Mohamed Salah, ici face au Congo- Brazzaville, a marqué le but scellant la qualification égyptienne pour le Mondial russe. © Amr Abdallah Dalsh/reuters

Football et politique: En Égypte, la revanche des pharaons

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

A travers les trente-deux pays qualifiés pour la Coupe du monde 2018, Le Vif/L’Express montre combien le sport roi et la politique sont intimement liés. Dixième volet : comment le football égyptien relève la tête après les déboires du Printemps arabe et le terrible massacre de Port-Saïd, au cours duquel 74 supporters furent tués en 2012.

Le 8 octobre 2017, la place Tahrir (de la libération, en français) vibre, une nouvelle fois. Cela faisait bien longtemps que ce haut lieu du Caire n’avait plus connu une telle poussée de fièvre. Depuis les rassemblements du Printemps arabe, en 2011, en réalité. Carrefour symbolique de la protestation, la place a retrouvé, depuis, les colonnes de l’anonymat. Le nouvel homme fort égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, tient la capitale d’une main de fer et son régime militaire y a interdit tout regroupement. Symbole à l’époque d’une liberté d’expression retrouvée au Proche-Orient, le pays des pharaons a glissé sous une nouvelle chape de plomb pour éviter tout risque de déstabilisation. Tel est le prix de la realpolitik. Mais ce jour-là, la folie s’empare de la capitale. Et tout semble à nouveau permis.

La consécration

L’homme qui a le don de réveiller les ardeurs de la population, ce dimanche-là, est un joueur de football. Il se nomme Mohamed Salah et libère tout un peuple. A la 94e minute du match de l’Egypte contre le Congo-Brazzaville, décisif pour la Coupe du monde 2018, cet ailier incisif, dont les dribbles tourmentent les défenses, hérite d’un penalty alors que le score est de un but partout. Un quitte ou double. S’il marque, l’Egypte valide son ticket pour Moscou. Sinon, elle tremblera encore. Le numéro 10 est concentré. Les supporters prient. Et lorsque du pied gauche, il trompe le gardien en chassant la toile d’araignée dans le coin supérieur du but, c’est tout un peuple qui exulte. Le joueur se prosterne. Le commentateur de la télévision nationale fond en larmes. Et la place Tahrir se remplit.

L’Egypte attendait ce moment depuis 1990, année de sa dernière qualification pour un Mondial ! C’est une malédiction qui se brise. Durant les années 1960-1970, elle refusait de participer aux qualifications pour ne pas affronter Israël, avec qui elle était en guerre. La paix signée avec ce voisin en 1979 ouvrait à nouveau la voie. Ce sont alors de mauvais tirages au sort, et le nombre réduit de pays africains qualifiés, qui ont fracassé les ambitions au niveau mondial.

On comprend mieux pourquoi Salah devient instantanément un héros national. A 25 ans, cet ancien joueur d’Al Mokawloon est l’un des nouveaux phénomènes du foot mondial : il fait les beaux jours du club mythique de Liverpool et trône, en ce début 2018, à la tête du classement des buteurs du championnat anglais. Une référence. Transféré pour 42 millions d’euros l’été dernier, il explose enfin après des expériences parfois difficiles au FC Bâle, à Chelsea, à la Fiorentina et à l’AS Roma. Elu footballeur africain de l’année 2017, Salah rêve de marcher sur les traces de Mohamed Aboutrika, considéré comme le meilleur joueur égyptien de tous les temps. Il en a certainement les qualités intrinsèques sur le terrain. Mais pas encore son rayonnement hors de la pelouse. Aboutrika est considéré en Egypte comme une référence morale et un esprit libre politique, dont la carrière épouse la tumultueuse histoire du pays.

L’Egypte est un géant d’Afrique et la période au cours de laquelle Aboutrika a obtenu ses 105 sélections nationales, entre 2001 et 2013, fut avant tout celle de la consécration. Au sein de l’équipe nationale, ce milieu de terrain offensif dirige un orchestre impitoyable pour ses adversaires et remporte trois coupes d’Afrique des nations consécutives, de 2006 à 2010. Un record. Avec le club de son coeur, Al Ahly, l’une des deux places fortes footballistiques du Caire, il remporte sept titres consécutifs de champion d’Egypte entre 2005 et 2011, sans oublier cinq Ligues des champions africaines. Un autre record.  » Vous êtes une légende « , lui dira l’Ivoirien Didier Drogba, qui sait de quoi il parle. Grâce à sa patte magique, l’Egypte et Al Ahly sont devenues les équipes les plus titrées du continent. Une domination équivalente à celle du président Hosni Moubarak qui, durant trente ans, a mis le pays sous sa coupe tout en restant, aux yeux de la communauté internationale, un point d’équilibre dans cette région, poudrière du monde en raison du conflit israélo-palestinien.

La chute de ce dictateur est une libération. Mais elle signe le début d’une période d’incertitude. Et ouvre une douloureuse parenthèse de trois ans pour le football égyptien.

Le président Fattah al-Sissi tient le pays d'une main de fer.
Le président Fattah al-Sissi tient le pays d’une main de fer.© reuters

La descente aux enfers

Le 11 février 2011, les manifestants de la place Tahrir obtiennent gain de cause : Moubarak quitte la capitale pour se réfugier à Charm el-Cheikh. Parmi les opposants qui font vaciller le régime figure un nombre important de supporters d’Al Ahly. Les ultras de l’équipe, regroupés depuis 2007, ont fait de la liberté d’expression une de leurs quêtes depuis qu’ils ont été réprimés pour avoir déployé des banderoles, en guise de soutien à leurs joueurs. Place Tahrir, ils sont souvent au premier rang, affublés du rouge de leur équipe, pour défier les forces de l’ordre. Ce sont des révolutionnaires bien organisés, mais aussi des jeunes instruits, qui représentent la mixité de la société égyptienne. La chute de Moubarak est une victoire à la Pyrrhus, qui ne délivrera pas les effets escomptés. La démocratie ne verra jamais le jour, l’armée reprend progressivement le pouvoir.

Le 1er février 2012, dans le stade de la ville portuaire de Port-Saïd, un match au sommet entre les équipes d’Al Mahly et d’Al Ahly tourne au drame. Les supporters locaux, dont certains sont armés, attaquent frontalement leurs rivaux du Caire à la fin d’un match remporté 3 – 1 par leurs joueurs. Etrangement, des portes restent fermées, avec la complicité aveugle des autorités. Septante-quatre personnes sont tuées. Aboutrika, rentré au jeu à la 86e minute, assiste en première ligne à cette boucherie. Des supporters meurent dans ses bras. Sur le champ, il décide d’arrêter sa carrière. Le championnat égyptien est suspendu et, finalement, annulé deux années de suite. L’équipe nationale, qui compte sur ce vivier pour maintenir son niveau, périclite. Le maître à jouer d’Al Ahly reviendra sur sa décision et inscrira le but de la victoire de son club lors de sa cinquième Ligue des champions africaine. Mais il est meurtri à jamais. Et traqué. Début 2017, il est fiché comme  » terroriste  » pour avoir financé la confrérie interdite des Frères musulmans et se réfugie au Qatar.

Après la qualification de l’Egypte pour la Russie, des supporters réclament le retour dans la sélection de Mohamed Aboutrika, âgé de 38 ans, pour mettre toutes les chances du côté égyptien. Réaction du présentateur d’un talk-show proche du président al-Sissi :  » Mohamed Salah est la seule star de l’équipe, il est resté fidèle au pays, lui, pas comme l’autre…  » La réconciliation n’est pas pour demain.

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