Opinion

Franklin Dehousse

« Le grand talent de Charles Michel consiste à rédiger des phrases grandiloquentes pour camoufler l’incapacité d’action des Etats »

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Depuis peu, les Etats européens se déchirent sur les « coronabonds », emprunts européens pour financer la lutte contre l’effondrement économique. L’idée, importante, mérite des analyses sérieuses (volume, durée, émetteur, garantie…). L’absence de ces analyses reflète, hélas, la décadence de la politique en Europe.

La Belgique, toujours championne du bricolage, montre l’exemple. Une proposition de résolution du Parlement belge appuie les coronabonds (1157/001). On s’en réjouit, mais elle ne comporte aucune démonstration précise de ce choix. Le gouvernement fait bien pire. La Première ministre Sophie Wilmès participe au lancement du projet par neuf Etats membres. Ensuite, elle rétropédale au Parlement. Le vice-Premier ministre Alexander De Croo explique que ce n’est pas le moment. Le ministre des Finances David Clarinval reste partagé. Seule une cartomancienne peut connaître la position finale du gouvernement. Ses carambolages, en tout cas, lui ôtent toute valeur. De plus, il ne présente aucune étude de faisabilité financière ou juridique (ce qui est bien plus grave que dans le chef du Parlement, puisqu’il doit négocier). Dans un débat essentiel pour l’avenir de l’Europe, la Belgique est un Etat cérébralement mort, gouverné au jour le jour par l’improvisation et la soif de positionnement médiatique de ses gouvernants. On notera au passage que le refus de la Première ministre de réduire le nombre des ministres provoque, comme pour le coronavirus, plus de cacophonie.

Le vrai drame de l’Europe, c’est la généralisation de cet amateurisme. Ainsi, le Premier ministre italien Giuseppe Conte réclame les coronabonds, mais n’a aucun projet précis, rien que des incantations. Il commet en plus l’erreur cardinale de ne pas se concerter avec des partenaires potentiels. Les propositions sérieuses émanent alors de l’Espagne, puis de la France. Toutefois, faute de coordination, elles perdent du terrain. Pauvres citoyens italiens, qui pensent être réellement défendus par de telles gesticulations !

L’incompétence frappe partout. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, décrète que les coronabonds sont  » un slogan « . Pauvre Ursula, qui n’a pas encore compris qu’elle ne représente plus l’Allemagne ! Notons que, ici encore, elle ne se fonde sur aucune analyse sérieuse et serait bien en peine de justifier sa propre position. On comprend que ses conseillers en communication (sur la base d’un contrat gardé secret) la cantonnent à des clips où elle explique comment se laver les mains. Hélas, elle a affaibli son institution, désormais suspecte, avant même le début de la négociation.

Cela ne lui suffit pas. Elle présente un document commun avec le président du Conseil européen. Malheur, le grand talent de Charles Michel consiste à rédiger des phrases grandiloquentes pour camoufler l’incapacité d’action des Etats. La Commission se retrouve ainsi associée… à ce qu’elle a précisément pour mission d’éviter au nom de l’intérêt général. Elle n’a, de plus, toujours pas présenté une seule étude sérieuse des options, autre mission essentielle. Le Conseil européen lui renvoie la patate chaude, pour qu’elle la présente plus tard à l’Eurogroupe, qui lui-même la renverra au Conseil européen. Comme conclut avec humour involontaire Charles Michel,  » l’Europe progresse « … dans un mouvement circulaire sans fin. Mais à force de dépendre de ce carrousel, l’économie, elle, est en train de sombrer.

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