Marseille en grand © reuters

GRAND FORMAT/ Marseille iconique: la cité phocéenne au centre des passions

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Du stade Vélodrome au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, du docteur Didier Raoult au rappeur Jul, du racolage d’Emmanuel Macron au dérapage d’ éric Zemmour: la cité phocéenne est au centre de toutes les attentions et de toutes les passions, elle qui sera un enjeu politique majeur pour l’élection présidentielle de 2022.

En cette fin d’année, Le Vif a décidé de prendre le temps. D’enquêter, de raconter le monde, d’offrir à ses lecteurs des récits qu’ils ne liront pas ailleurs. Retrouvez tous les articles de notre premier mook ici.

Marseille en grand

Deuxième ville de France après Paris avec ses quelque 900 000 habitants, la cité phocéenne est un enjeu politique de la présidentielle de 2022. Après un été meurtrier dans les quartiers nord pour partie affectés par le trafic de drogue, le président Emmanuel Macron annonce, depuis le vieux port, le 2 septembre 2021, un plan d’investissements d’1,5 milliard d’euros sous le slogan « Marseille en grand ». Seront particulièrement soutenus les transports et les écoles. C’est en décrivant son expérience dans le collège Versailles, au centre-ville, que Bernard Ravet, le directeur de l’une d’elles, avait alerté sur l’entrisme de l’islam politique dans l’enseignement à travers son livre Principal de collège ou imam de la République? (éd. Kero, 2017). « Ville des possibles » pour le maire Benoît Payan, issu de la coalition des gauches, le Printemps marseillais, vainqueur des municipales de 2020, Marseille l’est moins pour Eric Zemmour, houspillé lors de sa visite les 26 et 27 novembre sans pouvoir éviter un doigt d’honneur peu présidentiel à une de ses opposantes.

Foot passion

Le club n’a plus l’équipe la plus talentueuse de France. La mainmise qatarie sur le Paris Saint-Germain a ruiné toute concurrence. Mais il garde le public le plus chaud, transformant tout déplacement au stade Vélodrome en confrontation déséquilibrée. L’Olympique de Marseille est à l’image de la cité, pluriel et généreux. Il est à l’image du football, globalisé: son propriétaire est américain, Frank McCourt, son président espagnol, Pablo Longoria, et son entraîneur argentin, Jorge Sampaoli. Celui-ci fait la synthèse de l’appartenance du club à la ville et au monde, du style de ses supporters et de celui de ses dirigeants: ambitieux dans la théorie, bouillonnant sur le bord du terrain. Depuis le début de la présente saison, l’OM a été impliqué dans quatre des perturbations de matchs, de plus en plus nombreuses, qui minent le championnat français. Mais il les a plus « inspirées » que provoquées: c’est à Montpellier, Nice et Lyon que trois d’entre elles ont eu lieu. La seule qui a eu pour cadre « l’Orange Vélodrome » (sponsoring oblige) s’est déroulée lors du match contre… le PSG.

Foot passion
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Derrière Raoult

Microbiologiste star de la première phase de l’épidémie de Covid pour avoir donné à espérer, jusqu’à Donald Trump, que l’hydroxychloroquine pourrait atténuer l’impact de la maladie, le docteur Didier Raoult a vu le mistral tourner en 2021. L’Assistance publique des hôpitaux de Marseille, dont dépend l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection qu’il dirigeait, a ouvert une enquête après la révélation, par des membres de son équipe, de possibles falsifications des résultats scientifiques visant à démontrer l’efficacité du médicament sur la Covid. Les passions qu’il a déchaînées se sont donc apaisées. Au plus fort de celles-ci, Didier Raoult, à son corps défendant ou pas, était devenu le héros de la révolte contre l’élite scientifico-politique parisienne dans une espèce de prolongement citadin du mouvement des gilets jaunes. Marseille contre Paris.

Derrière Raoult
Derrière Raoult© belga image

C’est Jul

Il y eut les pionniers IAM à partir des années 1990 avec l’emblématique chanteur Akhenaton. Le Rat Luciano, Keny Arkana et Alonzo ont suivi au cours de la décennie 2000. Naps, SCH ou Soso Maness occupent le terrain depuis 2015. Mais s’il faut identifier aujourd’hui le rap de Marseille à un seul son, c’est celui de Jul qui résonnera dans les écouteurs. Une « école marseillaise », vraiment? Oui, elle se distingue par « quelque chose de plus solaire, de plus détendu, de moins hargneux que la tendance parisienne », décèlent les spécialistes. Et comme sa vibe a infusé la scène locale, notamment dans l’album 13’Organisé sorti en octobre 2020 autour d’une cinquantaine de rappeurs, Jul est devenu un symbole qui réussit, lors d’un match de foot caritatif entre l’OM Legends et la Team Unicef, le 14 octobre, à propulser un dribble contre l’ancien joueur professionnel de Barcelone Eric Abidal en moment culte pour les Marseillais.

C'est Jul
C’est Jul© getty images

Méditerranée

Huit millions et demi de visiteurs depuis son ouverture en 2013, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) est le dernier fleuron de l’offre culturelle à Marseille. Rarement un outil destiné à la connaissance et à la découverte aura trouvé un écrin autant en phase avec sa mission. Le Mucem a été érigé sur le site d’un ancien hangar qui accueillait les bateaux assurant la liaison entre Marseille et Alger. Il s’attache à jeter des ponts entre les expressions artistiques des deux rives de la Méditerranée. La vie de l’émir Abdelkader, chef de la résistance à l’occupation française en Algérie, et le destin des pharaons superstars de l’Egypte sont au menu de sa programmation 2022. L’institution muséale est aussi inscrite dans son temps et à son écoute. Cette année, le Mucem a mobilisé le monde culturel marseillais pour permettre l’accueil de douze familles d’artistes afghans, menacées depuis la prise de pouvoir des talibans à Kaboul, le 15 août dernier.

Méditerranée
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La gouaille Tapie

Il avait la tchatche et la gouaille de la « grande gueule » de Marseille. Il n’y était pourtant pas né. Mais c’est lui qui, en tant que président entre 1986 et 1995, avait offert à l’Olympique marseillais les moyens de gagner le Graal brigué par tout club européen de football, la Ligue des champions, lors de la saison 1992-1993 avec le concours d’un autre tchatcheur, le Belge Raymond Goethals. L’OM reste à ce jour le seul club français à y être parvenu. Quand Bernard Tapie est mort d’un cancer, le 3 octobre 2021, les supporters sont allés au Vélodrome et dans les rues pour rendre hommage au patron, revenu une dizaine d’années plus tôt dans sa ville de coeur pour diriger un autre emblème local, le journal La Provence.

La gouaille Tapie
La gouaille Tapie© belga image

Ce n’est pas du cinéma

Il aura plus marqué par la controverse qu’il a suscitée que par son apport au 7e art (« Un ramassis d’émissions primaires qui suscitent l’embarras et l’ennui », a jugé le critique de Focus, le supplément culturel du Vif). Sorti en août 2021 en France, le film BAC Nord, de Cédric Jimenez, avec Gilles Lellouche, Karim Leklou et François Civil, décrit l’impuissance de policiers de la brigade anticriminalité à combattre le trafic de drogue dans les quartiers nord de Marseille. Il a été dénoncé comme présentant une vision caricaturale de ces cités HLM et pour son parti pris en faveur des policiers alors que l’affaire de trafic de stups et de racket de 2012 dont il s’est inspiré est plus accablante pour les flics ripoux. Il a aussi été récupéré par l’extrême droite de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour pour attester d’une réalité soi-disant niée et fustiger l’inaction supposée du pouvoir macronien. Stillwater, avec Matt Damon et Camille Cottin, un autre film avec Marseille pour cadre, a provoqué moins de tensions.

Ce n'est pas du cinéma
Ce n’est pas du cinéma© Jérôme Macé/Chifoumi Production

Face sombre

C’est l’image de Marseille que l’on souhaiterait voir disparaître. Depuis le 1er janvier 2021, trente-neuf personnes sont mortes à la suite de règlements de compte présumés, liés principalement au trafic de drogue. Les spécialistes en criminalité regrettent le temps des barons de la pègre, dont Francis le Belge, qui savaient faire respecter certaines règles. Or, il n’y en a plus. Tout comme il n’y a plus de limites. Le 30 août, l’émission Quotidien diffuse un reportage montrant de jeunes dealers devant une barrière dans une rue menant à la cité des Flamants. « Vous voyez Macron? Les Français lui obéissent. Bah ici, c’est pareil. Les gens qui veulent entrer dans le quartier, ils nous obéissent« , lance l’un d’entre eux. Quelques jours plus tard, le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, déclenche une opération antidrogue invoquant le mantra « Aucune zone de non-droit sur le territoire de la République, à Marseille ou ailleurs »…

Face sombre
Face sombre© belga image

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