Lagwinder, fermier à Guastalla, est très apprécié par ses patrons car soucieux du bien-être des vaches. © CATALINA MARTIN CHICO

Reportage en Italie, chez les sikhs sauveurs du parmesan

En Emilie-Romagne, qui a résisté à Matteo Salvini lors des dernières élections, cette communauté venue d’Inde assure depuis les années 1990 la prospérité des fermes laitières productrices du fromage au lait cru. Mais les jeunes sont tentés par d’autres horizons.

Il règne un calme salutaire aux abords de Guastalla, une commune à trente kilomètres de Parme. Depuis l’aube, les frères Bonaretti et leurs employés Lagwinder et Jaswir sont aux petits soins de 83 vaches allemandes de race Red Angler, plutôt délicates. Ici, entre la rive droite du Pô et la rive gauche du Reno, le lait des vaches est destiné à la fabrication du parmigiano reggiano, un fromage au lait cru, très parfumé et sans aucun conservateur contrairement à son voisin lombard, le grana padano. La région d’Emilie-Romagne n’a jamais autant fabriqué de parmesan que l’an dernier: 150.000 tonnes, soit 3,7 millions de meules. Près d’une sur deux est consommée dans la péninsule. Le reste est exporté. Le parmesan fait ainsi travailler 400 fromageries, 3.500 fermes, 270.000 vaches et… près de 20.000 hommes de confession sikhe. Depuis la fin des années 1990, cette communauté du Pendjab indien remplace la main-d’oeuvre locale, attirée par les usines, leurs tâches simples et leurs salaires attrayants.

Quand leurs parents ont pris leur retraite, il y a onze ans, les frères Pietro et Marco Bonaretti, tous deux célibataires endurcis, ont dû embaucher dans la foulée. Les sikhs furent une évidence. « Ces gens-là, on voit tout de suite qu’ils aiment les bêtes », lance Pietro, 46 ans, en observant Lagwinder, impassible sous son turban bleu marine. Une bosse derrière l’épaule laisse deviner un kirpan, ce petit poignard symbolique porté ici en bandoulière. L’ouvrier traverse l’étable en silence. « Regardez comme il fait bien attention de ne pas laisser sa fourche à luzerne grincer contre le sol de béton, poursuit Pietro. Les vaches aiment les routines, le calme. Et ces gens-là n’ont aucun geste brutal, ils ne haussent jamais la voix. Dans presque toutes les autres fermes laitières d’Emilie-Romagne, les employés sont des sikhs. Ce sont les meilleurs. » Et les plus courageux.

Une communauté qui croît

La journée de travail de Lagwinder est scindée en deux: de 4 à 8 heures puis de 15 à 18 heures, six jours sur sept… pour un peu plus de 1.000 euros par mois. Lagwinder n’est pas hindou. Les vaches n’ont rien de sacré pour lui, mais il est sensible à leur bien-être. « A Montecchio, en Ombrie, j’ai vu des vaches en liberté, qui broutaient dans les pâtures. Mais ici, on les attache, c’est comme ça. Elles mangent des herbes, du fourrage pour que le lait soit toujours le même. Ou alors, les fromageries ne viennent pas le chercher », explique-t-il d’une voix triste.

La communauté sikhe de Novellara a son propre temple, le Gurdwara Singh Sabha.
La communauté sikhe de Novellara a son propre temple, le Gurdwara Singh Sabha.© CATALINA MARTIN CHICO

Depuis vingt ans, la communauté sikhe de la vallée du Pô n’a cessé de s’accroître, jusqu’à parvenir, grâce aux dons, à construire un temple dans la cité médiévale de Novellara: le Gurdwara Singh Sabha. Il est le plus fréquenté d’Europe. Ce lieu sacré est bien plus qu’une salle de prière. Sous sa coupole blanc et bleu, toute la journée, on cuisine plusieurs centaines de repas gratuits. Un jeune musicien du Pendjab y vit en résidence. Des hommes en délicatesse avec leurs employeurs viennent demander conseil. L’un d’eux ressasse un vieil accident de travail en se frottant la hanche. Son patron l’avait laissé gisant sur le bord de la route, craignant que l’ambulance pénètre dans l’exploitation et découvre une palanquée d’ouvriers agricoles mal déclarés.

Le parcours du combattant

L’afflux massif de sikhs entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990 coïncide avec la répression sanglante, par les autorités indiennes, d’un soulèvement pour l’indépendance du Pendjab, une région divisée entre le nord-ouest de l’Inde et le Pakistan depuis 1947. Le mouvement séparatiste est officiellement défait en 1993. Aujourd’hui, on estime à vingt millions le nombre de sikhs en Inde, et à deux millions dans le reste du monde. En Italie, les premiers arrivants ont souvent travaillé sans contrat, rendant le regroupement familial impossible. Pour eux, l’opportunité d’un emploi déclaré à la ferme fut un gage de stabilité, la garantie d’un avenir pour leur famille.

Kirpal Singh, 55 ans, croisé au temple, propose un verre à la maison pour détailler son parcours. La télé du salon est branchée sur Punjab TV. Des guirlandes de fleurs synthétiques pendent tous azimuts. « Je suis passé par une agence qui s’est occupée de toutes les démarches. Beaucoup partaient en Angleterre. Moi, j’ai choisi l’Italie car les frais étaient moins élevés. » Kirpal a d’abord travaillé dans les ruches, en Calabre. « Pendant six ans, je remplissais les bocaux de miel mais je n’avais aucun contrat. Puis je suis entré à l’usine, comme intérimaire chez un équipementier automobile. Un jour, notre principal client s’est tourné vers un fournisseur chinois. Je suis le premier qu’on a viré, au bout de quatre ans et trois mois. » Il faudra dix ans pour que sa femme et ses deux enfants le rejoignent. Kirpal démarrait alors son emploi à la ferme, une exploitation de cent vaches, aux côtés d’un compatriote et du fermier exploitant. Il gagne à présent 1.100 euros et s’acquitte d’un loyer de 500 euros pour son appartement. Sa femme ne travaille pas. Son fils, 29 ans, vit à la maison avec sa jeune épouse.

Au fil du temps, les sikhs ont acquis un véritable savoir-faire. Ils maîtrisent aussi l'affinage du parmesan.
Au fil du temps, les sikhs ont acquis un véritable savoir-faire. Ils maîtrisent aussi l’affinage du parmesan.© CATALINA MARTIN CHICO

L’attrait de la paie de l’usine à lait

La ferme coopérative de la Cila, à la sortie de Novellara, est la plus grosse exploitation laitière d’Emilie- Romagne et la troisième du pays: 43.000 litres y sont produits chaque jour. Les 2.000 vaches ne pâturent pas mais vont et viennent entre les « plateformes de traite », dont le sol tourne en continu pour faciliter les flux. Celles en gestation, qui ne produisent pas encore de lait, ruminent allongées dans leurs excréments. Sept des douze ouvriers agricoles de cette usine à lait sont sikhs et leurs familles vivent sur place, entre les silos à grains et une petite porcherie, dans des appartements de fonction spartiates mais spacieux, à 120 euros le loyer, que des paysans italiens ont occupés bien avant eux.

Ce qui me chiffonne, c’est que leurs femmes restent invisibles.

Quand la ventilation assourdissante de l’étable à cochons s’interrompt la nuit, une forte odeur de lisier s’empare de la cuisine rose bonbon de Taar, que masque à peine le fumet de sa soupe de lentilles épicée. Pour lui aussi, les journées sont très rudes. De 2 à 8 heures puis de 14 à 20 heures, six jours sur sept. Mais le salaire est bon: 1.600 euros net avec deux treizièmes mois. De quoi payer à son fils, étudiant, une année de césure à Shanghai. Et se pavaner dans un Discovery. « Un jour, je suis quand même allé voir mon chef pour réclamer une augmentation, puisque je me coltine les nuits quasiment tout le temps. Monsieur Catellani m’a répondu en souriant que je pouvais aller voir ailleurs si je le souhaitais. Je n’ai pas insisté. » Son patron sait parfaitement que les salaires des petites fermes sont moins affriolants: les contrats stipulent souvent des temps partiels à 700 euros pour réduire les charges, avec une rallonge de 300 euros de la main à la main.

Intégrer les femmes sikhes

La jeune maire de Novellara, Elena Carletti, ne tarit pas d’éloges sur cette communauté. « Ils fournissent 40% du contingent de bénévoles de la Protection civile à qui ils ont offert un pick-up d’intervention. Sans parler du fourgon de collecte de sang pour la Croix-Rouge. Alors, bien sûr, ils font un peu de lobbying et plaident pour l’ouverture d’un crématorium. Mais ce qui me chiffonne, c’est que leurs femmes restent invisibles », regrette l’élue, dont le père, Beppe Carletti, est l’un des fondateurs de Nomadi, mythique groupe de rock engagé. Depuis mars 2018, deux fois par semaine, la maire offre des cours d’italien aux femmes sikhes. Ils se déroulent dans la « salle civique », une pièce pleine de dorures, mitoyenne de son bureau. Une adjointe se charge de récupérer quelques élèves en voiture, celles qui vivent loin et n’ont pas le permis.

Chaque séance est assurée par Bobby, l’interprète officielle sikhe de la municipalité. A ses côtés, Maria Lena Bonazzi, une enseignante italienne à la retraite, qui a le chic pour agrémenter ses cours de leçons de choses: « J’aide ces femmes à pouvoir aller chez le docteur sans leur mari, par exemple. » La maire regrette de ne pouvoir attirer d’autres populations, comme les épouses pakistanaises – « leurs maris refusent » – et les Chinoises. « Celles-là ne quittent pas leurs usines, on ne les voit jamais. Et puis, ces familles ont tendance à quitter la ville brusquement, sans même avertir l’école où leurs enfants sont inscrits. »

A la Cila, ferme laitière à Novellara, sept des douze ouvriers agricoles sont sikhs. Ils sont logés sur place.
A la Cila, ferme laitière à Novellara, sept des douze ouvriers agricoles sont sikhs. Ils sont logés sur place.© CATALINA MARTIN CHICO

La soif d’ailleurs des jeunes

Ce dimanche, c’est Vaisakhi: la grande fête sikhe de la moisson. La concession du constructeur John Deere a prêté son plus beau tracteur pour transporter les vieilles dames, assises sur un char en tête de cortège. Les familles évoluent au milieu et la jeunesse ferme la marche. Douze mille fidèles en tenue chatoyante chantent et palabrent à travers les rues pavées de Novellara, sous les regards ébaubis ou curieux des riverains, avant de rejoindre le temple pour un grand banquet. Lagwinder, le fermier de Guastalla, distribue des bonbons à tout-va. Les ados s’échangent leurs contacts WhatsApp et ruminent invariablement contre la tradition. « Cette marche de Vaisakhi, c’est un peu comme un troupeau de vaches, vous ne trouvez pas? Moi, je suis sûr qu’ils ne savent même pas pourquoi ils marchent, ni pourquoi il donnent tant d’argent au temple. Je connais des vieux qui versent la moitié de leur maigre retraite! C’est choquant, n’est-ce-pas? » Abeer, 21 ans et taillé comme un joueur de foot, envisage de rejoindre l’Allemagne, une fois décroché à Bologne son diplôme d’ingénieur en automatisme. Ses camarades, confie-t-il, rêvent tous, comme lui, de quitter l’Italie.

C’est bien le paradoxe de la jeunesse sikhe: brillante et intégrée mais pressée de quitter l’Emilie-Romagne. « Nous avons investi dans cette génération et puis elle s’en va. C’est dommage mais c’est comme ça », regrette Elena Carletti, la maire. Qui alors pour un jour remplacer les remplaçants du parmesan? Des Pakistanais, des Africains? Les Italiens les voient souvent arpenter les bords de route, avec un baluchon. Certains s’arrêtent même pour les prendre en stop, quand ils ont un petit boulot à leur offrir. « On me rapporte qu’ils ne font pas l’affaire, qu’ils sont mal à l’aise avec les animaux. Si la jeunesse sikhe ne veut pas d’une vie de paysan, ce que je comprends, alors l’avenir du parmesan passera par la mécanisation et la fermeture des petites fermes », pronostique la maire qui voit passer toutes les déclarations de travaux. L’an prochain, l’exploitation de la Cila fusionnera plusieurs étables. Avec un projet de 3.700 vaches, elle deviendra la plus grosse ferme laitière d’Italie.

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