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Jeunes, identité, pouvoir d’achat…: les six enjeux de l’élection présidentielle française (long format)

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Le premier tour de la présidentielle française a lieu ce dimanche. Le Vif fait le point sur les enjeux de cette élection.

Chapitre 1: homme-femme, mêmes chances, vraiment ? »Chapitre 2: Macron l’Européen, servi par les crises »Chapitre 3: les jeunes, influenceurs courtisésChapitre 4: la France a mal à son identitéChapitre 5: pouvoir d’achat, merci les gilets jaunesChapitre 6: une stature à la hauteur de l’enjeu

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

Deux femmes sont en mesure de figurer au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette perspective inédite ne doit pas faire oublier que des relents de sexisme perdurent dans le monde politique et la vie quotidienne.

Dans la série télévisée Baron noir, la présidente Amélie Dorendeu dirige, bataille, manigance, donne et reçoit des coups. Le quotidien d’un mandat à l’Elysée. Le premier d’une femme en France… Professeure émérite à l’université Toulouse – Jean Jaurès, Marlène Coulomb-Gully a remarqué un élément troublant. Le timbre de la voix d’Anna Mouglalis, qui joue ce personnage, est particulièrement grave et rauque. Et pour cause, sa fréquence fondamentale tourne autour des 90 hertz (Hz) alors que la moyenne pour un homme oscille entre 100 et 150 Hz et pour une femme entre 140 et 250 Hz.Faut-il avoir une voix d’homme pour espérer accéder à la fonction politique suprême?

« La voix des femmes est souvent lemoyen de les disqualifier« , analyse Marlène Coulomb-Gully dans son passionnant essaiSexisme sur la voix publique. L’accusation doit trotter dans la tête de la candidate des Républicains à l’élection présidentielle,Valérie Pécresse. La réception de sa voix n’est pas le seul élément qui a contribué, le 13 février au Zénith de Paris, à transformer le meeting qui devait la révéler en un fiasco qui restera peut-être comme le tombeau de sa campagne. Mais elle n’a pas aidé à la « présidentialiser ».

La voix des femmes est souvent le moyen de les disqualifier.

Une voix grave resterait doncun avantage pour réussir dans le monde politique. C’est là que Marlène Coulomb-Gully observe la double peine qui frappe les femmes. Une voix aiguë les renvoie au procès en incompatibilité avec les plus hautes fonctions politiques. Une voix grave les expose à « l’absence de conformité aux attendus traditionnels de la féminité, qui veulent qu’une femme soit douce, discrète, modeste ». Au moins peut-on espérer que cette vision de la responsable politique ait tout de même évolué par rapport à la période au coeur de l’étude de l’autrice deSexisme sur la voix publique – notamment les discours à l’Assemblée nationale de Simone Veil sur l’IVG, d’Edith Cresson comme Première ministre et deChristiane Taubirasur le mariage pour tous. Mais des séquelles de ce machisme demeurent. Pour preuve, le constat qu’une femme est plus souvent qu’un homme interrompue par ses collègues ou doit plus fréquemment subir un chahut dans une enceinte parlementaire.

Pas mort, le sexisme

Une réminiscence de sexisme peut aussi expliquer le déferlement de quolibets qui a suivi la prestation parisienne de Valérie Pécresse. La ministre déléguée en charge de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, l’a perçu ainsi au point d’apporter son soutien à cette rivale de son patron Emmanuel Macron. En vertu du même rapport de concurrence, Marine Le Pen, forte de son expérience et de sa « présidentialité », s’est refusée, elle, à incriminer le sexisme.

La candidate du Rassemblement national n’aurait-elle pas effectivement raison?Que pour la première fois dans l’histoire politique française, deux femmes soient en mesure d’accéder au deuxième tour d’une élection présidentielle,Marine Le Pen et Valérie Pécresse, tendrait à laisser penser que le temps du sexisme systémique est révolu. Et que sont oubliés les épisodes des ministres alibis (les Juppettes sous Alain Juppé) et du mandat écourté (dix mois et dix-huit jours avant sa démission) de la seule femme Première ministre de l’histoire de France, Edith Cresson. Encore faudra-t-il analyser, en bout de course, la nature du plafond de verre qui aura éventuellement brisé l’ambition de l’une et/ou l’autre.

Peu de propositions concrètes

Il en va en réalité dans le monde politique comme dans la vie quotidienne. Il y a encore du chemin avant la complète égalité des genres après des siècles de patriarcat. Pourtant, les questions sur ces thèmes n’ont qu’une place réduite dans les programmes des candidats à l’élection. Sur l’égalité salariale, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Yannick Jadot (Europe Ecologie Les Verts) veulent davantage impliquer les entreprises, selon le comparateur de programme du quotidien Le Monde. Eric Zemmour (Reconquête) veut la « favoriser » tandis que Marine Le Pen (Rassemblement national) et Valérie Pécresse (Les Républicains) n’ont pas de proposition concrète. Sur l’interruption volontaire de grossesse, alors que les partis de gauche approuvent l’allongement du délai de douze à quatorze semaines pour pouvoir avorter, Marine Le Pen et Eric Zemmour s’y opposent. Et quand Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot proposent de dégager un milliard d’euros pour lutter contre les violences faites aux femmes, Marine Le Pen appelle à juger plus rapidement les ex-conjoints et Eric Zemmour prône d’automatiser les bracelets antirapprochement. Cette timidité n’empêche pas le candidat d’extrême droite de s’afficher comme le plus grand défenseur des femmes en vertu de la priorité qu’il donne au combat contre l’islamisme. Une conviction qui ne convainc pas.

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

Au-delà de ses grands discours, Emmanuel Macron a-t-il tenu ses promesses européennes? La guerre en Ukraine met-elle l’Union sur la voie de sa vision géopolitique? Comment ses adversaires à la présidentielle se positionnent-ils sur l’Europe?

Esplanade du Louvre, Paris, 7 mai 2017, 22 h 30. Emmanuel Macron, venu fêter sa victoire à la présidentielle devant des milliers de partisans, traverse la cour et rejoint la scène d’un pas solennel au son deL’Ode à la joiede Beethoven, l’hymne européen, diffusé plein pot. Un premier message, symbolique, apprécié par les europhiles de l’Hexagone et d’ailleurs. Contrairement à bon nombre d’autres figures actuelles et anciennes de la scène politique française,Macron n’a pas l’Europe honteuse. Au fil de son mandat, il a fait de son attachement à l’Union, vu comme le prolongement de son ambition pour la France, sa marque de fabrique.

Pour Eric Maurice, responsable du bureau bruxellois de la Fondation Robert Schuman et spécialiste de l’Europe, Emmanuel Macron a unpositionnement non pas « proeuropéen », mais « européen ». Explication: « Chaque dimension de l’action publique du président français intègre la perspective européenne. Il n’a jamais cédé à la tentation de faire de l’Europe un bouc émissaire. Il ne lui a pas imputé ses difficultés internes, qui n’ont pas manqué durant son quinquennat, de la révolte des gilets jaunes à la contestation des restrictions sanitaires. Si, à l’inverse d’autres responsables politiques, il ne stigmatise pas les décisions de Bruxelles, c’est parce qu’il sait que ces mesures sont, en réalité, prises par les Etats membres et non par une entité fédérale. »

Chaque dimension de l’action publique du président français intègre la perspective européenne. Il n’a jamais cédé à la tentation de faire de l’Europe un bouc émissaire.

Cinq mois après son entrée à l’Elysée, il a dévoilé, dans un discours à la Sorbonne, son projet pour « refonder » l’Europe. Il a plaidé pour une Union « souveraine, unie et démocratique » et décliné des propositions pour aller vers plus d’intégration en matière de défense, d’ économie, de fiscalité, d’éducation, de politique migratoire. Son constat: l’Europe n’a « pas le choix » si elle veut exister face à la Chine et aux Etats-Unis – il ajouterait aujourd’hui la Russie – et résister à « l’obscurantisme » porté par les partis nationalistes.

Au terme de son quinquennat, Emmanuel Macron est jugé à l’aune de ce discours fondateur. Annoncer, comme il l’a fait le 26 septembre 2017, une « refondation » de l’Union, même accompagnée d’une feuille de route sur dix ans, crée une attente de résultats concrets. Alors que la France assume la présidence tournante du Conseil de l’Union depuis le 1er janvier 2022, bon nombre de dossiers attendent encore un aboutissement: taxe carbone aux frontières, régulation des grandes plateformes numériques, salaire minimal européen… Le point faible du président français est régulièrement pointé du doigt en Europe: l’homme est « moins bon maçon qu’architecte », il est plus brillant dans la formulation d’idées que dans la mise en oeuvre de projets. Son manque de patience et de lucidité expliquerait, selon certains analystes, les résistances observées dans plusieurs Etats membres. Le trop-plein d’ambition du président s’est révélé indigeste pour Angela Merkel, qui a reçu ses idées avec prudence.

Volontarisme ou arrogance?

« Dans un premier temps, Emmanuel Macron est venu au Conseil européen avec ses gros sabots, un comportement typique des présidents français, assure l’eurodéputé belge Philippe Lamberts, coprésident des Verts européens. Il a présenté ses idées et s’attendait à ce que ses homologues se mettent au garde à vous et s’exécutent. On a vu les limites de cette attitude. Il lui a fallu comprendre qu’un dirigeant européen n’a pas raison tout seul, qu’il doit négocier, accepter des compromis. » Eric Maurice complète: « Très « jupitérien » à l’échelon national, Macron a voulu s’imposer sur la scène européenne avec ce même volontarisme flamboyant, perçu parfois comme de l’arrogance. Les élections européennes de mai 2019 l’ont contraint à repartir, dès 2018, en campagne électorale. Avec, pour objectif, de casser la grande coalition entre conservateurs du PPE et socialistes du S&D, les deux formations en situation de monopole. Et d’imposer, à l’échelle européenne, sa force libérale-centriste et son agenda politique. »

Le responsable de la Fondation Robert Schuman poursuit: « Le président français a tout de même bénéficié d’un état de grâce. Ses principaux partenaires européens ont été soulagés, en pleine tourmente causée par le Brexit et la présidence antieuropéenne de Donald Trump, d’avoir comme interlocuteur à l’Elysée un européiste, et non l’eurosceptique Marine Le Pen, son adversaire au second tour de la présidentielle de 2017. Relevons aussi, en cette fin de quinquennat, qu’Emmanuel Macron, plus expérimenté, se montre plus sage, coopère plus spontanément avec ses partenaires. Il a pris la mesure des contraintes de fonctionnement de l’Union européenne. »

Le discours d'Emmanuel Macron sur
Le discours d’Emmanuel Macron sur « l’Europe qui protège » n’aurait pas été suivi d’une avancée de l’Europe sociale, selon certains observateurs. Le renforcement de Frontex aurait augmenté les opérations policières.© getty images

Philippe Lamberts répartit les candidats à la présidentielle de 2022 en trois catégories. D’abord, les européistes. Parmi eux, Emmanuel Macron, la socialiste Anne Hidalgo, qui plaide pour une « Europe forte » face, notamment, à la Russie, et l’eurodéputé écologiste Yannick Jadot, pour qui l’Europe est un « projet de civilisation ». Un Jadot que Lamberts, membre de la même formation européenne, égratigne: « Il ne s’est pas comporté en Européen lors du grand oral de Macron à Strasbourg, le 19 janvier dernier, à l’occasion du lancement de la présidence française du Conseil de l’Union. Son interpellation, qui relevait de la politique nationale, a suscité la polémique (NDLR: Jadot a été accusé, jusque dans son propre camp, de faire « un discours de campagne », qui n’avait pas sa place dans l’hémicycle européen).

A son crédit, son engagement en vue de faire adopter le plan de relance post-Covid, qui rompt avec la politique européenne d’austérité et de rigueur dont la Grèce a tant souffert.

La deuxième catégorie est celle desantieuropéens: les candidats d’extrême droiteMarine Le PenetEric Zemmour. « Notez toutefois que la cheffe du Rassemblement national a renoncé à faire sortir la France de l’euro et que Zemmour assure qu’il n’est pas un adepte du Frexit. » Le troisième pôle est celui composé de candidats qualifiés par Lamberts d' »euroambigus« : l’insoumisJean-Luc Mélenchonne propose plus de « plan B » pour changer l’Union, mais une clause d’opt-out (désengagement) pour se soustraire à certaines obligations européennes liées aux traités.Valérie Pécresse, la candidate LR (droite), appelle à « un sursaut » de l’Europe pour qu’elle sorte de sa « naïveté », mais « son parti a manifesté, notamment par la voix de Michel Barnier, ex-négociateur européen du Brexit, sa volonté de rejeter la primauté du droit européen ». « Si l’on additionne les forces d’extrême droite, d’extrême gauche et de droite, on voit que l’arc politique français est majoritairement euroréservé, voire eurohostile, partisan d’une simple coopération entre nations », déplore le député européen.

Cavalier seul avec Poutine

Marc Tarabella, eurodéputé socialiste belge, relève, lui aussi, qu’Emmanuel Macron l’Européen est « à la tête d’un pays largement eurodubitatif, voire eurosceptique. Le choix du président de brandir, en toute occasion, la bannière bleue aux douze étoiles ne manque donc pas de courage. A son crédit, j’ajoute son engagement en vue de faire adopter le plan de relance post-Covid, qui rompt avec la politique européenne d’austérité et de rigueur dont la Grèce a tant souffert. En revanche, en tant que progressiste, je reproche à Renew, le groupe centriste au Parlement européen, dont les élus macronistes constituent la plus forte délégation nationale, de voter souvent avec le PPE, la droite conservatrice, en matière économique et sociale. »

Philippe Lamberts décoche trois autres flèches au président français. La première est de formatgéopolitique: « Macron a trop longtemps joué cavalier seul face à Vladimir Poutine. Il a invité le maître du Kremlin sous les ors de Versailles, en mai 2017, et au fort de Brégançon, en août 2019. Il a cru qu’il parviendrait, en solo, à obtenir un « reset » de la relation Russie-Europe. Il a fallu attendre la séquence ultime, quand la menace d’une invasion russe de l’Ukraine s’est précisée, pour qu’il se décide à consulter les Allemands, les Polonais, les Baltes… Je ne reproche pas pour autant à Macron d’avoir été un médiateur impuissant, de ne pas avoir réussi à influencer Poutine. Personne ne serait parvenu à l’empêcher d’envahir l’Ukraine. »

La deuxième flèche de l’eurodéputé belge est verte: « Le bilan macronien en matière environnementale, compétence européenne, est désastreux. Il a planté un coup de poignard au projet de faire de l’Europe le leader mondial de la finance verte: il a orchestré un lobbying intensif sur Ursula von der Leyen pour que l’énergie nucléaire soit intégrée dans les énergies de transition. On m’assure qu’il a exercé sur elle un chantage, menaçant de saboter l’agenda du Green Deal si le nucléaire n’était pas inclus dans la taxonomie européenne. »

La troisième flèche est plus inattendue: « L’entourage de Macron vante son rôle décisif dans l’adoption, en juillet 2020, en pleine crise sanitaire, du plan de relance et du principe de la mutualisation des dettes, constate Lamberts. Ce plan est conforme aux souhaits du président français, mais Macron, en faisant la leçon à ses partenaires européens, a plus été un handicap qu’un atout dans la recherche d’un consensus entre les Vingt-Sept, comme l’a soufflé Charles Michel, le président du Conseil, à des proches. C’est surtout Angela Merkel, issue pourtant du camp adverse, celui des « pays frugaux », qui a aidé à la conclusion d’un accord à l’unanimité. Il en résulte aujourd’hui une mini-Union budgétaire à durée limitée, dont l’architecture est à mettre au crédit d’Ursula Ursula von der Leyen, aidée par Berlin et Paris. »

Le bilan d’Emmanuel Macron en matière environnementale, compétence européenne, est désastreux.

Pour l’eurodéputé PTB Marc Botenga, le plan de relance et la décision d’emprunter en commun sont de « grands pas en avant », mais le discours d’Emmanuel Macron sur « l’Europe qui protège » n’ a « pas été suivi d’une avancée de l’Europe sociale: l’octroi de fonds aux Etats membres aurait dû être conditionné par des garanties d’emploi, de non-délocalisation d’entreprises bénéficiaires… De même, le plan de refonte de l’espace Schengen proposé par Macron reste pour l’essentiel de la rhétorique. »

Renforcer la coopération militaire européenne

La gestion européenne de l’immigration n’a pas été rendue plus humaine, détaille Botenga: « Les opérations policières se sont accrues avec le renforcement de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. J’applaudis l’intention de Macron de refonder la relation avec l’ Afrique, mais ce New Deal économique et financier se double d’un refus de lever les brevets de laboratoires pharmaceutiques et d’autoriser les transferts de technologie. »

Après avoir tenté, tout au long de son quinquennat, de « vendre » à ses partenaires européens les concepts d’« autonomie stratégique » et de « souveraineté européenne », Emmanuel Macron les appelle, dans le contexte de la guerre russe en Ukraine, à renforcer la coopération militaire européenne. « Notre défense européenne doit franchir une nouvelle étape », a lancé la semaine dernière le président français, en annonçant la tenue d’un sommet des Vingt-Sept à Versailles ces 10 et 11 mars. Pour Eric Maurice, de la Fondation Robert Schuman, la guerre aux portes de l’Union rend plus pertinente que jamais la « Boussole stratégique », livre blanc appelé à définir les grandes orientations de la sécurité et de la défense européenne jusqu’en 2030.

« Cette boussole, dont l’adoption est prévue fin mars, sera plus explicite sur la menace russe que les textes préparatoires. Nos deux priorités stratégiques sont l’est de l’Europe et l’ Afrique. Encore faut-il se donner les moyens d’y répondre.Les sanctions économiques contre Moscou, insuffisantes, doivent être complétées par l’acquisition conjointe de capacités de défense, ce qu’Emmanuel Macron prône depuis son arrivée à l’Elysée. Les rivalités géopolitiques exigent de renforcer lacyberdéfenseet la protection de nos moyens spatiaux. Les événements en Ukraine accéléreront la mise en oeuvre de la vision géopolitique de Macron, une victoire pour le président sortant. »

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

Désormais en capacité de faire changer les pratiques des autres générations, la « jeunesse diffusionniste » devrait, en principe, susciter davantage l’attention des politiques, émus, en plus, par ses sacrifices pendant la pandémie. En pratique, pas sûr que le fiasco de l’abstention soit évité.

Les jeunes représentent-ils réellement unenjeu de la campagne présidentielle française?Si l’on s’en tient à une analyse froide et mathématique, non. « La part des personnes âgées de 18 à 30 ans […] ne pèse que marginalement dans la population comparée aux autres segments générationnels », assènent Frédéric Dabi et Stewart Chau dans La fracture , la grande enquête « Nouvelle vague 2021 » de l’institut de sondages Ifop. Les catégories des 35-49 ans, 50-64 ans et plus de 65 ans tournent, chacune, autour des douze millions d’électeurs potentiels contre7,9 millions seulement pour les moins de 30 ans. Et encore. Ajoutez les non-inscriptions ou les mauvaises inscriptions sur les listes électorales et, surtout, la surabstention les jours de vote et vous êtes face à une population marginale pour espérer remporter le Graal de l’accession à l’Elysée. Pourtant, lajeunessecontinue de s’inscrire durablementà chaque campagne présidentielle comme un totem, assurent le directeur général opinion de l’Ifop Frédéric Dabi et l’expert en stratégique d’opinion Stewart Chau. Pourquoi?

La laïcité n’est plus aussi plébiscitée par la jeune génération.

Les deux professionnels avancent deux explications. « S’adresser spécifiquement aux jeunes, leur consacrer une partie du programme présidentiel, équivaut à parler à leur cercle familial, parents ou grands-parents. Les convaincre revient dans l’imaginaire des politiques à maximiser par ricochet le vote de leurs proches. » Deuxième justification, qui serait une sorte de prolongement de la première: les jeunes sont crédités désormais d’un pouvoir « diffusionniste » sur le reste de la société. « Les perceptions et opinions de la plus jeune génération, considérée comme une avant-garde éclairée, sont censées s’imposer aux aînés », analysent les spécialistes de l’Ifop.

L’environnement, un thème déclassé

Ce pouvoir d’influence prêté aux jeunes résulte clairement des messages sur les effets du dérèglement climatique qu’ils ont réussi à faire partager à leurs parents et grands-parents. La « génération Greta Thunberg » est l’archétype de cette jeunesse diffusionniste, « celle qui influence le cours des choses et la construction de l’opinion, bouscule la mise à l’agenda des enjeux de société et influence les générations suivantes ». Qui plus est, selon l’enquête « Nouvelle vague », le thème environnemental serait le seul qui ne donne pas prise aux clivages selon les catégories sociales ou selon les sous-classes d’âge. Il transcende les divisions de la jeunesse. Comment, dès lors, ne sublime-t-il pas la campagne électorale?

L’irruption de la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule ce désintérêt. Après la question du pouvoir d’achat et l’issue du conflit aux portes de l’Europe,le climat se maintient en troisième position des préoccupations des Français. Mais il y a sans doute un gouffre entre la profession de foi environnementale et l’adhésion aux mesures à prendre pour y contribuer, y compris au sein de la jeunesse. Selon l’étude de l’Ifop, les propositions du candidat Europe Ecologie Les Verts, Yannick Jadot, sont jugées irréalistes par 50% des jeunes. Une autre enquête, celle réalisée parl’Institut Montaigne sous le titre « Une jeunesse plurielle », révèle qu’ils sont moins de 10% à être prêts à réduire leur niveau de vie pour préserver l’environnement, même si les autres générations le sont encore moins.

Des jeunes probusiness

La Fracture, de Frédéric Dabi et Stewart Chau, met en exergue quelques autres traits marquants de la jeunesse française. A rebours de l’environnement, la question de la place des étrangers dans la société est celle qui ravive le plus le clivage gauche-droite. Les jeunes expriment à son propos une opinion qui s’inscrit aussi le plus grandement en décalage avec celle des autres générations. Dans le sens de l’ouverture, malgré une forte minorité qui pense le contraire. Dans la liste des « handicaps de la France », un chômage trop élevé arrive en tête devant un affaiblissement de l’école et du système éducatif et le niveau de la dette par habitant. Mais pour 33% des jeunes – les sondés pouvaient pointer plusieurs « handicaps » -, une « immigration excessive » reste une réalité et un problème.

Malgré ses opérations de séduction, notamment avec les youtubeurs Mcfly et Carlito, le plus jeune président de la Ve république a déçu la jeunesse engagée.
Malgré ses opérations de séduction, notamment avec les youtubeurs Mcfly et Carlito, le plus jeune président de la Ve république a déçu la jeunesse engagée.© belga

A peu près la même proportion (31%), à l’évidence dans un spectre assez différent de la population, considère que « les normes et règles édictées par leur religion sont plus importantes que la loi de la République ». Et si 67% estiment qu' »il est justifié que les enseignants montrent à leurs élèves des dessins caricaturant ou se moquant des religions afin d’illustrerles formes de liberté d’expression« , les auteurs de l’enquête jugent que « la laïcité n’est plus aussi plébiscitée » par la jeune génération. Ce n’est pas le cas de marqueurs d’une vision plus libérale de la société. Ainsi, les sondeurs de l’Ifop observent « un credo probusiness jamais entrevu auparavant dans la jeunesse ». La notion d’auto- entrepreunariat recueille ainsi 83% de connotations positives de la part des jeunes. En rupture forte avec les opinions de leurs alter ego des années 1960 à 1980, ils intègrent pleinement aujourd’hui lanotion d’autorité, valorisée par 62% d’entre eux.

Valeurs traditionnelles

Dans le même ordre d’idées, les jeunes de 2022 aspirent à un équilibre entre les valeurs « individuelles » et les valeurs « traditionnelles », notamment le travail et la famille. « Avoir une famille heureuse » est leur préoccupation prioritaire, pointée par 62% d’entre eux, devant le besoin de « temps libre pour profiter de la vie », important pour 42% des sondés, soit la progression la plus forte depuis une étude datant de 2007. L’image d’une jeunesse rebelle et majoritairement de gauche a donc vécu. L’attrait qu’exerce sur elle la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, en témoigne. Le premier « parti des jeunes » est pourtant celui de l’abstention.

L’image d’une jeunesse rebelle et majoritairement de gauche a donc vécu.

Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), seuls 30% des 18-34 ans ont voté aux deux tours de l’élection présidentielle de 2017. Pour les spécialistes, le décrochage des jeunes quant à l’utilité du vote remonte au scrutin de 2002, marqué par un deuxième tour entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. La désaffection s’est accentuée à l’occasion des présidences de Nicolas Sarkozy, en raison de la trahison des promesses qu’il avait formulées, et de François Hollande, pour cause d’inaction et d’indécision. L’inventaire du mandat d’Emmanuel Macron fluctue entre désillusion et fatalisme. Sa décision de réduire de cinq euros l’aide personnalisée au logement a d’autant plus heurté de nombreux jeunes au début de sa présidence qu’elle fut concomitante avec une révision de l’impôt de solidarité sur la fortune au profit des plus riches.

Moins imperméables à la violence

Depuis, le « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire, conjugué à des opérations de séduction ciblées (une interview à Brut, des rencontres-défis avec les youtubeurs Mcfly et Carlito), a pu atténuer le rejet qu’il a inspiré. Les préférences électorales sondées pourraient le laisser croire. Elles bénéficient principalement à Marine Le Pen, à Jean-Luc Mélenchon et au président sortant. Mais il n’est pas sûr que le plus jeune président français de la Ve république ait répondu aux attentes soulevées lors de son élection.

Or, et c’est un autre enseignement de l’enquête « Nouvelle vague » de l’Ifop, « les jeunes apparaissent moins imperméables à l’idée de violence inhérente à l’engagement ». D’où cet avertissement de Frédéric Dabi et Stewart Chau: « Cette tendance ne doit pas être négligée au regard d’un contexte hexagonal caractérisé par une opinion publique épuisée par une succession de crises et percevant de moins en moins l’élection présidentielle comme un moment reset pour le pays. » Un jugement porté avant l’irruption de laguerre en Ukraine. Les craintes qu’il exprime devraient donc être analysées avec plus de vigilance encore, quelle que soit l’issue de l’élection au soir du 24 avril.

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

Le candidat d’extrême droite Eric Zemmour a tenté d’imposer la question identitaire au centre de la campagne présidentielle. Les thèmes du pouvoir d’achat et de la guerre l’ont supplantée. Il n’empêche, le dossier reste sensible. Interroger l’identité française conduit vite au soupçon de xénophobie.

L’Américain Michael Katakis s’est installé en France il y a vingt ans. Fils d’immigré grec ayant grandi à Chicago, il a longtemps été un « métèque » cherchant son port d’ attache. Un jour, il découvre Paris. « Quand je suis arrivé ici, dès le premier jour, je suis tombé sur une manifestation: des milliers de gens dans la rue! Des mots hurlés à tue-tête! » Il y voit la démonstration du sens critique d’un peuple, de son goût pour l’expression verbale qui rejoint son rêve secret d’ écrivain et tombe immédiatement amoureux du pays. Vingt ans plus tard, il constate qu’il a changé. Il l’aime toujours mais comme un vieux couple: avec plus de lucidité.

Pour lui, l’un des défis principaux auxquels la France est confrontée est l’immigration. En se baladant récemment à Paris, près du métro Stalingrad, où s’entassent des petites tentes hébergeant des migrants, il est accosté par un homme. « C’est difficile pour la France de nous accepter« , lui confie ce dernier. « La France n’admet pas sa propre difficulté et cela la rend fragile, commente Michael, il y a, bien sûr, la peur de l’ autre mais plus encore la peur de soi, de la liberté d’une parole prédatrice, de ce que le discours de haine peut engendrer. Il y a dans ce pays une tension constante entre la réalité et ses idéaux. »

L’archipélisation de la France

A sa façon, l’écrivain américain résume le malaise qui entoure la question de l’identité en France. Le sujet est si sensible que l’aborder est déjà s’y brûler. Lorsque Nicolas Sarkozy avait lancé, en 2009, l’idée d’un grand débat sur l’identité nationale, il avait été attaqué de toutes parts, soupçonné de vouloir enfermer l’identité française dans des frontières désuètes et rancies. Mobilisée par le Front national de Jean-Marie Le Pen depuis plus de quarante ans, l’affirmation d’une identité française s’est assimilée au rejet d’une immigration extra-européenne, rendant impossible de débattre de l’une sans affirmer le refus de l’autre. Cette année, à l’occasion de l’élection présidentielle, plus aucun des candidats ne peut pourtant l’esquiver. Le polémiste et candidat Eric Zemmour en a même fait son principal cheval de bataille, désignant la disparition de l’identité française comme le premier des maux du pays et dénonçant le « grand remplacement », ce concept venu de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, assurant que l’arrivée d’immigrés extra-européens est destinée à « remplacer » la population blanche…

Ici, le rapport au temps, à l’histoire est essentiel. Peut-être le monde va-t-il trop vite pour la France.

Un coup d’oeil à l’étal d’une librairie à Paris montre cependant que la question de l’identité menacée n’agite pas seulement lemonde politique, mais beaucoup de citoyens:Obsessions identitaires (par Régis Meyran, Textuel) succède àPanique identitaire (par Isabelle Barbéris, PUF) qui côtoieLe Vertige identitaire(par Alain Chouraqui, Actes Sud)Le miroir dans lequel les Français se regardent est décidément anxiogène.Ont-ils donc si mal à leur identité? Pour sortir un instant des thèses subjectives, un livre a fait date en établissant un constat sous forme de géographie électorale:L’Archipel français (Seuil, 2019) dupolitologue Jérôme Fourquet. Il y décrit l’éclatement de la matrice catholique et républicaine au profit de groupes ou d’îlots sociologiques isolés les uns des autres.

Lorsque le président Nicolas Sarkozy a lancé, en 2009, l'idée d'un grand débat sur l'identité nationale, il a été attaqué de toutes parts.
Lorsque le président Nicolas Sarkozy a lancé, en 2009, l’idée d’un grand débat sur l’identité nationale, il a été attaqué de toutes parts.© getty images

Il raconte en quelque sorte que la France, à son insu idéologique, a pris le chemin du communautarisme, voire, pire, d’un morcellement, sans plus d’adhésion à un projet commun. Autant de mots qui entrent en collision frontale avec le modèle universaliste français, cette vision de la société qui promeut des valeurs destinées à l’humanité entière, et capable de faire adhérer tout étranger à ses conceptions. Or, cette ambition ressemble de plus en plus à un échec. Pour l’extrême droite française, de Marine Le Pen du Rassemblement national à Eric Zemmour de Reconquête!, et même pour Valérie Pécresse, la candidate du parti de droite Les Républicains, le sentiment d’échec et d’inquiétude identitaire est en grande partie lié à l’installation d’une immigration non européenne qui s’assimile mal, voire refuse l’assimilation, en affirmant l’irréductibilité de son altérité. Pour la gauche, en revanche, l’idéologie libérale venue du monde anglo-saxon, doublée d’un capitalisme effréné sont les causes du délitement de l’identité française et de l’Etat garant du bien public.

« Délit de séparatisme »

En somme, si la droite met le doigt sur la fracture ethnique pour dénoncer cette identité bousculée, la gauche met surtout en cause le néolibéralisme et son effet délétère sur les liens sociaux. En dynamiteur de la division classique du paysage politique français qui partage l’hémicycle en deux, le président Emmanuel Macron a fini par s’emparer du sujet lui aussi. Ici non plus, cela n’a pas été sans vives polémiques. Lorsqu’il a affirmé durant un meeting à Lyon en février 2017 « il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France et elle est diverse, elle est multiple », le futur président a suscité une polémique dont seuls les Français sont capables: la gauche s’est empressée de dénoncer la vision matérialiste de Macron dégradant les Français au rang de consommateurs de biens culturels sans identité, tandis que la droite a immédiatement identifié dans ces mots le symptôme d’un communautarisme honni et contraire à l’idéal hexagonal. Au cours de son mandat, le président a finalement posé un acte dans ce domaine hautement sensible: la loi contre le séparatisme, votée le 23 juillet 2021.

On dirait que la France est un corps souffrant collectivement de ne pas trouver de réponses adéquates aux questions que la mondialisation lui pose.

Confortant le respect des principes de la République, dont la laïcité et la neutralité des services publics, elle établit l’existence d' »un délit de séparatisme », destiné à « protéger les élus et agents publics contre les menaces ou violences pour obtenir une application différenciée des règles du service public ». Elle vise également à encadrer l’organisation des cultes et de l’enseignement privé. Des dispositions législatives nouvelles qui s’adressent clairement aux associations du culte musulman dont le financement et le statut demeurent flous et peuvent propager une idéologie islamiste, mais qui ont suscité l’hostilité de l’Eglise, acculée à accepter une surveillance accrue.

Touchant à cette ligne deséparation délicate entre l’Eglise et l’Etat qui remonte à 1905, Emmanuel Macron a réaffirmé néanmoins la centralité de la laïcité dans l’identité française, une laïcité qu’ aucun candidat ne remet d’ailleurs en question.Mais cela écluse-t-il l’inquiétude identitaire qui étreint le pays?Lorsque brûlait la cathédrale Notre-Dame, le 15 avril 2019, un homme bouleversé avait entonné la Marseillaise, la main sur le coeur. Aussitôt, un autre s’est retourné, en lui demandant de se taire, car ses ancêtres avaient été décapités à la Révolution française. Cette brève séquence a alors été suivie d’une altercation entre différentes personnes présentes, qui étaient pourtant côte à côte et émues face au spectacle de la destruction du premier monument de France. De cette discussion agressive est ressorti un seul sentiment partagé:aucun ne se retrouve aujourd’hui dans ce qu’est devenue la France. Déchue au rang de nation parmi les autres, contrariée dans ses ambitions universalistes, inquiète de voir les mots liberté, égalité, fraternité piétinés ou abandonnés,la France n’est plus aimée de ses habitants. « En France, le rapport au temps, à l’histoire est essentiel. Peut-être le monde va-t-il trop vite pour la France », s’interroge Kazue qui travaille à la Maison du Japon, a partagé sa vie avec un peintre français et s’est expatriée par amour de ce pays. Et d’ajouter: « En revenant récemment en taxi de Roissy, traversant les rues de Paris, j’ai pensé à une digestion difficile. »

Un symptôme positif?

La mondialisation, la pression migratoire, l’archipélisation de la société: ces transformations bousculent d’autres pays d’Europe, mais en France elles sont d’autant plus mal digérées que le questionnement engendré par ces bouleversements est refoulé et quand il ne l’est pas, il est qualifié de xénophobe. « On dirait que la France est un corps souffrant collectivement de ne pas trouver de réponses adéquates aux questions que la mondialisation lui pose », suggère encore Michael Katakis, cet amoureux de la France installé dans le VIe arrondissement de Paris, où vivaient autrefois le dramaturge Racine, l’historien Jules Michelet, ou encore Simone de Beauvoir. Mais nettement plus optimiste qu’un Français, il ajoute: « Quand les personnes ont un haut niveau d’éducation, lisent, écrivent, il y a comme une douleur existentielle, une douleur de pensée du fait de ne pas trouver de réponse satisfaisante. Pour moi, cette souffrance est un symptôme positif. »

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

Grâce à des mesures fiscales ciblées et la création d’emplois, le budget des ménages français a été préservé ou dopé sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais il a fallu la révolte populaire des ronds-points et le « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire pour que le gouvernement prenne cette orientation sociale. Pouvait-il faire mieux?

La première hausse des prix de l’énergie, due à la relance de la croissance après la crise sanitaire, l’avait déjà propulsée en tête des préoccupations des Français. L’impact économique de la guerre en Ukraine n’a fait que renforcer cette tendance. La question du pouvoir d’achat joue un rôle central dans le sprint final de la campagne pour l’élection présidentielle des 10 et 24 avril en France.

Pourrait-elle décider du nom du vainqueur? Pour en avoir fait un axe majeur de son programme, la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, lui doit d’avoir conservé la deuxième position, derrière Emmanuel Macron, dans les études d’intentions de vote. Sa préoccupation sociale aurait fait de la sorte la différence avec son rival d’extrême droite, Eric Zemmour, dont le discours s’ adresse davantage aux classes sociales supérieures. Ce n’ est pas pour rien que Marine Le Pen est accusée par celui-ci de défendre, en matière économique, une politique de gauche.

Paradoxalement, face à un candidat à sa réélection épinglé comme« président des riches » au début de son mandat, la candidate de la droite radicale trouverait là un argument pour séduire des électeurs issus des classes sociales plus défavorisées. Sauf que la gestion de la crise des gilets jaunes et de l’épidémie de Covid a objectivement modifié la politique d’Emmanuel Macron et son image. Le « quoi qu’il en coûte » prononcé au plus fort des infections au coronavirus restera comme un marqueur et un tournant de la présidence qui se termine.

Le constat

Une étude de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiée le 17 mars 2022, a confirmé ce sentiment. Entre 2017 et 2021, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut (RDB) par unité de consommation a augmenté de 0,9% par an pour un gain, en moyenne, de 300 euros annuels en faveur de chaque Français. « Ce chiffre représente effectivement une augmentation relativement significative, surtout en regard de la quasi- stagnation du pouvoir d’achat observée au cours des dix années précédentes, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, marqué par la crise financière de 2008, et sous celui de François Hollande, décrypte Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l’OFCE. On retrouve une dynamique plutôt positive sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais quand on regarde l’évolution du pouvoir d’achat sur les trente dernières années, le résultat enregistré depuis 2017 correspond à peu près à la moyenne. »

Il y a eu un rééquilibrage assez net de la politique du gouvernement à la suite de la crise des gilets jaunes.

Deux éléments expliquent cette progression malgré le coup porté à l’économie par l’épidémie de coronavirus: le soutien fiscal aux ménages et la création d’un peu plus d’un million d’emplois. « A la suite de la crise des gilets jaunes, beaucoup de mesures fiscales ont ciblé la classe moyenne, la baisse de l’impôt sur les revenus, la valorisation de la prime d’activité, la défiscalisation des heures supplémentaires… Plus de quinze milliards ont été débloqués. Cette baisse significative de la fiscalité sur les ménages a plutôt bénéficié à la classe moyenne. En revanche, les créations d’emplois ont profité d’abord à la classe moyenne inférieure et aux catégories de la population plus modestes », analyse Mathieu Plane.

Professeur d’économie à l’université de Paris et cofondateur de l’Observatoire société et consommation, Philippe Moati nuance ce diagnostic. « L’année 2021 se termine avec une croissance du pouvoir d’achat par unité de consommation de 1,9%, ce qui est plutôt un bon chiffre. En 2020, pendant la crise sanitaire, il s’est stabilisé à 0% alors que le PIB a chuté de 10%. Collectivement, les ménages s’en sont plutôt bien sortis. Maintenant, quand on va au-delà du chiffre global, on peut constater qu’une partie de la population y gagne, une autre y perd. Tout le monde n’a pas bénéficié d’une hausse de 1,9% de pouvoir d’achat en 2021. Cela ne marche pas comme cela. On manque de données plus affinées. Le calcul des indicateurs de la croissance du niveau de vie se détermine à partir de la compilation des données fiscales et sociales. Un travail de longue haleine. On est loin de pouvoir faire le bilan du quinquennat de Macron, même si les mesures adoptées par le gouvernement, dont la prime énergie, peuvent laisser penser que les catégories les plus défavorisées n’ont pas nécessairement trop perdu. Mais cela risque d’être différent avec les conséquences de la guerre en Ukraine« , avertit l’ économiste.

Gouverner, c’est renoncer

Incontestablement, la crise des gilets jaunes a marqué un tournant dans la politique du plus jeune président de la Ve république. Elle trouve son origine dans la contestation de la hausse des prix du carburant consécutive à l’instauration d’une taxe carbone, à l’automne 2018. Au défi des fins de mois qui est devenu une réalité pour de nombreux Français issus de territoires ruraux et contraints d’utiliser leur voiture pour pouvoir se déplacer, le gouvernement d’Edouard Philippe est accusé de préférer la recherche de solutions à la fin du monde, via la transition énergétique requise par les effets de plus en plus préjudiciables du dérèglement climatique.

« Le début du quinquennat d’Emmanuel Macron est marqué par un déséquilibre très fort dans le soutien fiscal. Le président et le gouvernement font le choix, parmi leurs premières mesures, d’une réforme de la fiscalité du capital, souligne Mathieu Plane. Les gagnants en sont clairement les plus riches. Et les perdants sont les retraités, qui ont subi une hausse de la contribution sociale généralisée (CSG), et les catégories les plus modestes de la population, à cause de la taxe carbone et de la hausse des prix du tabac. Le bilan de la première année du mandat en 2018 tourne donc autour de la question des inégalités, entre perte de pouvoir d’achat chez les plus défavorisés et gains importants chez les plus riches. C’est à ce moment-là qu’émerge la critique du « président des riches ». »

Au défi des fins de mois, l’équipe d’Edouard Philippe a été accusée de préférer la recherche de solutions à la fin du monde.

Le mouvement des gilets jaunes et les violences qui l’accompagnent jusque sur les Champs-Elysées changent tout. Au-delà du désamorçage politique de cette situation quasi insurrectionnelle à travers l’organisation du Grand débat national dans toute la France, des mesures qui n’étaient pas programmées sont mises en place pour soutenir le pouvoir d’achat (doublement de la prime d’activité, baisse de l’impôt sur les revenus, diminution de la CSG pour certains retraités…) et d’autres qui l’impactaient négativement sont annulées. L’exemple le plus emblématique de ce renoncement est la hausse de la taxe carbone. Elle devait augmenter à cinq reprises, avec un effet progressif sur les prix de l’essence. Elle ne l’a été qu’une seule fois, en 2018. Au lieu des douze milliards attendus de cette taxe dans les caisses de l’Etat, seuls trois milliards ont été récoltés.

« Est-ce du pragmatisme? Le sentiment d’avoir commis certaines erreurs ou d’avoir sous-estimé certaines réalités? Ce qui est sûr, c’est que ce n’était pas l’axe principal au départ, observe Mathieu Plan. Il y a eu un rééquilibrage assez net de la politique du gouvernement à la suite de cet événement-là. Et lors de la crise du Covid, les mesures prises dans le même registre ont été importantes aussi. Avec, au final, un mélange de politique en faveur des entreprises comme initialement prévu qui a été maintenue, et des dispositions fiscales pour doper le pouvoir d’achat des ménages, qui n’ étaient pas prévues. »

Le prix du carburant est un marqueur important d'exposition différente au coût de la vie entre urbains et ruraux en France.
Le prix du carburant est un marqueur important d’exposition différente au coût de la vie entre urbains et ruraux en France.© getty images

Mesures conjoncturelles

Le gouvernement français pouvait-il faire mieux face à cette accumulation de crises dont il n’est pas encore sorti? Sur la question du pouvoir d’achat, certains candidats en vue foisonnent de propositions. Un salaire minimum élevé à 1 400 euros net (contre environ 1 270 euros actuellement) et des négociations par branche pour des augmentations salariales chez Jean-Luc Mélenchon. Des exonérations de cotisations patronales pour les entreprises qui augmenteraient le salaire de leurs ouvriers et employés jusqu’à trois fois le smic pour Marine Le Pen. Une hausse de 10% des salaires d’ici à 2027 jusqu’à 2,2 fois le salaire minimum dans le chef de Valérie Pécresse… « Il est très facile de promettre en période de campagne électorale. Après, il faut pouvoir tenir ces promesses, commente Philippe Moati, de l’Observatoire société et consommation. Augmenter les salaires n’est pas absurde. Mais ce n’est pas le gouvernement qui peut décider de le faire. Hormis pour le smic et les salaires des fonctionnaires, cela dépend des entreprises. La sagesse en ces périodes de campagne électorale est d’avoir des idées claires et de ne pas promettre la lune au risque d’alimenter encore davantage la défiance à l’égard du politique. Je pense que le gouvernement, que je ne soutiens pas particulièrement, a pris la bonne option. Face à des chocs qui sont encore pour l’instant de nature conjoncturelle, il faut adopter desmesures conjoncturelles. Il faut repérer le plus précisément possible les catégories qui en sont les premières victimes et les aider sans enclencher des phénomènes que l’on ne maîtriserait plus. » Reste à savoir si, par des dispositions ciblées, l’inflation pourra être contenue.

« La pire conséquence possible qui pourrait résulter de cette situation serait que l’on soit confronté à une véritable inflation, insiste Philippe Moati. Actuellement, on a des hausses de prix. La différence entre l’inflation et les hausses de prix limitées dues à des ajustements entre l’offre et la demande que l’on connaît jusqu’à présent, c’est la perte de valeur de la monnaie. On peut s’orienter vers une inflation, notamment si on déclenche cette fameuse boucle « salaires – prix ». On augmente les salaires pour permettre aux salariés de ne pas perdre du pouvoir d’achat. Ce faisant, on augmente les coûts des entreprises. Elles perdent en compétitivité sur les marchés internationaux. Et cela risque d’affecter la balance commerciale de la France, qui est déjà dans un état pitoyable… »

L’équilibre est fragileet la surenchère de propositions à laquelle peut donner lieu une campagne électorale n’est pas nécessairement propice à des projets raisonnables. Pourtant, le professeur d’économie de l’université de Paris n’ exclut pas que la conjoncture autorise une marge de manoeuvre sans provoquer un emballement inflationniste. « Le partage de la valeur ajoutée sur plusieurs décennies s’est fait plutôt en défaveur des salariés et les profits des entreprises, surtout les grandes, ont quand même été assez confortables. Il y a sans doute du grain à moudre pour augmenter les salaires. D’autant qu’avec la réduction du chômage et les remises en cause existentielles que la crise sanitaire a provoquées chez beaucoup d’actifs, on constate des pénuries de main-d’oeuvre. Dans ce cas de figure, si vous voulez recruter, il faut remonter les salaires. Des mécanismes de marché spontanés permettront donc peut-être de les augmenter, dans des conditions chirurgicales tandis que des mesures au bulldozer risquent, elles, d’avoir des conséquences inattendues », juge Philippe Moati. Entre les promesses mirifiques mais incertaines et la continuité de la gestion de crise,quel sera le choix d’une majorité d’électeurs?

Jeunes, identité, pouvoir d'achat...: les six enjeux de l'élection présidentielle française (long format)

La « présidentialité » du candidat est d’autant plus importante quand le pays est touché par des crises internationales. Avantage Macron ? Une hypothèse à vérifier tant l’opinion de l’électeur peut vite varier.

La campagne pour l’élection présidentielle française de 2022 n’aura ressemblé à aucune autre. Phagocytée par la crise sanitaire et par la guerre en Ukraine, elle aura laissé peu de place aux thèmes traditionnels, l’économie, l’insécurité, l’emploi, l’immigration… Certes, ce dernier thème a été mis en avant à l’automne par le trublion des candidats, le dirigeant du parti d’extrême droite Reconquête !, Eric Zemmour. Mais il a fait long feu face à l’irruption, le 24 février, de la guerre en Ukraine. Les conséquences de celle-ci – hausse des prix de l’énergie et inflation déjà perceptibles au sortir du gros de l’épidémie de Covid – sont, en revanche, montées en puissance dans le courant de 2022 jusqu’à faire de la question du pouvoir d’achat la priorité des priorités des Français.

Dans ce contexte dominé par des crises internationales, le thème de la « présidentialité » des candidats a pris une importance primordiale. L’échappée du président-candidat dans les études d’opinion après le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine a semblé confirmer ce rôle. La remontée de Marine Le Pen et la percée de Jean-Luc Mélenchon aussi. D’autant que l’une et l’autre se sont faites aux dépens d’Eric Zemmour et de Valérie Pécresse, des néophytes dans la course à l’Elysée alors que les candidats du Rassemblement national et de l’Union populaire, déjà en compétition en 2012 et en 2017, peuvent se prévaloir d’une plus grande expertise politique.

Atouts et handicaps

Mais les crises offrent-elles réellement une prime substantielle à l’expérience ? « Elles donnent du moins une prime à celui qui est déjà en place parce qu’il y a un effet de resserrement des rangs derrière la bannière du chef, ana lyse Pierre Vercauteren, professeur à l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe de l’UCLouvain. D’autre part, l’expérience de la personne joue d’autant plus en sa faveur. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron tient ce rôle en fin de mandature. Il a déjà pu mon trer une habileté en politique internationale tout au long des cinq années. En outre, il bénéficie, ici, de deux facteurs spécifiques. Il occupe la présidence du Conseil des ministres de l’Union européenne ; il a un rôle à jouer à ce titre-là. Et, historiquement, la France a une tradition de liens diplomatiques avec la Russie. Elle s’est maintenue même pendant la guerre froide au cours de laquelle de Gaulle avait déjà marqué sa spé cificité en étant un des premiers chefs d’Etat européens à se rendre à Moscou. Tout cela contribue à l’image d’un homme d’Etat d’une stature internationale. »

Mais outre qu’il l’empêche de mener une campagne normale – un seul meeting a été organisé avant le premier tour -, cet engagement d’Emmanuel Macron dans le dos sier ukrainien le conforte-t-il réellement aux yeux des Français ? « Cette dimension ne joue pas tellement au premier tour à l’occasion duquel les électeurs se positionnent davantage par rapport au programme de politique intérieure qu’à celui de politique étrangère. Cela étant, l’image générale développée autour de l’expérience diplomatique joue en faveur de Macron. D’autant que, en dépit des critiques de la part de certains candidats, sa politique fait globalement consen sus dans la plus grande partie de l’opinion publique », détaille le politologue de l’UCLouvain.

En dépit des critiques de certains candidats, la politique d’Emmanuel Macron fait globalement consensus dans la plus grande partie de l’opinion publique.

Demandes contradictoires

L’unité derrière le chef en temps de guerre est une aspiration universelle. S’agrège-t-elle en l’occurrence avec la demande très française d’élire « un monarque républicain » ? « Le peuple de France aspire toujours à ce que le candidat ait une stature présidentielle, estime Pierre Vercauteren. On l’a bien vu lorsqu’il a reproché à François Hollande d’être trop normal en regard de l’hyperprésident Sarkozy. Mais l’important est de trouver le bon équilibre par rapport à la mentalité et à la culture politique du moment.

Il est clair que dans une période de crise forte, il faut davantage un chef que dans une séquence plus apaisée. Le côté monarchique, en revanche, n’est pas toujours recherché. » La quête du « monarque » paraît en effet peu en phase avec la défiance envers le personnel politique exprimée tout au long de la révolte des gilets jaunes, de l’automne 2018 au début 2020. Pierre Vercauteren ne lie pas nécessairement les deux sentiments. « Le mouvement des gilets jaunes et les propos qui l’ont émaillé montrent une réaction de plus en plus violente de la part des citoyens à l’égard des politiques et des élites en général. Cette violence beaucoup plus présente aujourd’hui qu’il y a plusieurs années est un phénomène marquant. Mais il n’est pas contra dictoire avec le souhait de voir une vraie figure de chef accéder à la présidence. Cela montre combien l’époque est paradoxale puisque le contexte est fort marqué aussi par le dégagisme« , décrypte le profes seur Vercauteren. Particularité de cette séquence électorale, le dégagisme pourrait toucher à la fois des personnalités puisque l’élection présidentielle est, par essence, l’occasion du sacre d’un homme ou d’une femme, et aussi des formations politiques, le Parti socialiste et Les Républicains. Et peut-être pas uniquement. Pierre Vercauteren rappelle que l’on assiste en réalité à une « élection à quatre tours », avec le scrutin légis latif qui aura lieu les 12 et 19 juin. Or, « si La République en marche paraît comme n’ayant pas suffi samment convaincu, le dégagisme pourrait l’atteindre elle aussi ». En cas de réélection d’Emmanuel Macron, les Français réussiraient donc à combiner confiance recon duite au monarque et défiance inédite envers ses ministres.

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