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Les sept vies de Bernard Tapie (portrait)

Olivia Lepropre
Olivia Lepropre Journaliste au Vif

Un entrepreneur touche-à-tout, doublé d’un passionné et d’un controversé. Sport, politique, affaires, Bernard Tapie aura marqué les esprits partout où il est passé, jusqu’à mener son dernier combat contre le cancer. Retour sur la vie d’un homme qui en a vécu plusieurs.

Un passionné de sport

Bernard Tapie était un entrepreneur, doublé d’un passionné. Au départ d’une société de vente de téléviseurs, dans les années 1970, il se créer une fortune avec des achats et reventes d’entreprises, qui lui permet d’investir toujours davantage. Le sport, singulièrement, était au coeur de ses élans : s’il a investi dans le cyclisme, c’est surtout dans le football qu’on retiendra son engagement. L’homme était irrémédiablement associé à l’Olympique de Marseille. Lorsqu’il le rachète en 1986, le club va mal. Sous sa tutelle, l’OM engage des jeunes pousses, futures stars du ballon rond et revient progressivement sur le devant de la scène.

La victoire de 1993 pour l'OM. Et pour Bernard Tapie
La victoire de 1993 pour l’OM. Et pour Bernard Tapie© Belgaimage

Mais il recrute aussi des figures marquantes, à l’instar de l’entraineur belge Raymond Goethals. Ensemble, les deux homes forment un duo truculent sur la Cannebière. Succès à la clé, jusqu’à la victoire en Ligue des Champions en 1993, toujours la seule remportée à ce jour par un club français.

Champion des reprises

L’investissement de Tapie dans le sport ne s’arrête pas là. Au début des années 1990, il décide de reprendre Adidas, célèbre équipementier, alors en perte de vitesse face à ses deux plus grands concurrents, Nike et Reebok. Un plan de restructuration et un nouveau logo plus tard, l’entreprise devient à nouveau rentable. Les ambitions politiques de Tapie le poussent rapidement à vendre, dès 1993, pour éviter tout conflit d’intérêts.

Tapie et sa chaussure Adidas, en 1992 à Cuques
Tapie et sa chaussure Adidas, en 1992 à Cuques© Getty Images

Il confie alors la marque à sa banque partenaire, le Crédit Lyonnais, donnant lieu à la célèbre « Affaire Adidas ».

Sa fortune est estimée en 2016 à 150 millions d’euros, ce qui fait de lui la 400e fortune française.

Éclaboussé par les « affaires »

Bernard Tapie est devenu en France le symbole de l’homme d’affaires corrompu, les nombreuses affaires auxquelles il prend part divisent l’opinion publique. Cela commence en 1993 avec une affaire de match truqué entre Valenciennes et l’OM. L’affaire touche de pleins fouets le club, mais abouti aussi sur une condamnation de Bernard Tapie aux titres de la corruption et de la subornation de témoin. Il est le seul prévenu de l’affaire à écoper d’une peine de prison ferme, avec à la clé la perte de son mandat.

Les sept vies de Bernard Tapie (portrait)
© Belgaimage

Il enchaînera ensuite les déboires judiciaires. Il a ainsi été condamné pour « fraude fiscale » dans l’affaire du Phocéa, à de la prison avec sursis et à une interdiction de gérer pour « abus de biens sociaux » dans l’affaire Testut, pour « faux, usage et recel de faux, abus de confiance et de biens sociaux » dans l’affaire des comptes de l’OM.

Il devait comparaître en appel en mai devant la justice française pour « escroquerie » dans une affaire d’arbitrage controversé en 2008 qui lui avait octroyé 403 millions d’euros pour solder le litige avec Crédit Lyonnais. Mais ce procès avait été reporté l’automne dernier en raison de son état de santé.

Politique

Mettant à profit sa notoriété suite à ses reprises fructueuses, Bernard Tapie se lance en politique, sous l’impulsion de François Mitterand. Une carrière qui, elle aussi, sera couronnée d’un certain succès.

Bernard Tapie et François Mitterand
Bernard Tapie et François Mitterand© Belgaimage

Il se présente aux élections législatives de Marseille en 1988, sous l’étiquette « Majorité présidentielle ». L’élection est annulée suite à des irrégularités et il est finalement élu l’an suivant et devient ensuite député. Il sera également Ministre de la Ville dans le gouvernement Bérégovoy pendant un mois, contraint à démission suite à une mise en examen, avant de revenir à son poste pendant trois mois. Un retour qui aura fait grincer des dents au Parti socialiste, notamment chez un certain François Hollande.

Celui qui (…) décide encore d’aller voter Le Pen, j’appelle ça un salaud, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours à appeler ça un salaud »

On retient notamment un débat houleux face à Jean-Marie Le Pen en 1989 sur l’immigration. Tous les leaders politiques de l’époque s’étant désisté suite à la présence de Le Pen, Bernard Tapie se dévoue.

Débat Le Pen-Tapie à la télévision française, en 1989
Débat Le Pen-Tapie à la télévision française, en 1989© Getty Images

Le début d’une haine réciproque entre les deux hommes. Tapie s’en prend également régulièrement aux électeurs du Front National : « Celui qui (…) décide encore d’aller voter Le Pen, j’appelle ça un salaud, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours à appeler ça un salaud ».

Omniprésence médiatique

En véritable touche-à-tout, Bernard Tapie se devait de passer par la case médias. Omniprésent à la télévision dans les années 1980, déjà, il devient animateur télé et crée notamment son émission, Ambitions. Ces apparitions médiatiques ne cesseront plus. Sorti de prison en 1997, il se reconvertit. Comme acteur tout d’abord, brièvement au cinéma, mais surtout à la télévision où il tient le rôle principal dans le téléfilm « Cazas » et la série « Commissaire Valence » et au théâtre.

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En parallèle, ses apparitions télévisuelles se multiplient. Il anime plusieurs émissions, à la radio et sur le petit écran, et s’essaie même au rôle de consultant sportif.

Son histoire avec les médias ne s’arrête pas là. Fin 2012, il devient actionnaire à 50 % du groupe Hersant Média (GHM), premier groupe de presse de la région PACA, et à qui appartient notamment le journal « La Provence ». On lui prête souvent un retour dans le bassin politique de la Cité phocéenne, information qu’il dément.

Des affaires, aussi en Belgique

Fort en affaires, Bernard Tapie traîne aussi une réputation sulfureuse et a multiplié au cours de sa carrière les démêlées judiciaires, le plus grand combat de sa vie étant celui de l’affaire Adidas. Mais son sort est également lié à notre pays. En mars dernier, une enquête judiciaire belge ouverte à son encontre avait mené à des perquisitions, à Paris et à Saint-Tropez, notamment dans une villa – une affaire qui avait fait l’objet d’une enquête du Vif en 2012. Celle-ci est la propriété de South Real Estate Investment (SREI), une filiale luxembourgeoise de la société belge « GBT Holding » de Bernard Tapie. L’enquête ouverte concerne notamment des soupçons d’abus de biens sociaux et d’infractions liées à l’état de faillite. L’enquête porte aussi sur le rôle de facilitateur qu’aurait joué Lucien D’Onofrio, ancien vice-président du club de football Standard de Liège, dans l’achat de la villa en question.

D'Onofrio et Tapie
D’Onofrio et Tapie© Reporters

Le cancer, le combat de sa vie

Outre les scandales et affaires, c’est finalement le cancer qui aura été son combat le plus difficile – un combat à mort. En septembre 2017, il annonce souffrir d’un cancer de l’estomac. L’année suivante, après une chimiothérapie et une lourde intervention chirurgicale, il annonce qu’il souffre d’un double cancer de l’oesophage et de l’estomac. En novembre 2019, il déclare que son cancer s’est étendu aux poumons. En avril dernier, on évoque également des atteintes aux reins et au cerveau.

Plus récemment, Tapie et sa femme avaient été confronté à un violent cambriolage. Surpris dans leur sommeil dans leur demeure de Combs-la-Ville par quatre agresseurs encagoulés et vêtus de combinaisons noires, ils ont attachés avec des câbles électriques et frappés, notamment d’un coup de matraque sur la tête. Bernard Tapie avait encore eu la force d’exprimer sa colère et son indignation dans les médias, la voix éraillée. Une dernière fois.

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