujours d’application.

Risques de violence

En mars, j’ai réalisé une enquête dans les quartiers populaires de Kinshasa et une partie inquiétante de mes interlocuteurs trouvaient que la violence était devenue inévitable. Sous la surface, on sent bouillir beaucoup d’agressivité et de violence potentielles : « Nous vivons dans des circonstances qui n’existent nulle part ailleurs, et c’est l’homme au sommet qui en est responsable. On ne peut pas prouver pendant seize ans qu’on n’est incapable ou qu’on manque de volonté politique de changer les choses, et puis nous faire croire on le fera à partir de la dix-septième année. Son mandat prend fin le 19 décembre, et si l’homme ne démissionne pas de lui-même, on fera en sorte que sa place se libère », entend-on dans les quartiers populaires de Kinshasa.

L’opposition s’imagine qu’elle a les leviers en main, mais ce n’est pas le cas. Les gens « ne veulent pas uniquement changer le chauffeur, mais tout le véhicule ».

Partout on voit surgir l’expression « auto-prise en charge de la population », la population qui par manque d’autorité morale de la caste politique ou de la société civile s’organise spontanément autour du leadership informel qui grandit par en dessous. La population n’attendra pas sa métamorphose.

Répression

Mais le régime non plus n’a pas baissé les bras. Conscient de son manque de popularité, il a investi en un appareil de répression professionnel. Nous avons eu un avant-goût de ce que pouvait donner la confrontation entre révolte et répression les 19 et 20 septembre : il y a eu des dizaines de morts.

Le régime est en état de guerre. Kabila et son entourage sont convaincus que l’Occident veut le démettre de ses fonctions, si besoin est par la force, en l’assassinant ou en soutenant un coup d’État. C’est à cet égard que les organisations civiles militantes telles que La Lucha, Filimbi et la presse sont soupçonnées. Elles seraient payées par l’étranger pour déstabiliser le pays.

Kabila tient compte du fait qu’il pourrait subir le même sort que Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi

Kabila tient compte du fait qu’il pourrait subir le même sort que Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi.

En réalité, les diplomates occidentaux souffrent d’un manque d’impact, et ce sont surtout les pays voisins tels que l’Angola et le Congo-Brazzaville qui font pression sur Kabila, non qu’ils se préoccupent de principes démocratiques, mais ils savent qu’une nouvelle implosion du Congo pourrait déstabiliser la moitié du continent. C’est pourquoi ils souhaitent qu’il dirige une courte transition avant de transférer le pouvoir à un successeur élu.

Certains indices laissent croire qu’il est négociable pour Kabila de céder le pouvoir après la transition, moyennant un certain nombre de garanties. Son intégrité physique et celle de sa famille, et une immunité juridique pour ce qui s’est passé durant son règne – et celui de son père – sont les principales.

Il ne souhaite pas non plus perdre l’empire économique impressionnant de sa famille, dont Bloomberg vient de faire un tour d’horizon. Cependant, ce sont surtout les jusqu’au-boutistes autour de lui qui posent problème, des gens qui savent qu’ils n’ont ni la légitimité, ni l’électorat, ni la capacité de se maintenir dans une ère post-Kabila. Il est possible qu’ils veuillent prendre plus de risques que Kabila lui-même pour maintenir le régime.

Il y a deux semaines, je me suis entretenu avec des personnes de l’entourage du président. Leur assurance confine à l’arrogance. Il y a évidemment de l’insatisfaction, mais ils sont capables de la maîtriser. Ils réussiront très bien à empêcher les gens de quitter leurs quartiers. Ils étoufferont la révolte avant qu’elle prenne forme. Et si les révoltés réussissent tout de même à progresser vers le centre, ils utiliseront de la violence pour les arrêter.

Dans les quartiers populaires, on constate que la mobilisation se passe beaucoup plus difficilement qu’il y a quelques mois. La répression en effraie bel et bien plus d’un. Entre-temps, beaucoup de gens ont été arrêtés ou ont disparu.

La nomination du premier ministre Badibanga (même si pour l’instant elle n’a aucun impact) et la démarche des évêques créent le sentiment parmi une partie de l’opinion publique qu’il est trop tôt pour une révolte, qu’il y a encore des alternatives pour empêcher Kabila de maintenir son régime.

Pas uniquement Kinshasa

Le régime concentre tout son professionnalisme au sein des services de sécurité à Kinshasa en Lubumbashi, ce qui signifie qu’il n’est pas capable d’anticiper ou d’intervenir ailleurs dans ce pays gigantesque.

Les bains de sang récents survenus à Kananga, Tshikapa, et Luhanga prouvent que les tensions ethniques et d’autres conflits d’intérêts s’avivent sous la pression de l’incertitude politique.

Il est bien possible qu’il se passe beaucoup moins le lundi 19 décembre que certains craignent et d’autres espèrent. Il est pensable que l’état congolais continue simplement à s’émietter en périphérie pour finalement imploser à retardement.

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