Manifestation de tous les groupes de l'extrême droite allemande à Chemnitz, le 27 août 2018, au plus fort de la contestation de la politique migratoire d'Angela Merkel. © GETTY IMAGES

L’Allemagne après Merkel (5/6): l’extrême droite dopée, la faute à la politique du centre?

Nathalie Versieux Journaliste, correspondante en Allemagne

Les élections législatives du 26 septembre prochain scelleront la fin de seize années de pouvoir de la chancelière. Le Vif revient pendant tout l’été sur les lieux où la politique d’Angela Merkel a rencontré l’histoire. Ils disent de quelle façon l’Allemagne a changé. Cette semaine, rendez-vous à Chemnitz, ville d’ex-Allemagne de l’Est symbole de la montée de l’extrême droite. A l’image du parti Alternative pour l’Allemagne, entré en force au Bundestag.

L’imposant bronze de Karl Marx a retrouvé sa sérénité. La tête du philosophe, haute de plus de sept mètres – treize mètres socle compris – domine le centre-ville de Chemnitz depuis 1971. Derrière le buste, un gigantesque panneau de pierre gravée, accolé à l’ancien siège du Parti communiste est-allemand SED, appelle « les peuples de tous les pays » à s’unir … A l’époque, cette cité industrielle de Saxe, en ex-RDA, s’appelait encore Karl-Marx-Stadt, conformément à une décision du parti unique qui raflait alors toutes les « élections ».

Trente ans après la réunification de l’Allemagne, Chemnitz est devenue l’un des hauts lieux de l’extrême droite. A la fin de l’été 2018, la ville a même connu les plus fortes mobilisations orchestrées par le mouvement contre Angela Merkel et sa politique d’asile. Des scènes de chasse à l’homme – des néonazis poursuivant des réfugiés de couleur terrorisés – ont durablement choqué l’ Allemagne. A l’époque, l’impassible Karl Marx de la Brückenstrasse, à l’angle de la « rue des Nations », était couvert de banderoles et de graffitis, affirmant notamment que « Chemnitz n’est pas brune… »

C'est dans l'est de l'Allemagne, et notamment à Chemnitz, que le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne réalise ses meilleurs scores, à l'image de la deuxième position conquise par Andreas Kalbitz dans le Brandebourg aux européennes de 2019.
C’est dans l’est de l’Allemagne, et notamment à Chemnitz, que le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne réalise ses meilleurs scores, à l’image de la deuxième position conquise par Andreas Kalbitz dans le Brandebourg aux européennes de 2019.© BELGA IMAGE

Les banderoles ont aujourd’hui disparu. Des troubles de l’été 2018, il ne reste qu’une discrète plaque de métal encastrée dans le large trottoir de la Brückenstrasse. « Daniel H., 26.08.2018 » est finement gravé à côté du cercle peace and love du mouvement pacifiste. Une petite rose jaune, déposée à même le trottoir à côté de la plaque, a été maintes fois piétinée… C’est là que Daniel H. est mort, dans la nuit du 25 au 26 août 2018, alors que les cérémonies en l’honneur du 875e anniversaire de Chemnitz battaient leur plein. Allemand aux racines cubaines, le jeune homme a été poignardé par un réfugié, à la suite d’une rixe. L’auteur des faits, Alaa S., un jeune Syrien arrivé par la route des Balkans à l’été 2015, est ce qu’on appelle dans les cercles d’extrême droite un « réfugié de Merkel ». Pendant plus d’une semaine, extrême droite et néonazis ont tenu le pavé à Chemnitz.

Nazi, ça veut dire « national-socialiste ». Je suis nationale, puisque j’aime mon pays. Et je suis socialiste. En soi, il n’y a pas de problème!

3 500 agressions contre les réfugiés en 2016

« Un Allemand a été tué par un non-Allemand, résume Frank Heinrich, député CDU du Bundestag dont la circonscription se trouve dans la région. Dans la nuit, les premières fake news ont commencé à circuler sur le Net, prétendant que Daniel H. avait été tué alors qu’il cherchait à protéger sa petite amie. Cela a déchaîné les foules. Dès le lendemain, on a eu des manifestations spontanées. C’est là qu’on a assisté à ces scènes de chasse à l’homme, dénoncées par Angela Merkel. Le chef du renseignement intérieur, Hans-Georg Maassen, a mis en doute la qualification de « chasse à l’homme » et a dû démissionner. Dans les semaines qui ont suivi, un restaurant kurde et un restaurant juif ont été attaqués. D’autres manifestations ont suivi. Mais tout cela est terminé. Un homme a été jugé et condamné. Et nous sommes heureux que Chemnitz ait été choisie comme capitale culturelle de l’Europe en 2025, aussi parce que nous avons fait face à tous ces problèmes avec beaucoup de sincérité… » Les statistiques sont moins optimistes. Rien qu’en 2016, 3 500 actes d’agression contre des réfugiés et des foyers les abritant sont recensés dans le pays, selon les calculs de Michael Kraske, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’extrême droite. Dans certaines parties de l’ex-RDA, un réfugié de couleur ne sortira pas seul le soir par peur des agressions.

Le buste de Karl Marx, Bruckenstrasse, à Chemnitz, rappelle que le Parti communiste d'Allemagne de l'Est avait nommé cette ville industrielle de Saxe Karl-Marx-Stadt.
Le buste de Karl Marx, Bruckenstrasse, à Chemnitz, rappelle que le Parti communiste d’Allemagne de l’Est avait nommé cette ville industrielle de Saxe Karl-Marx-Stadt.© BELGA IMAGE

« Ce qui m’a le plus marqué en août 2018 à Chemnitz, c’est la manifestation spontanée du 27 août, explique Steven Seiffert, du Kulturbüro Sachsen, une ONG qui cherche à consolider la société civile et conseille municipalités, associations, Eglises ou entreprises confrontées au quotidien aux extrémistes de droite. Il a suffi de quelques heures pour mobiliser tous les milieux de la droite extrême, les partis d’extrême droite ou néonazis Alternative pour l’ Allemagne (AfD), Troisième voie et NPD, les hooligans, les membres des clubs de sports de combat, les fans de musique néonazie, la mouvance identitaire, le mouvement anti-islam Pegida… C’était vraiment une dimension nouvelle. Ils ont réussi à resserrer les rangs pour une démonstration de force inédite. » Le 1er septembre, 4 500 extrémistes de droite défilaient de nouveau à Chemnitz, venus cette fois de tout le pays.

« Ces étrangers arrogants »

Ramona, 60 ans et un emploi de bureau dans une petite ville des environs, a participé à toutes les manifestations de solidarité avec la famille de Daniel H. à l’été 2018. Les scènes de chasse à l’homme qui ont choqué le pays? Les saluts nazis, face aux caméras de télévision, sans qu’intervienne la police? « C’est ça le pire, nous expliquait à l’époque cette mère de famille avenante: que l’on traite de nazis des gens comme moi, qui veulent simplement manifester leur colère contre les politiciens qui ne font pas leur travail, et contre ces étrangers arrogants, qui passent leur temps à importuner nos filles, à voler ou à vendre des drogues. C’est insupportable. Et puis, où est le problème? Nazi, ça veut dire « national-socialiste« . Je suis nationale, puisque j’aime mon pays. Et je suis socialiste. En soi, il n’y a pas de problème! »

L'Allemagne après Merkel (5/6): l'extrême droite dopée, la faute à la politique du centre?
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En ex-RDA, nombreux sont ceux qui, comme Ramona, ne voient pas « où est le problème » avec l’extrême droite. Le parti AfD, né en février 2013 pour protester contre les plans de sauvetage de l’euro puis quasiment rayé du paysage politique (l’AfD était tombée à 3% d’intentions de vote en 2015) avant de connaître une renaissance avec l’arrivée des réfugiés à l’été 2015, réalise ses meilleurs scores à l’Est. Aux élections européennes de 2019, 27,5% des électeurs de Saxe donnaient leur voix à l’AfD (contre 11% en moyenne nationale), avec des pointes à plus de 30% dans certaines circonscriptions. Les scores sont presque aussi élevés en Thuringe et en Saxe-Anhalt, deux Länder voisins. Les électeurs sont des déçus de la CDU démocrate-chrétienne, des abstentionnistes voire d’anciens adeptes du parti néocommuniste Die Linke, et surtout des adversaires de la politique migratoire d’Angela Merkel. Depuis 2015, chaque meeting de l’AfD est rythmé par les cris de « Merkel doit partir ».

Espoirs déçus à l’Est

A la chute du Mur, 42% des citoyens est-allemands avaient voté pour la CDU d’Helmut Kohl, qui avait même remporté la majorité absolue en Saxe. Le chancelier leur promettait alors des « paysages florissants ». Trente ans plus tard, les écarts de chômage, de salaires, de retraite et surtout de patrimoine avec l’ouest du pays sont vécus comme des injustices par ceux qui ont, en outre, subi quarante années de joug soviétique. Début juin, Marco Wanderwitz, politicien de la CDU né à Chemnitz et délégué à l’ex-RDA au sein du gouvernement fédéral, estimait que « seule une faible part de l’électorat de l’AfD en ex-RDA était récupérable pour le camp conservateur« , provoquant un tollé dans cette partie du pays.

A chaque fois que l’extrême droite fait du bruit, on durcit les lois sur l’immigration, en espérant les faire taire. Mais finalement, on leur donne à chaque fois raison.

« L’Allemagne de l’Est était une société ethniquement très homogène, rappelle le théologien Frank Richter, élu SPD du parlement régional de Saxe. Les Allemands de l’Est ont eu très peu de contacts avec des étrangers et avec des idées différentes. Le régime communiste se présentait comme celui qui avait vaincu le fascisme. Il n’y a eu aucune introspection sur le nazisme, ni dans les familles ni à l’échelon de l’Etat comme ça a pu être le cas en Allemagne de l’Ouest dans les années 1960 et 1970. En RDA, il y avait des skinheads et des néonazis, mais le régime les a ignorés. On les voyait déjà à l’époque dans les stades de foot. C’était pour les jeunes, souvent, le seul moyen d’exprimer sa révolte dans un pays qui ne tolérait aucune protestation. Mais ce qui me gêne le plus, c’est la majorité silencieuse, tous ces gens qui ne se révoltent pas, qui acceptent l’extrême droite et la propagation de son discours sans broncher. A la chute du Mur, seuls 5% des Allemands de l’Est sont descendus dans les rues pour manifester et obtenir la fin de la dictature. En majorité, ils n’ont pas vraiment voulu la démocratie de l’Ouest mais plutôt le deutsche mark et l’Etat national allemand. » Cette majorité silencieuse serait pour l’AfD une proie facile. Nombre de fonctionnaires du parti, actifs dans cette partie du pays, sont en fait d’anciens néonazis ou des extrémistes de droite venus de l’ouest du pays, où leurs chances de carrière semblaient plus réduites.

Erreur des services de renseignement

Le score que l’AfD réalisera aux élections législatives du 26 septembre est l’une des composantes les plus attendues du vote. A l’heure où Angela Merkel s’apprête à quitter la scène politique, les seize années qu’elle vient de passer au pouvoir resteront marquées par l’irruption de l’AfD sur la scène politique, dans un pays qui se croyait jusque-là largement immunisé contre l’extrême droite parlementaire. Les décisions prises par la chancelière, notamment sa stratégie du centre et l’accueil d’un million de réfugiés en provenance de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan entre août 2015 et mars 2016, voire son style de gouvernement pragmatique, ont-ils favorisé le développement de l’extrême droite?

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1993, un incendie criminel dans une habitation de Solingen tuait cinq membres d'une famille turque. Pour certains, la réaction ne fut pas assez ferme à l'époque envers l'extrême droite.
Dans la nuit du 28 au 29 mai 1993, un incendie criminel dans une habitation de Solingen tuait cinq membres d’une famille turque. Pour certains, la réaction ne fut pas assez ferme à l’époque envers l’extrême droite.© GETTY IMAGES

Les avis sont très partagés sur la question. Ses différents gouvernements sont à l’origine de lois contestées dans le camp conservateur, tels que l’abandon du nucléaire, la fin du service militaire, les plans de soutien à l’euro ou le mariage homosexuel. « Angela Merkel a sous-estimé l’AfD« , relève Robin Alexander, auteur d’un ouvrage consacré à la chancelière, rappelant le mantra de la CDU des années Kohl. A l’époque, il ne devait pas y avoir de place pour un parti à droite de la CSU bavaroise. « Angela Merkel a rompu avec ce dogme, estimant que si elle perdait un électeur à droite, elle en gagnerait deux au centre« , rappelle Robin Alexander. Cette stratégie a fait l’objet de virulents débats internes au sein de la CDU-CSU. « Je ne crois pas que sa « politique du centre » soit responsable du développement de l’extrême droite, relativise Franck Heinrich. Elle est restée à droite du centre, comme Kohl avant elle, mais le centre s’est déplacé vers la gauche, d’où un certain nombre de décisions comme la sortie du nucléaire ou le mariage homosexuel, voulues par la majorité mais qui ont déstabilisé les électeurs les plus à droite. Angela Merkel a dit un jour que l’erreur qu’elle avait commise fut de ne pas avoir suffisamment expliqué sa politique… »

Plus critique, David Begrich, qui travaille au sein d’une organisation de déradicalisation en Saxe-Anhalt, souligne « les défaillances à l’égard de l’extrême droite de la part des gouvernements et des ministres de l’Intérieur successifs, ainsi que des services de renseignement intérieur, qui ont longtemps ignoré les dangers venant des néonazis et des plus radicaux et n’ont pas fait leur travail. » Et de citer les meurtres commis par les trois membres de la cellule d’extrême droite NSU, originaires de la région de Chemnitz au début des années 2000. La NSU a assassiné dix personnes dont neuf étrangers entre 2000 et 2007, à travers toute l’ Allemagne, sans qu’ à aucun moment les enquêteurs ne fassent le lien entre toutes ces affaires pourtant commises avec la même arme.

Le débat renvoyé dans la rue

« Les extrémistes de droite sont des gens qui ont été socialisés, politisés, dans les années 1990. A cette époque, on a mal réagi aux agressions de l’extrême droite contre les étrangers », ajoute Steven Seiffert. Les années 1990 avaient été marquées en Allemagne par une vague d’attaques meurtrières contre les domiciles de travailleurs vietnamiens ou de minorités turques, à Rostock, dans le nord de l’ex-RDA, ou à l’ouest du pays, notamment à Mölln où trois personnes avaient été tuées et neuf autres grièvement blessées dans deux incendies criminels contre des immeubles habités par des familles turques.

L' accueil d'un million de migrants par l'Allemagne à partir de l'été 2015 a eu des retombées politiques.
L’ accueil d’un million de migrants par l’Allemagne à partir de l’été 2015 a eu des retombées politiques.© GETTY IMAGES

Le style de gouvernement d’ Angela Merkel est également contesté. Franck Richter lui reproche d’avoir « anesthésié les Allemands avec une politique trop lisse, tellement pragmatique qu’elle a coupé court à toute controverse, avec le risque que la contestation ne puisse avoir lieu que dans la rue ou chez les extrémistes de droite ou de gauche. » Steven Seiffert souligne, lui aussi, la domination du débat politique par les extrêmes. « Les minorités d’extrême droite occupent tout l’espace et sont particulièrement virulentes. Et à chaque fois que l’extrême droite fait du bruit, on durcit les lois sur l’immigration, en espérant les faire taire. Mais finalement, on leur donne à chaque fois raison. Les extrémistes de droite se retrouvent ainsi dotés d’un pouvoir supérieur à leur poids réel dans la société. »

Dans notre numéro du 19 août: MAYENCE Siège de la société BioNTech, rendue célèbre par la Covid-19.

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