Les réformes sociétales pourraient servir de ciment au gouvernement d'Olaf Scholz. Mais son bilan sera surtout jaugé à l'aune de ses résultats en matière de santé, de climat et de budget. © getty images

Allemagne: révolution sociétale en vue pour la nouvelle coalition gouvernementale

Nathalie Versieux Journaliste, correspondante en Allemagne

Le programme de la nouvelle coalition gouvernementale entre sociaux-démocrates, écologistes et libéraux prévoit la libéralisation du cannabis, la coparentalité dès la naissance pour les mères homosexuelles ou la majorité électorale à 16 ans. Un souffle nouveau qui rappelle celui de la fin des années 1990 sous Gerhard Schröder.

Olaf Scholz n’est pas réputé pour son charisme. Visage aussi impénétrable qu’à l’ordinaire, ton monocorde habituel, et inséparable sacoche noire élimée à la main, il a présenté, le 24 novembre, les grandes lignes du programme commun de gouvernement signé avec les Verts et les libéraux, après huit semaines de négociations souvent tendues entre ces deux formations. Le texte entend placer le climat au centre des décisions politiques. « Nous avons réussi un projet de coalition qui vise à obtenir la neutralité climatique à tous les niveaux, de la politique environnementale à l’agriculture en passant par les transports, l’industrie, l’économie, mais aussi la coopération internationale, la politique étrangère et la sécurité », énonçait dans la foulée la future ministre des Affaires étrangères, la Verte Annalena Baerbock.

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Mais faute de véritable accord de principe entre les Verts et les libéraux, la grande réforme climatique annoncée pourrait s’annoncer poussive. « Les Verts veulent des investissements coûteux. Les libéraux ne veulent ni augmenter les impôts ni faire davantage de dettes, résume le politologue Thorsten Faas de l’université libre de Berlin. Les différences en matière de politique économique sont considérables. Dans ce contexte, les partenaires de coalition pourraient être tentés de se retrouver sur le terrain des réformes sociétales, où ils ont davantage de points communs, pour faire oublier leurs différends économiques. »

Blocage chrétien-démocrate

En la matière, les partenaires ont annoncé une série conséquente de réformes, dont la plupart semblaient embourbées depuis de longues années: légalisation du cannabis, dont la vente sera autorisée aux seuls adultes dans des magasins agréés – la réforme pourrait rapporter 4,7 milliards d’euros à l’Etat, sous forme de taxes et de baisse des frais de justice liés à la poursuite des dealers -, abaissement de la majorité électorale à 16 ans – cette réforme nécessitera une modification de la Constitution et l’aval d’une partie de l’opposition -, abolition du paragraphe 219 du Code pénal qui interdit aux médecins d’informer sur Internet les patientes désireuses de procéder à un avortement, prise en charge des frais de contraception par les caisses d’assurance maladie pour les personnes à faibles revenus, coparentalité dès la naissance des mères homosexuelles, assouplissement de la loi transgenre – qui simplifiera et abaissera le coût du changement de sexe -, des bourses accordées aux étudiants, du code de la nationalité – naturalisation possible au bout de trois années pour les personnes bien intégrées…

« Certaines de ces réformes sont en discussion depuis des années, voire des décennies. Mais la société allemande est fondamentalement conservatrice, rappelle le politologue Gero Neugebauer, de l’université libre de Berlin. La CDU a été au pouvoir presque sans interruption depuis 1949. Les chrétiens-démocrates représentent une société qui ne veut de changements que s’ils sont minimes et améliorent leur condition personnelle, mais pas de réformes en profondeur. »

L’arrivée au pouvoir de la coalition « feu tricolore » (nom donné à la nouvelle alliance tripartite inédite du SPD, parti rouge, des Verts et des libéraux, dont la couleur est le jaune) pourrait débloquer la situation, avec des réformes aussi importantes que celles adoptées à partir de 1998 par le gouvernement du social-démocrate Gerhard Schröder et des Verts. A l’époque, la coalition avait autorisé les commerces à ouvrir après 18 heures en semaine ainsi que le samedi après-midi et le dimanche, accordé de nouveaux droits aux pères non mariés, réformé le divorce, ouvert les écoles l’après-midi pour permettre aux deux parents de travailler… « Ce qui aide aujourd’hui est que tous les partis de la coalition, surtout les libéraux du FDP, se considèrent comme sécularisés. Ils ne devront pas ménager une clientèle religieuse », souligne Bernhard Wessels, de l’université Humboldt de Berlin. Dans un pays où les élites politiques, religieuses et économiques se cooptent, le statu quo sociétal était garanti sur la morale sexuelle, les exceptions au droit du travail pour les associations religieuses (les salariés des hôpitaux, écoles ou jardins d’enfants confessionnels n’ont pas le droit de se syndiquer ou de faire grève et un divorce peut être un motif de licenciement pour les employés d’un organisme catholique) ou l’interdiction de danser dans les régions catholiques le Vendredi saint.

Les jeunes visés

Les réformes annoncées visent en premier lieu la jeunesse. « C’est vraiment une nouveauté, souligne Gero Neugebauer. Jusqu’à présent, la classe politique menait une politique destinée à sa clientèle, en majorité des personnes de plus de 50 ans. » Mais les jeunes ont voté en septembre dernier en majorité pour les Verts et, pour la première fois, en faveur des libéraux. Considérés jusqu’ici plutôt comme le parti des nantis et des professions libérales, ces derniers ont fortement bataillé contre les restrictions sanitaires, les fermetures d’universités pour lutter contre la Covid, pour la libéralisation du cannabis et la numérisation du pays, attirant une clientèle plus jeune et de nombreux primo votants.

« La plupart des réformes sociétales pourraient être adoptées rapidement, estime Bernhard Wessels. Mais cela ne suffira pas pour permettre à la coalition de prétendre à un bilan positif. » Le nouveau gouvernement, qui vise sa réélection dans quatre ans, sera largement jugé sur sa politique sanitaire, ses réussites en matière de climat et le coût de sa politique.

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