« Je suis médecin, pas soldat »: quatre ans sur le front syrien

Laurent Zanella
Laurent Zanella Journaliste

Qu’il est loin le temps du printemps arabe. L’étincelle tunisienne de 2010 a donné vie à un bassin insurrectionnel à intensité variable dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. L’espoir fut de courte durée en Syrie, où une guerre civile sanglante a éclaté. Depuis, le monde assiste au plus grand exode d’un peuple depuis la seconde guerre mondiale. Au milieu de ce peuple, les médecins syriens endurent encore aujourd’hui l’épreuve de la guerre civile qui gangrène le pays depuis bientôt cinq ans, sans compter la présence du groupe terroriste État islamique sur une bonne partie du territoire. Récit de quatre années passées sur le front à tenter de conserver les soins de santé syriens.

L’échec de la communauté internationale à résoudre le conflit syrien provoque des désastres. L’un d’eux touche plus particulièrement le corps médical: l’érosion du principe depuis longtemps établi selon lequel ni les militaires, ni les groupes armés ne peuvent viser des systèmes de soins de santé ou des professionnels du secteur médical.

L’ONG Physicians for Human Rights (PHR) a remis un rapport à l’ONU en mars dernier. Passé inaperçu, dans la presse francophone à tout le moins, il rend compte de quatre années d’attaques répétées contre les soins de santé et le corps médical syriens.

Le gouvernement syrien coupable de crimes contre l’humanité

Au début du conflit, le gouvernement interférait dans les services de soins de santé pour arrêter des opposants blessés dans les salles d’urgences. Mais très vite, il y eut une escalade dans la violence. Le 22 mars 2011, les forces du gouvernement sont entrées dans l’hôpital national de Deraa, l’ont vidé du personnel superflu et on positionné des snipers sur le toit. Les snipers y sont restés deux ans, tirant sur les patients issus de l’opposition pour s’assurer que seules les personnes donnant leur soutien au gouvernement pourraient entrer dans l’hôpital. Le 8 avril, un infirmier a voulu porter secours à un patient. Il a été abattu par les forces du gouvernement. C’était le début des attaques délibérées du gouvernement sur le personnel médical et les bâtiments médicaux.

Cette première année de la guerre civile, des hôpitaux ont été bombardés dans des zones détenues par l’opposition. Des médecins ont été torturés et exécutés pour le seul « crime » d’avoir soigné des blessés sans tenir compte de leur allégeance politique, suivant en cela l’éthique médicale. Les médecins qui ont risqué leur vie pour rester en Syrie et pour soigner les blessés ont été décimés par le régime de Bashar al-Assad, qui considère comme un crime le fait de soigner une personne du camp opposé.

Les histoires similaires sont nombreuses. Deuxième année de conflit, à Alep, un hôpital fut bombardé tant de fois que le personnel médical se trouva contraint de quitter les bâtiments. Mais l’équipe désirait continuer à prodiguer des soins. Un hôpital de campagne s’est ainsi formé dans la rue.

Une carte interactive reprend les attaques menées contre le corps médical syrien. Elle est mise à jour tous les mois.
Une carte interactive reprend les attaques menées contre le corps médical syrien. Elle est mise à jour tous les mois.© capture d’écran

L’apparition de l’armement lourd et de groupes armés

La troisième année du conflit a vu le soulèvement de groupes armés non reliés à un État, parmi lesquels figure l’État islamique (EI). Si neuf attaques peuvent être attribuées à l’EI et à d’autres groupes d’opposition armés, les 171 morts référencés en 2013 sont tous, à l’exception de deux, à mettre au compte du gouvernement syrien.

Les assauts ont gagné en brutalité avec de plus en plus de frappes aériennes et de tortures. On notait en 2013 la mort d’Osama Baroudi, gastroentérologue de grande renommée, dont la détention inquiétait d’ailleurs Amnesty International un an auparavant. « Mohamad Osama Abdulsalam Al Baroudi, médecin syrien, est détenu au secret depuis son arrestation dans un centre de santé de Damas, le 18 février. Il aurait été torturé et Amnesty International est très inquiète pour sa santé », expliquait une action menée par l’ONG le 9 mai 2012. Il a été torturé et est mort en détention en juillet 2013.

La quatrième année du conflit a apporté dans son sillage les armes chimiques. Plus de 64% du personnel médical tué cette année-là ont été visés car ils sauvaient des vies. « Le plus haut pourcentage jamais vu durant une guerre », relève PHR.

Quelles perspectives?

Le conflit ne baisse pas en intensité. En mai 2015, les attaques sur les bâtiments de soins de santé ont atteint leur plus grand nombre depuis le début des hostilités, en mars 2011. À l’heure actuelle, 654 travailleurs de la santé au moins ont été tués, rapporte PHR qui dénombre 295 attaques délibérées sur 183 bâtiments médicaux. 89,8% des attaques sont attribuées du gouvernement syrien, au même titre que 95,4% des meurtres perpétrés sur des membres du corps médical et paramédical, dont 139 morts directement attribués à la torture ou une exécution.

« Les docteurs syriens font preuve de bravoure et de courage pour faire face au pire désastre humanitaire de notre génération », explique l’ONG. « Durant les quatre dernières années, ils ont non seulement dispensé des soins médicaux dans des conditions incroyables, mais ils ont également été témoin de la mort de proches, de collègues, d’amis, et de milliers de civils victimes d’attaques déloyales et du manque d’un système de soins de santé national, décimé. Les attaques sur la santé en Syrie se sont intensifiées au fur et à mesure que le conflit avançait, et pourtant, les médecins ont continué à risquer leur vie pour sauver celles des autres. »

Il ne faut pas que le symbole de la Croix Rouge devienne un réticule de visée dans le dos de ceux qui risquent leur vie pour en sauver d’autres.

Qui sont les Physicians for Human Rights?

Fondée en 1986, cette ONG basée à New York veut, par le biais de la médecine et de la science, attirer l’attention sur les crimes contre l’humanité et les entorses faites aux droits de l’Homme.

PHR a été fondée sur l’idée que les professionnels de la santé, avec leur spécialisation, leur devoir éthique et leur crédibilité, sont positionnés de manière unique pour arrêter les violations des droits de l’Homme.

Le travail de PHR se concentre sur les effets psychologiques et physiques de la torture et de la violence sexuelle, la documentation légale sur les attaques contre des civils, le recours à la force superflu et excessif durant des soulèvements populaires, et la protection des institutions médicales et des professionnels de la santé travaillant en première ligne dans des zones de conflits.

Des résultats

Les équipes de PHR ont démontré l’utilisation d’armes chimiques à l’encontre de civils en Irak et ont réalisé des exhumations historiques de charniers en Bosnie et au Rwanda pour les tribunaux internationaux. Durant la dernière décennie, ces équipes ont également fourni des preuves de tortures et d’exécutions sommaires dans des pays du monde entier – Colombie, Honduras, Libye, Mexique, Pérou, et Sierra Leone. Le PHR partage, enfin, le prix Nobel de la Paix décerné en 1997 pour son rôle clé dans la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel.

Plus particulièrement, dans le conflit Syrien, PHR a travaillé avec la Syrian American medical Society pour fournir au système de santé syrien et aux activistes des droits de l’Homme des informations médicales sur comment identifier, traiter, et s’informer sur l’exposition aux armes chimiques.

Plus d’infos sur http://physiciansforhumanrights.org/

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