Photo by JANEK SKARZYNSKI / AFP

Liberté de la presse : comment la Pologne a vu son paysage médiatique se transformer ?

La Commission européenne cherche à protéger la liberté de presse, bafouée dans plusieurs pays de l’UE. C’est notamment le cas de la Pologne, qui a vu son paysage médiatique être bouleversé depuis l’arrivée des ultraconservateurs au pouvoir. Des experts nous aident à comprendre le basculement que connait le pays ces dernières années.

La Commission européenne a adopté vendredi 16 septembre une législation européenne sur la liberté de la presse. Ce nouvel ensemble de règles vise à protéger le pluralisme et l’indépendance des médias dans l’UE. Le règlement proposé prévoit, entre autres, des garde-fous contre les ingérences politiques dans les décisions éditoriales et les pratiques de surveillance.

Une attention particulière est accordée à l’indépendance et au financement des médias publics. Ceux-ci sont en effet vulnérables aux interférences politiques. « Aucun média de service public ne doit devenir l’outil de propagande d’un parti« , a déclaré Vera Jourova, la vice-présidente de la Commission européenne.

Une déclaration qui fait référence à la situation vécue dans plusieurs pays européens, notamment la Pologne. Le pays d’Europe centrale était classé 15e dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières en 2015. Il occupe en 2022 la 66e place. Une chute dans le classement qui peut être mise en parallèle avec l’accession au pouvoir du PiS, le parti ultraconservateur polonais.

Réforme des médias publics

Après la chute des régimes communistes en Europe à l’aube des années 1990, la Pologne a longtemps été perçue comme un bon élève dans le processus de transition démocratique. Le pays d’Europe centrale s’est en effet institutionnalisé en un État de droit et s’est considérablement développé économiquement. Cela s’est aussi ressenti au niveau médiatique, avec une diversification des médias. La Pologne a été récompensée pour ces efforts en accédant à l’Union européenne en 2004.

Ces temps semblent toutefois lointains au regard de la situation actuelle. La Pologne, à l’instar de la Hongrie, se présente comme un acteur dissident de l’Union européenne. Cela est dû à la politique radicale menée par le gouvernement polonais, où siège depuis 2015 Droit et Justice (PiS). Ce parti, dirigé par Jarosław Kaczyński, avait déjà gouverné la Pologne de 2005 à 2007. Il s’est depuis considérablement radicalisé à droite, et est actuellement la première formation politique du pays.

À la suite de leur accession au pouvoir, le PiS a mené une politique de transformation des institutions démocratiques. Un des premiers chantiers sur lequel s’est attelé le gouvernement, c’est la réforme des médias publics. Considérant que ceux-ci ne remplissaient pas correctement le rôle de service public qui leur était confié, il a été décidé d’entamer une refonte complète de leur structure, de leur programmation et des standards journalistiques en vigueur.

« Auparavant, c’était le Conseil national de l’audiovisuel, un organe indépendant, qui nommait et révoquait les patrons à la tête des médias publics », explique Benjamin Biard, docteur en sciences politiques et chargé de recherches au CRISP. « Désormais, la télévision et la radio nationale sont sous le contrôle du gouvernement. Des dispositions ont été prises pour faire en sorte que les médias publics soient en phase avec les idées politiques du pouvoir en place.« 

De nombreux patrons et journalistes travaillant dans des médias publics ont ainsi été écartés au profit d’un personnel correspondant davantage à la ligne éditoriale du gouvernement polonais. D’après l’association professionnelle Towarzystwo Dziennikarskie, 228 journalistes ont été contraints de quitter les différentes rédactions dans les deux ans qui ont suivi les élections de 2015.

La télévision comme outil de propagande

Si les médias publics polonais étaient déjà connotés d’une certaine instrumentalisation politique auparavant, cela a été gravement accentué sous le gouvernement actuel. La chaîne TV nationale Telewizja Polska (TVP) offre ainsi une couverture médiatique disproportionnée aux partis de la majorité, au détriment de ceux de l’opposition.

Kasia est polonaise et a 23 ans. Elle n’apprécie guère les idées politiques du PiS, et ne regarde pas TVP. Elle reproche en effet à la chaîne publique de faire la propagande du gouvernement. « Sur TVP, j’ai le sentiment qu’on fait passer le PiS pour un parti meilleur que les autres. Il y a une vraie différence de traitement de l’information entre ce qu’on voit sur la chaîne nationale par rapport aux autres programmes. Il y a quelques années, j’ai participé à des manifestations pour le droit à l’avortement (une loi avait été passée par le gouvernement polonais pour limiter l’accès à l’avortement, ndlr.) Sur TVP, on montrait des images de vandalisme en disant que c’était l’œuvre de manifestants, ce qui n’était absolument pas représentatif de la réalité. »

D’autres formations politiques à l’international utilisent aussi la télévision comme moyen de propagande. « Ce ne sont d’ailleurs pas toujours des formations d’extrême droite à la manœuvre, explique Benjamin Biard. Ce fut le cas de Donald Trump aux Etats-Unis avec Fox News, de Silvio Berlusconi lorsqu’il était président du Conseil italien dans les années 1990, ou même récemment d’Éric Zemmour en France, omniprésent sur les plateaux de télévision. »

Jaroslaw Kaczynski est le leader du parti Droit et Justice, au Gouvernement depuis 2015 (Photo de Wojtek RADWANSKI / AFP)

Des bâtons dans les roues des médias indépendants

En plus d’instrumentaliser les canaux de diffusion publics comme des outils de propagande, le Gouvernement polonais a aussi cherché à réduire la marge de manœuvre des médias qui leur étaient hostiles.

« Les médias nationaux étaient tellement orientés que cela s’est ressenti au niveau des audiences », explique Jacques Rupnik, politologue français spécialiste des problématiques de l’Europe centrale et orientale. « Une partie du public s’est tournée vers les médias indépendants restants, ce qui ne plaît guère au Gouvernement. Quand on cherche à exercer une mainmise sur l’information, il est très mauvais de laisser des sphères y échapper, car elles attirent encore plus l’intérêt du public.« 

Des mesures ont été mises en place pour nuire plus ou moins directement aux médias d’opposition. Ceux-ci sont désormais privés d’annonce de communication publique et d’investissements publicitaires provenant d’entreprises nationales. Un projet de loi de février 2021 prévoit aussi de taxer les recettes publicitaires des médias, une nouvelle fois dans le but de fragiliser leur système de financement.

« La publicité est indispensable à la vie des médias indépendants, qui ne pourraient pas survivre uniquement sur base de leurs ventes », détaille Jacques Rupnik. « Des pressions indirectes sont aussi mises en place pour limiter le pluralisme d’opinion : si une entreprise privée veut avoir des contrats publics, elle devra s’abstenir de faire de la publicité dans des journaux de l’opposition.« 

Le gouvernement ira même plus loin en instaurant des mesures visant à limiter la participation des capitaux étrangers pour les médias privés, dans le but de « repoloniser le marché ». Un projet qui menace les activités de TVN, groupe de chaînes privées se montrant critique envers le Gouvernement et qui appartient au groupe américain Discovery. L’an passé, Polska Press, un consortium médiatique de propriété allemande, avait déjà été racheté par le groupe énergétique national PKN Orlen, dirigé par un membre du PiS.

Une loi européenne difficile à adopter

La Pologne est loin d’être le seul pays européen concerné par des abus en termes de liberté de la presse. En Hongrie, la situation est encore plus alarmante. « Il n’existe pratiquement plus de média indépendant dans ce pays, explique Jacques Rupnik. Même les médias électroniques sont sous contrôle. » La Bulgarie est aussi concernée par des problèmes de liberté de presse, avec une emprise des oligarques sur les journalistes. En Slovénie, l’agence de presse nationale est victime d’un chantage financier de la part du pouvoir en place, qui refuse de leur verser les fonds publics nécessaires à leur survie.

Le texte de la Commission européenne a suscité des réactions mitigées. « Pour certains, ce sera trop, pour certains, ce sera trop peu, s’est exprimée Vera Jourova. Pour ceux qui disent que l’UE ne devrait pas réglementer le paysage médiatique en Europe, nous avons un message : nous pensons le contraire. » Cette loi sera toutefois difficile à adopter. Les gouvernements qui bafouent la liberté de la presse s’opposeront à la version qui a été présentée par la Commission et tenteront d’en réduire la portée.

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