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Georges Vigarello: « La fatigue permet de comprendre le fonctionnement de la société » (entretien)

La pandémie puis la guerre en Ukraine. Deux crises différentes traversées par un même sentiment: la fatigue. Historien des sensibilités et de la santé, Georges Vigarello propose une généalogie de la fatigue et décrypte son évolution.

Quand on évoque la fatigue, quand on s’efforce à élucider ses causes et s’arracher à ses éreintantes griffes, on songe spontanément à se tourner vers un médecin, un psychologue, un diététicien. Peut-être même vers un neurologue. En aucun cas vers un historien. C’est à dissiper ce malentendu que s’attache Georges Vigarello dans son audacieuse Histoire de la fatigue (1) . Multirécidiviste en la matière, le directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales a pris l’habitude d’explorer des horizons dans lesquels peu de ses collègues osent s’aventurer. Dans sa luxuriante bibliographie, on croise une histoire de l’hygiène, une autre de la beauté, une autre de la virilité, ou encore une histoire des émotions. Dans sa dernière hardiesse en date, il démontre, documentation solide à l’appui, que les représentations et les formes d’expression de la fatigue, loin d’être immuables à travers les âges, n’ont cessé d’évoluer et d’épouser les enjeux politiques et sociaux contemporains. La crise sanitaire et les événements en Ukraine n’ont pas dérogé à la règle, soutient-il.

Bio express

  • 1941: Naissance, à Monaco, le 16 juin.
  • 1969: Agrégé de philosophie.
  • 1978: Publie son premier ouvrage, Le Corps redressé (éd. J.-P. Delarge).
  • 1993: Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.
  • 2000: Président du conseil scientifique de la Bibliothèque nationale de France.
  • 2011: Codirige Histoire de la virilité, paru en trois tomes (Seuil).

Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet, original et encore peu abordé par les historiens, qu’est la fatigue?

Au départ, une grande partie de mes travaux portait sur les corps. J’ai donc dû inévitablement me confronter à la question des limites, à savoir ce qui fait qu’on peut aller au-delà d’un certain seuil d’effort. Ces réflexions se sont précisées grâce à une recherche que j’ai réalisée dans les années 2010 et qui portait sur l’intériorité du corps. Je me suis intéressé au rapport que nous avons à la douleur, le bien-être, le mal-être et, surtout, en quoi notre intériorité, qui est une partie difficilement saisissable par les mots, peut-elle évoluer et se transformer au fil de l’histoire.

Dans notre société contemporaine, on s’intéresse beaucoup à ce qu’on éprouve: les enquêtes démontrent qu’à échantillon identique, les maladies sont déclarées plus nombreuses à dix ans d’intervalle, donc il y a bien une autoperception qui s’est aiguisée. Ce qui m’a frappé en travaillant sur ce sujet, c’est que dans l’ Antiquité, on ne retrouve que cinq qualificatifs pour parler de la fatigue ou de la douleur, tandis qu’au XVIIe siècle, on en retrouve une dizaine, et encore plus XVIIIe. On constate donc une sorte d’exigence croissante sur la façon dont on essaie de rendre conscient ce qui est perçu intérieurement, y compris le sentiment de fatigue. J’en suis arrivé ainsi à ce qui me semble l’aspect le plus important de notre époque: à savoir que les obstacles sont aujourd’hui plus nombreux qu’ auparavant.

C’est fatigant de ne pas exercer ce que l’on a l’habitude de faire ni de pouvoir se projeter. Cela crée une sorte de morsure intérieure, une sorte d’insatisfaction. Et l’insatisfaction provoque du malaise.

Qu’entendez-vous par là?

Les choses qu’on perçoit de nos jours comme difficiles, contraignantes, contrariantes, sont beaucoup plus nombreuses que par le passé. Dès lors, les individus ont tendance à témoigner davantage de ce qu’ils éprouvent. C’est dans ce contexte précis que j’ai jugé intéressant de s’interroger sur la fatigue. Certes, le sujet peut paraître flou a priori. D’où l’obligation de le préciser et de définir plus minutieusement la fatigue, d’autant qu’elle comporte des versants fort variés (fatigue physique, psychique, neurologique, etc.). Dès les premières recherches, je me suis aperçu que des types de fatigues qui, pour nous aujourd’hui, paraissent absolument fondamentaux, sont totalement absents au Moyen Age. A l’inverse, à cette époque, on retrouve des fatigues qui sont sinon oubliées aujourd’hui, du moins reléguées au second plan. Je pense, par exemple, à la fatigue du combattant, du guerrier, qui s’explique par le rôle central qu’il occupait dans la hiérarchie sociale médiévale. Ce qui est très important à cet égard, c’est que par le biais de la fatigue, on arrive à voir ce qui est valorisé dans une société. Au Moyen Age, c’est le guerrier, comme je viens de le souligner, mais aussi le corps ecclésiastique, le pèlerin. A l’époque classique, surgissent les fatigues de l’administrateur, de l’écrivain. A partir des Lumières, l’aventure individuelle prend une place importante. Apparaissent dès lors l’insistance sur l’exigence d’autonomie et l’exigence de s’opposer à l’autorité, et ainsi la fatigue s’ éprouve davantage quand l’autonomie se sent contrainte. Cette fatigue s’exprime aussi quand le sujet se propose des projets, se lance dans des aventures ou se pose des défis. Ce qui ne veut pas dire que le défi n’existait pas dans les époques antérieures. Disons qu’il s’est démocratisé alors qu’il était réservé à une classe privilégiée. Les pôles se sont déplacés et ont donné plus d’importance aux initiatives individuelles. Ainsi, en prenant la fatigue comme fil conducteur dans l’histoire, on arrive à comprendre l’organisation et le fonctionnement de la société.

Prolongeons votre généalogie: quelles sont les formes de fatigue mises au premier plan aujourd’hui?

Je distingue deux niveaux dans mon analyse. On constate aujourd’hui un phénomène global, qui dépasse les clivages sociaux, lié à l’accentuation de différents aspects: je pense à l’accentuation de la démocratie, de la consommation, à l’affinement progressif des perceptions, etc. J’insiste sur le fait que ce phénomène concerne l’ensemble de la société – et non uniquement une classe sociale particulière, comme le soutiennent certains de mes collègues avec qui je suis en désaccord sur ce point. C’est la raison pour laquelle le phénomène de la fatigue psychologique est peut-être plus présent aujourd’hui qu’il ne l’était par le passé et concerne désormais un public plus large. On constate une sorte de sentiment d’impuissance, d’avoir perdu de l’énergie intérieure, d’avoir rétrogradé, régressé. Sur un autre plan, je trouve qu’il y a des groupes plus concernés par cette fatigue parce qu’ils sont confrontés à l’insatisfaction. Ainsi, aujourd’hui, les femmes ont, et à juste titre, de plus en plus de mal à supporter la domination. Par conséquent, les situations de domination provoquent chez elles un sentiment de malaise et donc de fatigue – plus que par le passé. On peut ajouter que certaines situations dans les métiers du tertiaire (ceux qui impliquent une relation avec les clients, notamment) entraînent du malaise et de la fatigue en raison des injonctions psychologiques propres à leur métier. En somme, c’est le phénomène de la fatigue psychologique qui tend à l’emporter aujourd’hui – même si, bien entendu, celui de la fatigue physique persiste pour plusieurs métiers essentiels.

La fatigue intérieure, due à un effort intellectuel, a été totalement absente pendant très longtemps. C'est un fait relativement récent de notre histoire.
La fatigue intérieure, due à un effort intellectuel, a été totalement absente pendant très longtemps. C’est un fait relativement récent de notre histoire.© getty images

Selon une étude réalisée en France en décembre dernier, la fatigue est le premier terme employé par les sondés pour décrire leur état d’esprit actuel. De quel oeil percevez-vous ce constat?

Pour y répondre, un détour historique s’impose: quand on lit ce qu’on appelle communément les « témoignages de vie » ou les « livres de raison », on retrouve très peu d’indications sur les sentiments personnels, et ce, jusqu’au XVIIe siècle. Les témoins donnaient peu d’écho à ce qu’ils éprouvaient. Cela leur paraissait peu important ; ce qui était essentiel à leurs yeux était le cours du monde et de la société (mariages, inondations, etc.). Cela s’explique aussi par l’exigence psychologique qui n’ était pas profonde à l’époque: seuls les comportements, les moeurs et les attitudes comptaient à leurs yeux. Plus on avance dans le temps, plus on voit émerger des témoignages personnels. Les individus s’ estiment plus importants, deviennent plus attentifs à ce qu’ils éprouvent, valorisent le présent et non plus un futur bonheur hypothétique où on leur promettait le paradis. L’intérêt se recentre sur le plus présent et écarte l’avenir. Ce sentiment n’a fait que s’accentuer aux XIXe et XXe siècles avec la montée du psychologisme: au XIXe siècle, une science à part entière est née à la suite de ces bouleversements, la psychologie. Elle se déclinera et se peaufinera dans le XXe siècle (psychanalyse, psychiatrie, etc.).

On distingue souvent, et vous venez de le faire, la fatigue psychologique de la fatigue physique. Cette distinction est-elle pertinente?

Non seulement je la trouve pertinente mais je pense qu’elle représente un objet de réflexion historique intéressant. Le fait que les individus puissent dire qu’ils éprouvent une fatigue intérieure, due à un effort intellectuel, est totalement absent pendant très longtemps. Je dirais même que c’est un fait relativement récent de notre histoire. Ce n’ est qu’au XVIe siècle qu’on commence à voir apparaître dans les institutions religieuses la nécessité de donner une place à la récréation et la méfiance à l’égard de certains jeux, comme les échecs, parce qu’ils sont plus fatigants que d’autres. Puis émerge vers la moitié du XVIIe siècle l’expression « fatigue d’esprit ». Descartes a été le premier à la formuler.

Georges Vigarello:
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Qu’est-ce qui caractérise la fatigue dans la pandémie et, aujourd’hui, dans le conflit en Ukraine? Quels sont les nouveaux paramètres à prendre en compte?

On peut noter trois nouveaux paramètres. Il y a d’abord la fatigue provoquée par la contrainte spatiale: on ne peut pas accéder à tel ou tel endroit ni se déplacer dans des lieux considérés comme dangereux parce que le risque de contamination ou de combat, selon le cas, y est plus élevé. Ce qui provoque forcément une fatigue psychique. Ensuite, on peut ajouter la contrainte temporelle. Il est difficile de prévoir ou programmer des activités pour les mois à venir. Il y a aussi plus de difficultés à se projeter dans le temps. Au même titre que l’espace, le temps est une dimension au coeur de la construction de l’individu. Enfin, on peut ajouter la dimension relationnelle. Elle est, certes, liée aux deux précédentes, mais elle est aussi particulière: je ne peux pas voir certains proches, amis, etc., en raison de la distance, par exemple. Ces trois limites sont des sources de fatigue et concourent toutes à produire ce qu’on appelle un « syndrome d’empêchement ». Celui-ci est un curieux phénomène, car la fatigue est traditionnellement liée à la dépense, or le « syndrome d’empêchement » est, au contraire, lié à l’impossibilité de se dépenser: et ça c’est très fatigant.

Ce syndrome n’explique-t-il pas le sentiment de ces nombreux témoins, des jeunes pour la plupart, qui se disent fatigués à ne rien ou peu faire?

Absolument. C’est fatigant de ne pas exercer ce que l’on a l’habitude de faire ni de pouvoir se projeter. Car cela crée une sorte de morsure intérieure, une sorte d’insatisfaction. Et l’insatisfaction provoque du malaise et un manque de disponibilité de soi.

La fatigue psychologique est peut-être plus présente aujourd’hui que par le passé. On constate une sorte de sentiment d’impuissance, d’avoir perdu de l’énergie intérieure, d’avoir rétrogradé, régressé.

Des études rapportent que le deuxième sentiment qui vient après la fatigue est celui de la colère. Comment l’historien des sensibilités que vous êtes interprète-t-il cette donnée?

Cela ne m’étonne pas. C’est tout à fait logique que la fatigue soit liée à la colère. Ce qui m’étonne, en revanche, c’est peut-être le terme « colère » qui me paraît un peu fort dans le cadre de la pandémie. Je parlerais plutôt de récrimination. Parce que le sentiment d’empêchement ou de limite a surgi, évidemment, avec ce coronavirus auquel on ne s’attendait pas, mais dont les contraintes sont imposées par des acteurs, principalement politiques. Dès lors, ce contexte peut entraîner le réflexe de se retourner contre eux, et d’exprimer de manière forte des revendications. Comme, aujourd’hui, les individus se donnent plus d’importance qu’auparavant, le fait qu’ils soient atteints ou se sentent dominés entraîne de manière plus violente une réaction psychologique de mécontentement adressée contre les responsables.

En Belgique, on a compté 33 000 personnes touchées par un burnout en décembre dernier. Une grande partie témoigne souvent d’un sentiment de culpabilité. Comment l’expliquez-vous?

Le burnout est un phénomène assez curieux. Il a sans doute dû exister depuis longtemps mais il n’a été décrit que récemment. Il est éminemment psychologique et a ceci de particulier de surgir de façon inattendue. Cela crée singulièrement quelque chose qui est de l’ordre de l’impuissance. Et comme il surgit de façon inattendue, il obscurcit la connaissance de ses causes. Ce qui, sans doute, place le sujet dans une position où il se pose nombre de questions: comment se fait-il que j’en sois là? , pourquoi je n’ai pas résisté? , pourquoi je manifeste une telle impuissance? Pour vous donner un exemple personnel, quand j’apprends qu’une connaissance ou un ami a été touché par un burnout – ce qui arrive souvent ces derniers temps – , je lui adresse un petit mot de soutien ; or, je ne reçois jamais de réponse. Je pense que cela est dû au fait qu’ils culpabilisent, ils considèrent qu’ils n’ont pas su surmonter, ou prévoir, les choses. En même temps, ce qui est important dans ce que vous soulevez, c’est la présence du témoignage individuel, à savoir la montée de l’individu qui témoigne, qui tient un journal et le publie. Ce qui m’avait frappé au début de la pandémie, c’est le fait que les soignants se mettent à parler, écrivent et donnent ainsi à leur personne une importante suffisante pour qu’on considère que leur témoignage a de la valeur – ce qui à mon avis est bien le cas.

(1) Histoire de la fatigue, par Georges Vigarello, Seuil, 480 p.

Georges Vigarello:

A propos de la jeunesse, on parle souvent de nos jours d’une « génération fatiguée ». Ce sentiment est-il propre à notre époque?

A vrai dire, je n’ai pas réfléchi spécifiquement à cette question. Mais je serais prudent. Il est sûr que, par nature, les jeunes sont davantage en position d’agir, d’organiser, et se retrouvent ainsi confrontés à la nécessité de prévoir. Ce qui fait que les obstacles posés par la crise sanitaire ont aggravé leur situation. Néanmoins, avant même le début de la crise sanitaire, ils étaient déjà confrontés à une exigence psychologique et une pression sociale croissantes. De ce point de vue, je distingue deux façons de voir les choses. D’abord, celle développée par le sociologue Alain Ehrenberg, qui démontre que notre société individualise les personnes, leur donne l’impression que plusieurs possibilités leur sont ouvertes et qu’ils peuvent choisir librement. Cela peut être aussi source de déception et de fatigue. C’est la fatigue d’être soi. De l’autre côté, la vision qui fait que les individus se sentent plus autonomes et plus légitimés pour faire et prévoir ce qu’ils veulent ; ainsi, ils supportent beaucoup plus difficilement les obstacles et toute entrave à leur liberté. On retrouve aujourd’hui, beaucoup plus qu’auparavant, cette réaction d’indignation à chaque intrusion d’autrui dans son propre périmètre.

Selon vous, quels remèdes peut-on apporter à la fatigue?

Plusieurs pistes sont envisageables. On peut penser à la création d’une instance qui observe et consulte la manière dont les principaux concernés – en l’occurrence, les personnes atteintes de fatigue – perçoivent les choses. A ce titre, le dernier livre de Pierre Rosanvallon ( Les Epreuves de la vie , Seuil, 2021 – NDLR) est intéressant et offre matière à réflexion. A côté de ça, sur un plan social plus global, il faut admettre qu’aujourd’hui, certaines formes de domination, également sources de fatigue, ne sont plus supportables. Je pense, entre autres, au sexisme sur le lieu de travail. Enfin, le versant éducatif est incontournable. Dès le plus jeune âge, il faut mener un travail d’éducation civique, sexuelle, notamment sur la perception des filles par les garçons, et vice versa.

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