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Frances Haugen, celle qui a trahi Facebook (pour son bien ?)

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif/L'Express

Est-ce la Jeanne d’Arc des réseaux sociaux? Ses révélations accablantes sur les pratiques vénales de Mark Zuckerberg risquent d’inciter les autorités américaines et européennes à serrer les boulons des plateformes qui ne contrôlent pas leur contenu.

Depuis le 4 octobre, elle a enfin un visage qui s’affiche en grand sur son blog (franceshaugen.com). Le regard clair et droit, le menton carré, une dense chevelure blonde qui semble la protéger de tous les coups. Ses mains campées sur les hanches ne laissent aucun doute: elle est décidée. Facebook s’est moqué d’elle. Elle ne s’est pas laissé faire. Engagée en 2019 à la tête de la nouvelle cellule « civic integrity » créée par le réseau social pour s’attaquer au problème des fake news risquant, entre autres, de pourrir la campagne présidentielle américaine, elle a vu celle-ci dissoute dès la fin du scrutin. Or, le 6 janvier 2020, le Capitole était envahi, en partie suite à des posts Facebook appelant à cet assaut. Frances Haugen avait alerté son employeur. En vain.

Ensemble, nous pouvons créer des médias sociaux qui font ressortir le meilleur de nous-mêmes.u0022

u0026#xC0; propos de ses ru0026#xE9;seaux sociaux, sur Twitter.

Dégoûtée, elle a claqué la porte, en emportant avec elle des copies de milliers de documents qu’elle a confiés au Wall Street Journal. Parmi ceux-ci, des rapports internes montrant que la boîte de Mark Zuckerberg est tout à fait consciente des dégâts que ses plateformes peuvent causer mais préfère fermer les yeux: trop grand est le risque de saboter un modèle économique lucratif. Exemple: dans des études gardées secrètes, le réseau reconnaît qu’il ne peut modérer que 3 à 5% pourcents des propos haineux et encore moins les messages incitant à la violence. Or, les algorithmes de la société de Menlo Park privilégient les posts extrêmes qui engendrent clics, likes et donc, dollars. Autre exemple: selon un autre rapport confidentiel, Instagram, l’appli de partage d’images rachetée un milliard de dollars par Facebook en 2012, empire le sentiment de mal-être chez une ado sur trois qui se sent déjà mal dans sa peau. Pour 13,5%, elle intensifie même les pensées suicidaires.

Les études internes prouvent que les choix de Facebook influent sur la société, favorisent la haine, le racisme et le complotisme.u0022

u0026#xC0; propos de Facebook, sur la chau0026#xEE;ne CBS

De tous ces constats, Marc Zuckerberg et ses bras droits n’ont rien fait, si ce n’ est continuer à huiler la machine à pognon, sans s’inquiéter du bien-être de ses près de trois milliards d’utilisateurs. Aujourd’hui, l’effet boomerang est sévère pour Facebook auquel le Congrès américain semble résolu à s’intéresser de près. L’occasion est belle également pour la Commission européenne qui pourrait envisager une régulation plus stricte du réseau, le pire cauchemar de « Zuck ». Tout ça à cause – ou plutôt, grâce – à cette informaticienne de 37 ans, originaire d’Iowa City (à l’ouest de Chicago), spécialisée dans les algorithmes et diplômée de l’école de commerce de Harvard. Une tête bien faite qui n’a pas froid aux yeux. Outre les fuites de documents, Frances a déposé plainte auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), l’agence fédérale de surveillance des activités financières et boursières, car elle estime que Facebook a trompé ses investisseurs en gardant sous le manteau ses études internes.

J’ai vu beaucoup de réseaux sociaux et la situation chez Facebook était sensiblement pire que tout ce que j’avais pu voir auparavant.u0022

A propos de Facebook, devant le Congru0026#xE8;s amu0026#xE9;ricain.

Elle a aussi demandé à la SEC la protection réservée aux lanceurs d’alerte. Il faut dire qu’elle se mesure à un colosse qui pèse plus de mille milliards de dollars en Bourse. Mais Frances Haugen se décrit elle-même comme une « militante pour la surveillance publique des réseaux sociaux ». Sur son profil LinkedIn, juste sous son nom, il est indiqué « civic integrity », clin d’oeil espiègle à la cellule dissoute. Avant Facebook, elle a officié comme product manager chez Pinterest, Yelp (qui publie des avis sur les commerces locaux) et Google. Elle sait donc de quoi elle parle en disant qu’elle n’a jamais vu pire situation que chez Facebook, auquel elle affirme ne vouloir aucun mal. Au contraire. Elle est peut-être l’ange gardien du trop vorace Mark Zuckerberg qu’elle sauvera de lui-même.

Dates clés

  • 2009: Elle est engagée comme software engineer chez Google pour le service Books, avant d’y devenir product manager.
  • 2019: En juin, Facebook la charge de traquer la désinformation sur le réseau social, en vue, notamment, de l’élection présidentielle.
  • 2021: En mai, elle démissionne en emportant des documents internes que le Wall Street Journal publie mi-septembre.

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