Volodymyr Zelensky crève l’écran en Ukraine dans la série Serviteur du peuple, après avoir connu un certain succès en Russie. © DR

Guerre en Ukraine: quand Zelensky aimait la Russie

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Aujourd’hui ennemi numéro un de Vladimir Poutine, le président ukrainien était plutôt destiné, par sa jeunesse et son métier de comédien, à entretenir de bonnes relations avec la Russie. La première invasion de l’Ukraine l’a radicalement changé.

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L’invasion russe de l’Ukraine a propulsé Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky dans une confrontation aux accents très personnels. L’expérience et la carrière au sein des services de renseignement du premier sont opposés à la jeunesse et au passé d’histrion du second ; le classicisme des discours de l’un tranche avec la créativité des apparitions de l’autre ; les références du maître du Kremlin au glorieux passé impérial de la Russie divergent des aspirations universalistes du locataire du palais présidentiel à Kiev.

Pourtant, Volodymyr Zelensky n’a pas toujours été le symbole de la résistance à l’envahissant voisin de l’Ukraine. Au contraire. Sa russophilie supposée a jeté la suspicion sur lui et ses amis de la société de production Kvartal 95 à un moment clé de l’histoire de l’Ukraine contemporaine, la révolution proeuropéenne de Maïdan, en 2014. C’est un des pans intéressants de la vie du président ukrainien que met en évidence, parmi beaucoup d’autres, la biographie publiée par le journaliste et réalisateur Gallagher Fenwick, sous le titre Volodymyr Zelensky – L’Ukraine dans le sang (1).

La supposée “russophilie” du comique suscite, côté ukrainien, une certaine défiance à son égard tandis que la Russie, où il est très connu, a pour lui beaucoup d’affection.

Russophone de l’est

L’auteur y interroge le député du parti Serviteur du peuple, fondé par Volodymyr Zelensky, Svyatoslav Yourach, qui tente d’expliquer l’ambivalence du futur président à l’apogée des tensions entre pro-Européens et pro-Russes en Ukraine. «Pour les gens comme moi qui sont de l’ouest de l’Ukraine, il est très clair que l’ennemi est la Russie. Dès notre plus tendre enfance, on nous inculque cette idée. Zelensky est de l’est du pays. Les gens y ont des connexions très concrètes avec la Russie. Ils parlent russe entre eux, ont de la famille là-bas et s’y rendent en voyage. Ils voient les choses différemment. C’est plus difficile pour eux de rompre avec la Russie et de l’accuser de saborder notre pays.»

Volodymyr Zelensky est né à Kryvyï Ryh, à 350 kilomètres au sud-est de Kiev. Une ville riche de sites d’extraction de coke et de minerai de fer, de hauts fourneaux et d’usines métallurgiques, «autant d’installations qui ponctuent et souillent un paysage, légèrement vallonné», où «la steppe est dense et difficile à exploiter sur un plan agricole». Bref, l’archétype de la cité industrielle de type soviétique. On y parle majoritairement russe. Et même si son père est professeur d’informatique et sa mère ingénieure, le petit Volodymyr n’échappe pas à ce tropisme bienveillant à l’égard du voisin proche.

© National

Il ne va pas l’abandonner, au contraire, une fois devenu adulte et lancé dans le monde du spectacle. Il participe à des compétitions d’improvisation qui ont lieu à Moscou où il réussit à se forger une réputation enviable. Devenu producteur, il lance pareillement sa société sur le marché, aux potentialités plus grandes, de la Russie. Mais quand l’Ukraine est victime d’une première invasion de l’armée de Vladimir Poutine, non directement assumée en Crimée et dans le Donbass, après la révolte de Maïdan en 2014, son attachement pour les deux pays n’est plus tenable. Dans une Ukraine postrévolutionnaire, personne ne peut affirmer être hors du champ politique.

«La supposée “russophilie” du comique suscite, côté ukrainien, une certaine défiance à son égard tandis que la Russie, où il est très connu, a pour lui beaucoup d’affection», raconte Gallagher Fenwick. Mais «ces violations de l’intégrité territoriale de l’Ukraine forcent Zelensky à prendre position. Lui qui, jusqu’ici, s’est toujours tenu à l’écart de ces événements, lui, le russophone autant à l’aise à Moscou qu’à Kyiv, le voilà qui décide qu’il ne veut plus rien avoir à faire avec la Russie. Sa société de production Kvartal 95 coupe tous les liens avec le marché russe et fait un don d’un million de hryvni (l’équivalent de quelques dizaines de milliers d’euros) à l’armée ukrainienne qui est très mal en point.»

Volodymyr Zelensky a été bien inspiré. S’il n’avait pas pris cette décision, il n’aurait pas pu voler de succès en succès comme comédien et producteur à travers la série Serviteur du peuple, et comme politique, en traduisant la fiction en réalité et en devenant, le 20 mai 2019, à 41 ans, le plus jeune président de l’Ukraine. La guerre l’a évidemment changé à titre intime et aux yeux du monde, lui qui est devenu la figure contemporaine du courage en politique. Mais, interrogé dans Volodymyr Zelensky – L’Ukraine dans le sang, le journaliste Marc de Chalvron estime qu’il a certes dû mettre des habits de «chef de guerre», «mais on sent que ce n’est pas sa nature». Un autre trait qui le distingue de Vladimir Poutine.

(1) Volodymyr Zelensky – L’Ukraine dans le sang, par Gallagher Fenwick, éd. du Rocher, 256 p.

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