Opinion

Franklin Dehousse

Europe: le refus d’élargir, une nécessité stratégique (chronique)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Il ne faut pas être docteur en mathématiques pour comprendre que, dans pareil contexte, créer sans réforme préalable une Union européenne de trente ou trente-deux membres ne peut qu’aggraver encore cette dérive.

Récemment, la Commission européenne a présenté un plan d’élargissement de l’Union, soulignant « une nécessité stratégique ». Comme souvent, les commissaires exaltent leur programme sans bien réfléchir aux conséquences. L’essentiel est de se valoriser en exerçant ses compétences. Pour un marteau, tout problème est vu comme un clou. Une réflexion structurée aboutit en réalité à la conclusion exactement inverse: le refus d’un nouvel élargissement constitue une nécessité stratégique. Il suffit d’observer l’actualité.

Les prix du gaz et de l’électricité explosent. Que décide l’Union européenne? Rien. La Russie menace d’envahir l’Ukraine. Que décide l’Union européenne? Elle annonce d’énormes sanctions? Lesquelles a-t-elle fixées? Aucune. L’immigration clandestine remonte. Que décide l’Union européenne? Rien. La menace climatique s’aggrave. L’Union européenne a adopté un programme très ambitieux début 2020, selon le président du Conseil européen. Certes, et qu’a-t-on décidé sur le partage des efforts entre Etats? Rien à la fin de 2021. Que se passe-t-il réellement dans la lutte contre les paradis fiscaux? Rien. On pourrait dresser une liste infiniment longue de tous les avortements européens, présentés comme d’immenses succès par les dirigeants des institutions. Comme ils sont au pouvoir, le résultat ne peut être que génial, bien sûr.

Cette euro-impuissance assez générale s’explique surtout par deux facteurs essentiels: des institutions obèses et un processus de décision paralysant. Deux facteurs directement liés à des élargissements mal gérés. Institutions obèses: chaque Etat veut nommer le plus possible, et l’Union à vingt-sept membres connaît ainsi trop de commissaires, juges, hauts représentants et directeurs généraux. Elle est devenue une armée mexicaine de hauts gradés, servis par des fonctionnaires souvent moins bien traités. Cela explique à la fois le rendement très faible, les conflits intérieurs et les dérapages éthiques nombreux au sein des institutions. Par exemple, dans une investigation récente fascinante, à la suite de la mirobolante affaire Pinxten, le quotidien Libération a exposé qu’une série de juges de la Cour des comptes européenne, à commencer par le président, continuaient à mener une activité soutenue, souvent politique, dans leur Etat membre, avec une activité plus que modeste à Luxembourg.

Paralysie de décision: elle provient d’un large maintien de la règle de l’unanimité, spécialement pour les questions stratégiques. A vingt-sept membres, elle est devenue létale. La classe politique européenne préfère toutefois répéter éternellement les mêmes débats tous les dix ans plutôt que de changer un système qui diminuerait ses capacités de blocage. Un exemple parmi cent: un vrai brevet européen intégré. Proposé pour la première fois en 1970, il n’existe toujours pas en 2021. Cela n’empêche pas les responsables de répéter des discours tintamarresques sur la nécessité de renforcer l’innovation.

Il ne faut pas être docteur en mathématiques pour comprendre que, dans pareil contexte, créer sans réforme préalable une Union européenne de trente ou trente-deux membres ne peut qu’aggraver encore cette dérive. On peut débattre de la question: les Etats candidats sont-ils prêts ou non pour de nouvelles adhésions? La question inverse a déjà été tranchée par l’expérience: l’Union, elle, n’est pas prête.

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