Opinion

Franklin Dehousse

L’Ukraine, somme de toutes nos faiblesses (carte blanche)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Voilà comment un pays avec le PNB de l’Espagne tétanise un continent.

« Nous voulons être associés à la négociation sur l’Ukraine », pleurnichent les Etats européens. Le lamento éternel de l’Otan, depuis 1949. L’oncle Sam paie et mène la danse, la vieille Europe suit et se plaint. Kennedy et de Gaulle avaient déjà le même dialogue il y a soixante ans.

La schizophrénie européenne a stimulé l’offensive russe actuelle (ce que se gardent bien de dire nos dirigeants). En défense, depuis vingt-cinq ans, l’Europe multiplie surtout les discours: absorption de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) en 1997, Headline Goal en 1999, Agence européenne de défense en 2004… Les actions, elles, restent très modestes. L’Europe y a peu réfléchi, en 2008, quand le génial président Bush Jr. a ouvert les portes de l’Otan à l’Ukraine. Tout cela explique le côté ridicule de notre « aide » actuelle aux Ukrainiens: d’autres discours, sans même indiquer ce nous ferons s’ils sont envahis.

Notre impréparation n’est pas seulement militaire. Sur le plan énergétique, depuis 2008, l’Europe a martelé sa volonté de réduire sa dépendance extérieure. Bien au contraire, elle a augmenté. Quelques mesures ont été adoptées, mais insuffisantes. De plus, les gouvernements n’ont pas défini un plan clair de décarbonation, ce qui demeure un frein à l’investissement. La crise du gaz (et du pétrole) nous frappe donc de plein fouet. Sur le plan économique, l’Europe promeut depuis longtemps une stratégie (d’abord allemande) de dépendance, basée sur l’exportation plus que sur le marché interne (ce qui nuit d’ailleurs à la croissance mondiale). Quant à la cybersécurité, depuis des années, nous laissons les hackers russes attaquer nos élections et nos administrations. Tous les grands projets se dissolvent dans le cocktail mortel de la règle de l’unanimité et de la prolifération des bureaucraties.

Certes, certains Etats (France, pays Baltes, et aussi Royaume-Uni) font des gestes sympathiques vers Kiev. Mais l’Allemagne, elle, brille par son « invertébration » mentale et morale. Elle bloque même les transferts d’armes de ses partenaires. La ministre de la Défense explique que les armes ne servent à rien… contre les menaces d’agression armée (sic). On dirait que certains dirigeants allemands ont tellement apprécié Munich en 1938 qu’ils voudraient maintenant le rejouer dans l’autre sens. La cacophonie règne.

Pour mesurer la sottise européenne, il suffit de constater combien Vladimir Poutine a fait exactement l’inverse (en le faisant payer par l’appauvrissement des Russes, bien sûr). Depuis douze ans, l’armée russe a été réorganisée, vers la professionnalisation et la digitalisation. La dépendance énergétique est réduite par la réorientation progressive des flux vers la Chine. La dépendance alimentaire est réduite par un fort redressement agricole. La dépendance économique est diminuée par la constitution de réserves massives, à concurrence de six cent milliards de dollars. Beaucoup moins de discours, beaucoup plus d’action. Voilà comment un pays avec le PNB de l’Espagne tétanise un continent.

Le pire, toutefois, est encore à venir. Les Européens n’ont pas de capacité dissuasive, mais les Américains en ont encore – aujourd’hui. A la fin de 2022, ils risquent toutefois d’être paralysés par un Congrès républicain. A la fin de 2024, Trump – ou un pire clone – pourrait bien être élu président. Que se passera-t-il alors si la Russie revient à la charge? La sottise européenne deviendra encore plus létale.

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