Opinion

Hadja Lahbib

Et à part ça, Hadja Lahbib? La dernière soirée avant la guerre (chronique)

Hadja Lahbib Journaliste et réalisatrice

Et à part ça? Que faisiez-vous à l’aube du 24 février? Lorsqu’un événement marquant vient à changer le cours de l’histoire, nous l’enregistrons dans nos mémoires depuis cet endroit où nous étions avant que tout bascule.

Et à part ça? Que faisiez-vous à l’aube du 24 février? Lorsqu’un événement marquant vient à changer le cours de l’histoire, nous l’enregistrons dans nos mémoires depuis cet endroit où nous étions avant que tout bascule. Frémissement du jour, le bruit d’une chasse d’eau, la caresse des draps, c’était un matin comme un autre jusqu’aux premiers mots sortis de la radio: « guerre en Ukraine », « dénazification », « génocide ». Des mots qui me ramenaient à la soirée de la veille, une rencontre avec l’écrivain Stefan Hertmans autour de son livre Une ascension (1) dans lequel le destin d’un jeune Flamand, Willem Verhulst, qui, en montant l’échelon social, va irrémédiablement glisser dans le « mal absolu » si bien décrit par Hannah Arendt, et collaborer avec le régime nazi du IIIe Reich.

L’ écrivain nous emmenait au coeur du nazisme en posant la pointe acérée de sa plume sur ce moment de glissement vertigineux et nous mettait en garde: « Les fascismes poussent aujourd’hui comme des champignons après la pluie, Dries Van Langenhove (NDLR: fondateur du mouvement de jeunesse nationaliste flamand Schild & Vrienden), Eric Zemmour et Marine Le Pen se font passer pour des idéalistes nationalistes, prônent des formes radicales de pouvoir, prémices d’un glissement. » Et la voix de Poutine ce matin-là, déclenchant une guerre pour lutter contre le fascisme! Volodymyr Zelensky, dont les parents sont juifs, n’aurait sans doute pas osé imaginer ce scénario dans la série qui l’a conduit au pouvoir, tellement les rouages paraissent grossiers. La réalité surpasse la fiction sans s’embarrasser des limites de la vraisemblance. Zelensky, l’acteur devenu président, apparaît dans des vidéos tournées dans les rues de Kiev. D’un ton héroïque et engagé, il appelle son peuple à se battre jusqu’au bout, demande à l’Europe d’intégrer l’Ukraine… La prestation est parfaite, mais Vladimir Poutine, figé à sa table, poursuit imperturbablement l’offensive en misant sur la complaisance des Européens.

En juillet 1876, alors que les révoltes serbes et bulgares étaient réprimées dans le sang par l’Empire ottoman, Dostoïevski s’en prenait, dans son Journal d’un écrivain, à cette Europe civilisée qui « humanise l’humanité » et tolère la guerre, assiste impassible à l’extermination des Slaves par les Turcs. Dostoïevski ignorait qu’au même moment, Victor Hugo écrivait dans ses Actes et paroles : « Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des Etats-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. […] toutes les nations soeurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. » Que l’histoire cesse de tourner en rond, que les voeux de Hugo se réalisent pleinement à Bruxelles, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale le don de la complexité, l’art de la différence, la culture de la diversité.

(1) Une ascension, par Stefan Hertmans, Gallimard, 480 p.

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