Le Camerounais Claude Maka Kum (au centre). © Capture d'écran

Football : Kirghize à la pige

Le Vif

En quelques années, l’équipe nationale du Kirghizistan est passée de la 199e place au classement FIFA à une première participation à la Coupe d’Asie (qui a débuté ce samedi 5 janvier). Sa recette ? Quelques naturalisations bien ciblées… et facilement congédiées en temps voulu.

Le mythe du football comme sport national a bonne presse dans la plupart des pays du globe. Pas au Kirghizistan. Ou en tout cas pas au XXe siècle, époque où le citoyen kirghize apparente le foot au flux migratoire soviétique particulièrement colonisateur. En 1991, une fois son indépendance acquise, le nouveau-né s’applique par conséquent à rejeter toute consonance russe au profit d’un retour au folklore traditionnel nomade. De quoi offrir entre autres une seconde jeunesse au Kok Boru. Polo aux saveurs des Steppes, ce jeu oppose deux équipes de quatre cavaliers dont l’objectif est de transporter à la main la carcasse d’une chèvre décapitée dans le camp adverse. Récemment pris en grippe par Greenpeace, le Kok Boru se dispute parfois avec un mannequin. Mais reste au sommet des trois véritables sports nationaux avec la lutte et l’haltérophilie. Sans les richesses pétrolières et gazières de ses voisins kazakhs et ouzbeks, le Kirghizistan connaît vingt premières années économiques difficiles. Raison supplémentaire pour laisse le foot aux oubliettes.

Les quatre sauveurs

Au début des années 2010, le développement du « sport-roi » est à ce point absurde que les matchs de l’équipe nationale kirghize se disputent impérativement à 16h et en semaine pour éviter les charges financières des éclairages du stade. L’amateurisme trouve même place sur le terrain, où le gardien titulaire est un jour contraint d’abandonner ses coéquipiers à la mi-temps d’un match contre le Tadjikistan à cause d’une allergie due à son équipement en cuir. Il faut attendre 2012 et l’arrivée du coach russe Sergey Dvoryankova à la tête des Faucons Blancs pour voir du changement. Dans la foulée de son intronisation, le sélectionneur instaure les notions de discipline et de tactique et entreprend surtout un vaste programme de naturalisations. Coup sur coup, les Ghanéens Daniel Tagoe, Elijah Ari et David Tetteh ainsi que le Camerounais Claude Maka Kum se voient proposer la citoyenneté kirghize.

« On était au dessus du lot en championnat donc le président de notre club, le FC Dordoi Bishkek, nous a demandé si on était chaud de jouer pour le pays. Tout pouvait se régler en deux semaines », se souvient encore Claude Maka Kum, désormais installé en Suisse. Pour le Kirghizistan, ces « représentants nationaux » sont une aubaine « pour encadrer nos footballeurs locaux et leur apprendre des nouveautés pour progresser », précise si formellement le RP de la Fédération Pavel Sinegubov. Avant de reconnaître que ces quatre gars ont pour principale mission de rehausser sensiblement le très faible niveau de l’équipe nationale. Fils du Roi d’une tribu ghanéenne également dirigeant d’une chaîne de supermarchés, Daniel Tagoe sait alors qu’il n’a aucune chance de porter le maillot de son équipe nationale africaine. Alors il accepte. « J’étais parti pour rester longtemps au Kirghizistan et je m’embêtais chez moi. Alors j’ai décidé d’aider le pays », lance ce solide défenseur, qui reçoit son passeport en 2013, soit un an après Ari, Tetteh et Kum.

Pour certains de ces quatre « mercenaires », cette naturalisation sonne comme une véritable revanche. Abandonné en Russie par un agent véreux quelques années plus tôt, Claude Maka Kum avait dû se réfugier dans un appartement de trois chambres avec vingt autres joueurs africains tout en devant distribuer des flyers à la sortie du métro pour avoir de quoi manger. Une lutte pour la survie qui est le lot de centaines de jeunes footballeurs africains, abusés par des managers leur promettant monts et merveilles en Asie centrale. Au contraire de l’Europe, cette région n’est pas encore (totalement) sous les radars des organisations luttant contre le phénomène, signale le blogueur écossais longtemps installé au Kirghizistan David McArdle sur le site Futbolgrad. Devenir un représentant d’une équipe nationale était donc un moindre mal pour ces footballeurs.

Absence mystérieuse

Évidemment, le quotidien kirghize n’est pas toujours évident pour ces « importés ». Parce qu’une fois habitués à l’image forte de ces charrettes tirées par des boeufs sur des routes prioritaires, d’autres chocs culturels leur apparaissent et persistent. « À mon arrivée, l’anglais n’était pas répandu et peu de gens avaient déjà vu un noir avant moi », se souvient Daniel Tagoe. « Longtemps, ils n’ont pas pu faire la différence entre David Tetteh et moi, je devais sans cesse leur répéter qui j’étais. Ca a un peu évolué maintenant, mais ça reste très spécial. » Heureusement, sur la pelouse, les naturalisés prestent. Tagoe est élu meilleur joueur du championnat, David Tetteh inscrit les trois uniques buts du Kirghizistan lors de la l’AFC Challenge Cup en 2013 alors qu’Elijah Ari et Claude Maka Kum font partie de l’ossature de base de la sélection.

En 2014, le Kirghizistan est 144e au classement FIFA, soit un bond de 55 places en l’espace de 24 mois. Pourtant, au lendemain d’une défaite 7-1 contre le Kazakhstan, la Fédération ne renouvelle pas le contrat du coach Sergey Dvoryankov. Pire, en pourparlers avec quatre joueurs allemands d’origine kirghize (Victor Mayer, Victor Kelm, Vitaly Lux et Edgar Bernhardt), elle semble même vouloir se débarrasser de ces Africains. De fait, en mars 2018, quand le Kirghizstan célèbre sa qualification pour la première Coupe d’Asie de son Histoire, Kum, Tetteh et Ari ont disparu des radars. « Un simple choix du staff », justifie Pavel Sinegunov. Contactés par message, les deux Ghanéens se refusent à tout commentaire. « Je ne veux vraiment pas parler de l’équipe nationale kirghize ou même de leur football en général. Essayez de me comprendre s’il-vous-plaît… », répond mystérieusement Elijah Ari, désormais exilé à Oman alors que Tettehvit à Macao. Ultra concis, Claude Maka Kum se contente d’évoquer le non-respect de promesses faites par la Fédération concernant des appartements et des salaires pour justifier son retrait délibéré.

Daniel Tagoe, lui, joue toujours pour les Faucons Blancs. « Ma femme et ma fille sont kirghizes, je suis habitué à tout ici : la vie, la mentalité et la nourriture. Je parle un peu le kirghize, mais tout le monde pratique le russe, de toute façon », sert-il en guise de justification. Puis se tait au moment d’évoquer l’absence de ses ex-coéquipiers. Un silence politiquement correct qui lui vaut une place de choix. De son côté, Pavel Sinegunov n’en démord pas : la non-sélection du trio ghanéo-camerounais est strictement d’ordre sportif. « Nous avons désormais de bons footballeurs nés et élevés au Kirghizistan et qui jouent dans le championnat national. » Merci pour le coup de main, à la prochaine.

Emilien Hofman

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