La visite du secrétaire d’Etat Antony Blinken et du ministre de la Défense Lloyd Austin à Kiev, le 24 avril, a consacré l’importance du soutien américain aux Ukrainiens. © BELGA IMAGE

Guerre en Ukraine: pourquoi les Etats-Unis s’investissent-ils autant ?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Octroi de fonds supplémentaires, soutien appuyé au président Volodymyr Zelensky… Les Etats-Unis montent en puissance aux côtés des Ukrainiens et face aux Russes. Au nom du combat des démocraties contre les autocraties et des intérêts domestiques de Joe Biden.

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En annonçant, le 28 avril, l’octroi à l’Ukraine de 33 milliards de dollars d’aides dans les domaines militaire, économique et humanitaire, Joe Biden a imposé les Etats-Unis comme le fer de lance de la défense de l’Etat européen dont l’existence même est menacée par l’invasion déclenchée par son voisin russe le 24 février. «On n’attaque pas la Russie. On aide l’Ukraine à se défendre contre l’agression russe», a insisté le président américain. Certains voient pourtant dans cette détermination mesurée une dangereuse escalade qui pourrait entraîner une confrontation plus large sur le sol européen.

Si, militairement, Washington s’en tient à sa ligne directrice initiale de non-intervention directe dans le conflit, le nouveau paquet d’aides traduit objectivement une montée en puissance qui questionne la notion floue de cobelligérance. Vladimir Poutine a suggéré qu’à son entendement, on n’en était plus très éloigné en affirmant, le 27 avril, que «si quelqu’un a l’intention de s’ingérer de l’extérieur dans ce qui se passe [en Ukraine] et de créer des menaces inacceptables pour la Russie, il doit savoir que notre riposte […] sera rapide et foudroyante».

Homme de la guerre froide

Indubitablement, la guerre qui se poursuit de Marioupol à Kiev depuis deux mois et demi est devenue pour les Américains un enjeu qui dépasse le cadre de l’Ukraine. «Un certain nombre de membres de l’administration Biden estiment qu’avec le conflit en Ukraine, on est au cœur du combat entre les démocraties et les autocraties, un des points forts du programme international de Joe Biden, analyse Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. Rappelez-vous que le président américain a organisé, les 9 et 10 décembre 2021, un “sommet pour la démocratie” (NDLR: réunissant 110 pays et territoires, Russie et Chine n’étant pas conviées). Du fait de l’annexion de la Crimée en 2014, l’Ukraine se situe sur la ligne de crête de ce combat. Elle s’est imposée à l’agenda. A travers elle, la volonté de protéger les démocraties affichée par Joe Biden est mise à l’épreuve. Il pensait sans doute orienter la politique internationale vers l’Asie comme l’avaient fait ses prédécesseurs. Il a dû se retourner vers l’Europe, ce qui est nouveau. Mais le président américain est un homme de la guerre froide. Il renoue avec des thèmes qui étaient marquants en politique internationale au début de son parcours politique.»

En visite en Pologne le 26 mars, le président américain Joe Biden a apporté son soutien aux Ukrainiens contraints de fuir la guerre dans leur pays.
En visite en Pologne le 26 mars, le président américain Joe Biden a apporté son soutien aux Ukrainiens contraints de fuir la guerre dans leur pays. © GETTY IMAGES

Opinion publique

La défense des démocraties passe-t-elle par le renversement de dictatures? Les déclarations du secrétaire d’Etat Antony Blinken et du ministre de la Défense Lloyd Austin, qui ont fait le déplacement à Kiev le 24 avril, entretiennent une ambiguïté sur l’objectif poursuivi par les Américains: provoquer «l’échec stratégique» de la Russie pour le premier, «s’assurer que la Russie ne sera plus jamais en position de faire ce genre de chose» pour le second. Un positionnement qui peut relever de la simple dimension militaire de temps de guerre mais qui peut aussi couvrir des arrière-pensées plus politiques.

Pour Serge Jaumain, «Vladimir Poutine s’est mis dans une situation telle que les Américains sont poussés à l’affaiblir. Il a pu imaginer dans un premier temps conquérir toute l’Ukraine et diviser le bloc occidental et l’Otan. Or, c’est l’inverse qui se passe. Par conséquent, alors qu’il n’était pas au centre de l’attention de Joe Biden, le président russe s’est rappelé à son bon souvenir. Il est intéressant de noter que ses déclarations à propos de Vladimir Poutine, traité de “criminel de guerre”, sont assez rares dans les relations internationales. Pour Biden, c’est une façon de montrer qu’il va dans le sens du ressenti de la plupart des Américains et de se positionner comme le chef militaire d’une grande puissance. L’ opinion américaine est très hostile au président russe et très sensible à ce qui se passe en Ukraine.»

Le coût de l’inaction

Selon le spécialiste des Etats-Unis de l’ULB, Joe Biden aurait là une occasion inespérée de redorer son blason. Le contexte intérieur américain n’est en effet pas sans lien avec l’attitude du président. Les élections de mi-mandat se profilent pour le mois de novembre. Sa cote de popularité est au plus bas dans les sondages, seul Donald Trump a fait pire à ce moment du mandat présidentiel. Et c’est un autre événement de politique étrangère, le retrait chaotique d’ Afghanistan en août 2021, qui a grandement affecté sa crédibilité de chef d’Etat.

La gestion du dossier ukrainien constitue donc un test important de la capacité de Joe Biden à conduire une diplomatie efficace. Et cela d’autant plus que si les démocrates et les républicains se divisent sur beaucoup de choses, sur l’Ukraine, une partie des seconds sont sur la même longueur d’onde que le président démocrate.

Un pays devenu un symbole

«Le coût de ce combat [pour l’Ukraine] ne sera pas faible mais céder devant l’agression sera plus coûteux si on la laisse se dérouler», a plaidé Joe Biden, le 28 avril, à l’annonce de l’aide supplémentaire fournie. Les personnalités américaines se succèdent en Ukraine. La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, était le 1er mai à Kiev, l’actrice Angelina Jolie, en tant qu’émissaire du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ ONU, était la veille à Lviv…

«En matière d’image, l’Ukraine représente quelque chose de très important aux Etats-Unis, décrypte Serge Jaumain. Si elle devait tomber, le symbole serait particulièrement fort. Dans ce contexte, le président ukrainien Volodymyr Zelensky joue un rôle crucial. Il a réussi à se présenter comme le symbole des démocraties. On peut émettre beaucoup de critiques à l’encontre de la démocratie ukrainienne. Mais depuis le début du conflit, elle est le symbole de la démocratie face à l’autocratie russe. Les Américains en sont très conscients.»

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