Emmanuel Macron lors de son discours le 24 avril © Belga

« Macron a très peu de temps pour marquer et essayer de rassembler l’électorat français »

Olivia Lepropre
Olivia Lepropre Journaliste

Le second tour de l’élection présidentielle française a livré son verdict : ce sera, une nouvelle fois, Emmanuel Macron, avec un score moins important qu’en 2017 et une progression de Marine Le Pen. Quels sont les prochains défis du président élu et comment les partis vont-ils se positionner en vue des législatives cruciales en juin prochain? Eléments de réponse avec Pierre Vercauteren, politologue et professeur à l’institut de sciences politiques Louvain-Europe de l’UCLouvain.

Quels sont les principaux défis qui attendent Emmanuel Macron, politiquement, dans les prochaines semaines ?

On s’attendait à un score beaucoup plus serré hier, mais les deux candidats ont l’impression que le score qu’ils ont eu est plus important. Or, c’est une élection essentiellement marquée par un vote de réaction plutôt que d’adhésion. C’est le cas pour les deux. Marine Le Pen dit : « Nous avons un score historiquement élevé ». C’est vrai, mais il a y a beaucoup de votes anti-Macron plutôt que de votes d’adhésion.

Les thèses de l’extrême droite ont malgré tout progressé, mais dans un contexte marqué par toute une série de crises, un contexte anxiogène et donc propice à la séduction d’idées comme celles de l’extrême droite. Mais ce n’est pas pour autant une adhésion profonde, comme on pourrait l’imaginer.

On se trouve dans un contexte, qui était attendu, de campagne ouverte pour le « troisième tour », les élections législatives de juin prochain. Sous la Ve République, on peut rarement considérer qu’il y a eu autant d’intérêts et d’enjeux pour ce scrutin. Et ça, c’est un des premiers défis pour Emmanuel Macron. Va-t-il réussir à obtenir à nouveau une majorité parlementaire à l’Assemblée nationale pour mettre en oeuvre les éléments de son programme ? C’est une question cruciale. On sent bien que la République en Marche (LREM) n’a pas vraiment d’ancrage local, ce qui constitue une des grandes difficultés. Il va devoir s’appuyer sur un certain nombre d’alliances, mais où les trouver, dans quel état les alliés potentiels vont-ils sortir de ces campagnes électorales? Macron a très peu de temps pour marquer et essayer de rassembler l’électorat français.

Marine Le Pen a perdu, mais l’extrême droite n’a jamais fait un aussi bon score. On a néanmoins une part de votes de réactions et non d’adhésion. Comment le Rassemblement national peut-il envisager l’avenir ? Va-t-il encore progresser ?

Tout dépendra de la manière dont Macron va pouvoir gérer les choses, sur base d’une majorité parlementaire ou pas, et de comment les partis historiques (PS, LR) vont réagir.

On sent qu’il y a toujours une forte attente de renouvellement de l’offre politique, en termes de contenu et de personnalités. Le premier obstacle à franchir c’est l’élection législative. L’électorat va-t-il concentrer ses voix sur un parti ou va-t-il davantage être balkanisé, réparti sur un grand nombre de partis ? Si c’est le cas, on aura la nécessité d’un gouvernement de coalition. Est-ce qu’il serait favorable à Macron ou à l’opposition ? Dans ce dernier cas, on serait dans une situation de cohabitation dès le début d’un mandat présidentiel, ce qui serait une première sous la Ve République.

Le sort de l’extrême droite dépendra non seulement de la capacité de Macron à mettre en oeuvre une politique de rassemblement, mais aussi du sort des partis démocratiques.

Les partis traditionnels ont-ils intérêt à se fondre dans une alliance pour espérer faire partie d’une majorité parlementaire ou à mobiliser dès maintenant leur base ?

Les partis historiques ont fait un score historiquement bas au niveau de la présidentielle. Mais ils ont montré lors des élections régionales et municipales qu’ils avaient encore un fort ancrage local. Est-ce que cela va leur permettre de récupérer une certaine santé au niveau national? Ce sera un élément déterminant pour leur stratégie de reconstruction, c’est une étape essentielle.

On a vu, du côté de la gauche, une volonté de la France insoumise de rassembler derrière elle. Mais on entend déjà déclarations selon lesquelles cela coince chez les écologistes et au PS. Ce n’est pas encore garanti. Du côté de la droite, cela dépendra de la capacité de Macron à rassembler avec d’autres mouvements. Est-ce que LR ont intérêt à faire coalition dès maintenant ? Ce n’est pas certain. Il y a des tensions très fortes au sein des différents mouvements.

On le voit même du côté de l’extrême droite. Certains souhaitaient une coalition entre le RN et le parti de Zemmour, mais il y avait aussi des voix discordantes.

Les rassemblements, tant à gauche qu’à droite, et même à l’extrême droite, ne sont donc pas du tout garantis.

Jean-Luc Mélenchon peut-il vraiment réussir à unir les gauches pour forcer Macron à une cohabitation ?

Ce n’est vraiment pas sûr. Il y avait déjà des voix discordantes au sein du PS et EELV. Pourquoi ? Parce que Mélenchon a un programme beaucoup plus radical à gauche, sur un certain nombre d’aspects. On semblait s’avancer vers cela la semaine dernière, mais cela semble beaucoup moins le cas cette semaine-ci.

Plusieurs formations politiques martèlent sur le fameux « troisième tour ». On a l’impression que l’enjeu et l’attention sont plus présents que jamais du côté politique. C’est aussi le cas pour les citoyens français ?

C’est une question assez ouverte. On peut s’attendre à ce qu’un certain nombre de citoyens qui ont voté veulent affiner leur choix de manière plus explicite aux législatives. Car il y a eu beaucoup de votes de réactions. Lors des législatives, le jeu va être plus ouvert, l’offre politique aussi. On pourrait assister à davantage de votes d’adhésion. Les électeurs vont-ils donner la majorité à Macron ou va-t-on avoir une cohabitation ? C’est ça l’enjeu, et cela peut se présenter de manière radicalement différente.

Il y a aussi la question du poids des indécis et surtout des abstentions.

Et si aucun parti ou union de circonstance n’obtient la majorité parlementaire ?

Il faudra alors une coalition à l’Assemblée nationale. Comment pourrait-elle être constituée ? C’est un peu l’esprit derrière la volonté de Mélenchon de rassembler derrière lui. Mais il a des convictions et programme plus radicaux que les partis avec lesquels il voudrait s’allier. S’il parvient à obtenir cette alliance, cela sera au prix de quel renoncement par rapport à la radicalité de son programme ? Il pourrait perdre des plumes.

La question de la coalition sera à mettre sur la table. Cela pourrait aussi avoir pour effet d’accroitre le mécontentement des citoyens qui ne se retrouvent pas dans un système de coalition, qui entraine nécessairement des compromis entre les différents partis. On a en France une culture politique beaucoup plus radicalisée qu’en Belgique.

Certains observateurs disent que cette élection était surtout une manière pour chaque parti de se positionner pour le futur. Comment les formations politiques peuvent-elles envisager l’avenir, et avec quelles personnalités ?

Un an avant l’élection d’Emmanuel Macron, personne n’aurait parié un euro sur le fait qu’il deviendrait président. Cette possibilité n’est pas à exclure.

Si on regarde les personnalités aujourd’hui, on se dit que Jean-Luc Mélenchon a déjà un certain âge, il est peu probable qu’il puisse se présenter dans cinq ans. Comment assurera-t-il sa succession ? La question se pose également pour Marine Le Pen, qui s’est déjà présentée et a échoué un certain nombre de fois. Est-ce que cela va entraîner un débat sur cette question au sein du RN ? Il faut voir aussi comment va évoluer le mouvement de Zemmour.

Du côté du PS et LR, il faut voir comment ils vont parvenir à se renouveler. C’est une question très ouverte. Le seul groupe où on peut voir éventuellement une possibilité pour 2027, c’est du côté d’Edouard Philippe, mais cinq ans en politique, c’est une éternité.

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