Mohammed Belmaïzi

Islam: radicalisation, réforme et reniement

Mohammed Belmaïzi Docteur ès lettres, coauteur de Rompre le silence.

« Les nouveaux penseurs de l’islam » est le titre alléchant d’un livre que Rachid Benzine avait publié (2004); où l’on pouvait deviner une prémonition contre la lecture délétère que couve la religion islamique, aboutissant aujourd’hui, avec Daech, à tant de crimes, de racisme, d’esclavagisme, sexuel y compris que d’aucuns ont qualifié de « la théologie du viol » : le Jihad de la fornication (jihad annikah) en Syrie et ailleurs…

Terrorisme et assassinats hideux ont été commis au nom d’Allah et du Coran. L’attentat du 11 septembre et la pléthore de meurtres dans le monde ont mis l’islam dans le collimateur de la critique ouverte et sans concession. Mais tout réformateur aspirant à ‘corriger’, ‘enjoliver’, à remettre à l’endroit, appelant à une relecture moderne du texte coranique, ne peut que sombrer dans le découragement et le défaitisme. Que pouvait un savant aussi prodigieux que Mohamed Arkoun, pour ne mentionner que lui, devant la propagande obstinée des « représentants d’Allah sur terre », comme ils aiment à se nommer ? L’Arabie Saoudite a dépensé, selon le Congrès américain, 87 milliards de dollars pour diffuser le wahhabisme dans le monde depuis 1979, en opposition à la révolution iranienne, lui disputant le leadership sur l’islam. Avec son cortège d’intolérance et de terrorisme, le wahhabisme a pénétré profondément l’ensemble des institutions culturelles musulmanes en Europe et ailleurs.

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C’est pourquoi réformer l’islam, expose tout penseur audacieux à des risques incalculables. Mohamed Arkoun, en exemple, avait dans ses tiroirs un livre qui traite de la neuvième Sourate du Coran, qu’il n’osait publier de peur d’être assassiné (confidence à l’auteur de ces lignes). Quant à Tariq Ramadan qui n’était nullement mentionné parmi les « nouveaux penseurs de l’islam », sa prétendue réforme reste une coquille vide. Son « Islam, la réforme radicale » est une supercherie saturée de références frelatées et désuètes, édulcorée d’un tantinet de soufisme pour aveugler la pensée européenne.

L’immense Edgar Morin a été pigeonné par ce tartuffe qui se targuait de « l’éthique islamique », dans un débat à deux, en lui citant quelques propos d’Al-Ghazâlî, un penseur du moyen-âge. Or Edgar Morin ne savait point que ce dernier dénonçait penseurs et philosophes de son époque, notamment Avicenne (Ibn Sina) comme « prince des hérétiques », le traitant de « Satan », de « Imam des mécréants », de « Satan parmi les Satans humanoïdes » (Chaytane min chayaatine Al’ins). Comment ne pas voir que « l’éthique islamique » de Tariq Ramadan se faufile à travers la fameuse « taqya » : l’art de dissimuler, de mentir, de manipuler ? Dans ce sillage, au sujet de leur rencontre, ce dernier, selon Edgar Morin, « se montra partisan d’un Islam européen, acceptant la démocratie, l’égalité des femmes, l’abandon de la religion musulmane » ; certainement dans le but d’arracher l’accord du philosophe pour commettre avec lui un livre à deux, « Au péril des idées ». Ainsi on entend plus parler des « bienfaits » de la Chariâ (loi islamique) que Tariq Ramadan ne cesse de seringuer dans ses écrits.

Quant aux intellectuels oeuvrant pour présenter l’islam sous un meilleur visage à travers penseurs et philosophes persécutés le long de l’ère islamique, ils se trouvent dépassés et leur approche de l’embellissement, appuyée particulièrement sur le soufisme, pourrait rester tiède et loin de pénétrer ouvertement le noyau du drame islamique. On pensera à Malek Chebel, à Ghaleb Bencheikh et tant d’autres, qui ne cessent d’évoquer un ‘Islam des Lumières’ ; alors que d’aucuns s’interrogent si « l’islam est réformable » ! Est-il « compatible avec les valeurs de la modernité ? »

A cette question, on est fatalement devant d’autres courants contestataires qui, sondant le corpus islamique dans ses profondeurs, ne lui trouvent aucune justification compatible à la modernité, et ne viennent point à son secours. Ce sont des apostats que l’islam ordonne de supprimer ; « quiconque change de religion, tuez le », dit le hadith, et le Coran exhorte : « tuez les associateurs où que vous les trouvez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade » (IX, 5). Il est à retenir que « La guerre contre l’apostasie » (harb arrida), dès les premiers jours de l’islam, était un enjeu marquant dans l’histoire. Et dans l’histoire, l’apostasie fut un facteur récurrent jalonné par les exécutions et l’autodafé de livres.

On enregistre actuellement, en France ou dans les pays francophones, que l’apostasie persiste et signe. « Il était une foi, l’islam », publié par un enfant de l’immigration, Majid Oukacha, en dit long sur cette massive tradition de l’apostasie, manifestée ici au sein même d’une jeunesse menacée ou acquise à la radicalisation. Ce livre est certes un pavé dans la mare de la radicalisation en Europe. Mais ce que le public occidental ignore, car non arabophone, c’est ce bouillonnement de la pensée critique au Maghreb et en Orient ; à commencer par les chrétiens orientaux qui, à travers leurs nombreuses chaînes sur Youtube, critiquent avec force détails l’islam. Parmi eux, Brother Rashid, Marocain converti au christianisme, rassemble autour de lui une jeunesse fort curieuse et attentive à ses critiques académiques, dont les enseignements dirigent à la conversion ou à l’apostasie…

Il est à noter que l’un des célèbres apostats les plus récents du 20ème siècle, fut un savant wahhabite de haut niveau, qui faisait la fierté de l’Arabie Saoudite : Abdullah Al-Qassimi (décédé en 1996, avait survécu à deux attentats d’assassinat en Egypte et au Liban). D’un savant jadis défenseur du wahhabisme, il devient l’un des athées les plus savants. C’est en partant de textes liturgiques et scripturaires, qu’il a développé sa critique sans concession de l’islam. Ses livres sont interdits dans le monde islamique (entre autres : « L’univers juge Dieu » ; « Ils mentent pour se convaincre qu’Allah est beau »).

Le Net (blogs et chaines sur Youtube) pullule d’apostats venus d’horizons divers. Les langues se délient et la critique acerbe du Coran et des Hadiths touche profondément la jeunesse assoiffée de connaître sa propre religion que, jusque là, seuls les Cheikhs ont le monopole sur les fatwas, étranges les unes que les autres. Le plus remarquable dans cette longue liste d’apostats, ce sont des imams qui ont abjuré l’islam, comme Turan Dursun tué à Istanbul, Youssef Khalaf le jordanien, avouant ouvertement son homosexualité. Ce sont également des anciens salafistes, frères musulmans comme Hamed Abdel-Samad, l’auteur de « Fascisme islamique », Harqan Ahmed (27 ans d’études islamiques), tous deux égyptiens. Said Benjebli, marocain aux USA et Kafer maghribi (apostat marocain) au Canada. Le Net devient une sacrée tribune pour nombreuses femmes qui désacralisent et critiquent l’islam. Rana Ahmad, la saoudienne qui a défrayé la chronique après avoir fui l’Arabie Saoudite. La célèbre Wafa Sultan reste celle qui a inauguré la critique radicale de l’islam sur El Jazeera. Et la liste reste longue des intervenants apostats… On assiste également à des confrontations stimulantes, offensives ou plaisantes entre apostats et croyants sur le Net. Et cela atteint même les télévisons officielles, en Egypte, au Maroc, à El Jazeera ou ailleurs. Ce n’est plus un tabou depuis la naissance de Daech. Tous ces apostats sur le Net trouvent que l’avènement et les horreurs de Daech, en tant qu’authentique représentant de l’islam, étaient une bénédiction pour appuyer et crédibiliser leur argumentaire critique. Les médias officiels en Egypte, acculés à inviter dans leurs émissions des apostats pour crever l’abcès de Daech, se trouvent incapables d’assumer loyalement ce phénomène. C’est qu’on a assisté à des expulsions d’apostats des plateaux de télévisions, traités de malades mentaux par les présentateurs.

Par ailleurs, ces acteurs déterminés, s’organisent en réseaux pour des rencontres internationales (déjà au Canada, aux Seychelles) où apostats, intellectuels et chercheurs partagent leurs visions. Jamais dans l’histoire arabo-musulmane, une entreprise pareille n’a vu le jour. Que sera donc l’islam de demain ? Mais ce phénomène qui se répand à une vitesse remarquable, fait dire au fameux Youssef Al-Qaradâwi le célèbre prosélyte d’El Jazeera, que « s’il n’y avait pas la guerre contre l’apostasie, l’islam aurait disparu ». Affirmation prise à la lettre, avec la déduction chez certains que « si l’apostasie progresse c’est la faute à l’absence de châtiments » ! Faut-il donc, s’attendre à une guerre totale contre la pensée, la critique de la religion, la liberté de conscience et ce que les islamistes qualifient de blasphème ? Si les Parlements dans le monde arabo-musulmans s’apprêtent à lancer des lois visant à criminaliser l’apostasie parce que « susceptible d’ébranler la foi des croyants », le nombre de musulmans sortis de l’islam reste, lui, difficile à évaluer. Et l’on comprend que nul sondage concernant ce phénomène, ne peut s’exercer d’une manière libre, transparente et démocratique.

Ce développement permet de penser qu’on ne peut venir à bout de la radicalisation des jeunes, sans visibiliser et faire entendre valablement le débat de fond et les arguments contradictoires qui transparaissent à travers ces lignes. Il est de bon ton de désacraliser, vaincre l’émotion identitaire et donner la primauté à la raison. Mettre en scène les forces en opposition, enseigner les thèses des uns et des autres, est non seulement un adjuvant contre la sacralisation ductile à la radicalisation des jeunes, mais une oeuvre de salut public !

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