Le patriarche Ignace Ephrem II Karim : "L'Europe n'a pas toujours oeuvré dans l'intérêt des Syriens." © FELICIEN THIRY

En Syrie, « mieux vaut tout sauf les islamistes »

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Pour le patriarche de l’Eglise syriaque orthodoxe, Ignace Ephrem II Karim, la solution à la crise syrienne doit venir de l’intérieur. En attendant, mieux vaut le régime laïque de Bachar al-Assad qu’un gouvernement religieux sous l’égide des Frères musulmans.

Chef de l’Eglise syriaque orthodoxe, le patriarche d’Antioche et de tout l’Orient Ignace Ephrem II Karim était en visite en Belgique récemment. Il a rencontré le roi Philippe auquel il a pu exposer la situation des chrétiens de Syrie après sept ans d’une guerre qui connaît une accalmie mais qui est loin d’être finie, faute de perspective de règlement politique sur fond de lutte en ordre dispersé contre le djihadisme islamiste. Ignace Ephrem II Karim réside à Damas, a échappé à un attentat-suicide le 19 juin 2016 dans la ville de Qamichli, au nord-est du pays et, face aux terroristes islamistes et à la perspective de l’installation d’un pouvoir religieux à Damas, il a choisi son camp.

L’Eglise syriaque orthodoxe a été formée à partir des premières communautés chrétiennes. Son siège apostolique fut établi en 37 après J.-C. par saint Pierre. Ignace Ephrem II Karim est le 122e successeur du chef des apôtres. Rencontre.

Comment évolue la vie quotidienne des Syriens et des chrétiens syriens en particulier ?

La vie quotidienne s’améliore. Mais les chrétiens syriens continuent à souffrir en raison de la persistance de violences. Pour ne prendre qu’un exemple, notre quartier, dans la vieille ville de Damas, reste sous la menace d’une poche de rebelles située à quelque deux kilomètres, qui, de temps en temps, tirent des mortiers sur nos rues. Les conditions de vie des chrétiens ne sont pas différentes de celles des autres. Les gens essaient de reprendre une vie normale.

Quelle est la situation en dehors de Damas ?

La situation va de mieux en mieux. De nouvelles zones ont été libérées du joug des terroristes. Deir ez-Zor récemment ; auparavant, la frontière avec le Liban, Alep, Homs… Les territoires contrôlés par l’armée syrienne ont plus que doublé. Mais des chrétiens vivent aussi dans des régions au nord-est du pays sous l’autorité des Kurdes. Ils connaissent encore des difficultés en raison de la gestion unilatérale de ces territoires par le pouvoir local. Ils subissent des pressions en matière de service militaire et d’enseignement. Les Kurdes essaient par exemple d’imposer leur programme scolaire dans nos écoles privées. C’est difficile à accepter.

Je vois cette nouvelle Syrie dirigée par le président que les Syriens auront élu

Vous ne faites pas confiance aux responsables kurdes ?

Nous croyons en une Syrie unifiée avec un gouvernement fort et une armée forte pour protéger chacun d’entre nous. Les Kurdes sont une petite minorité dans le nord-est du pays. Même à Qamichli et Hassaké (NDLR : deux grandes villes de la région),ils constituent une minorité ; ils sont peut-être 30 % de la population. C’est pourquoi nous ne pensons pas qu’il y a un avenir pour une fédéralisation de la Syrie.

Et que pensez-vous d’une certaine forme d’autonomie ?

Nous sommes favorables à une Syrie unie. D’ailleurs, même les Kurdes ne sont pas tous d’accord avec ce projet d’autonomie.

Quelle est l’importance de la reprise de Deir ez-Zor par les troupes gouvernementales pour la suite du conflit ?

C’est une question politique et militaire qu’il ne m’appartient pas de commenter. Je dirais seulement que la libération de Deir ez-Zor rend plus difficiles les projets de ceux qui veulent diviser la Syrie. Maintenant, l’armée gouvernementale contrôle le territoire d’ouest en est. C’est très important.

Soutenez-vous l’action des Forces démocratiques syriennes, composées essentiellement de Kurdes et appuyées par les Occidentaux, qui ont délogé l’Etat islamique d’une partie de la ville de Raqqa ?

Je supporte toute action contre le terrorisme, contre Daech, le Front al-Nosra (NDLR : la branche syrienne d’Al-Qaeda) et tous les autres groupes. Mais à partir du moment où il existe un gouvernement et une armée légitimes, nous devrions nous unir pour battre cet ennemi commun. Les Forces démocratiques syriennes devraient agir en coordination avec l’armée gouvernementale.

Qu’attendez-vous de l’Europe ?

L’Europe a un grand rôle à jouer dans le futur de la Syrie. Rôle qu’elle n’a malheureusement pas rempli depuis le début du conflit. Elle n’a pas toujours oeuvré dans l’intérêt des Syriens. Maintenant qu’une nouvelle Syrie émerge, elle peut mener une action positive en s’assurant que tout Syrien, quelle que soit son option politique, son identité ethnique ou ses convictions religieuses, soit traité de façon égale et qu’une nouvelle Constitution reflète cette ambition. L’Europe peut aussi aider à la reconstruction de la Syrie. Cette action doit cependant être opérée en accord avec le gouvernement légitime syrien.

A Alep encore martyrisée, l'enseignement a repris ses droits.
A Alep encore martyrisée, l’enseignement a repris ses droits.© GEORGE OURFALIAN/BELGAIMAGE

Voyez-vous cette nouvelle Syrie prospérer sous le régime de Bachar al-Assad ?

Je vois ce nouveau pays dirigé par le président que les Syriens auront élu. Bachar al-Assad a toujours dit que si le peuple ne voulait plus de lui, il était prêt à partir. Mais c’est à la population de décider. Pas à un intervenant extérieur. La solution doit venir de l’intérieur.

Des élections libres sont-elles possibles en Syrie ?

Oui. En 2014, s’est tenue l’élection présidentielle qui a octroyé un second mandat à Bachar al-Assad. Même des milliers de Syriens réfugiés au Liban se sont rendus à l’ambassade pour le réélire. Personne ne les a forcés à le faire.

Y a-t-il un avenir pour les chrétiens d’Orient ?

La présence chrétienne au Moyen-Orient a été sérieusement menacée. L’Irak a perdu 80 % de sa population chrétienne. En Syrie, on estime cette perte à quelque 50 %. Le futur des chrétiens est donc particulièrement sombre. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir ceux qui sont restés. Nous sommes heureux que certains Européens contribuent à nous aider à reconstruire ou à entretenir nos écoles, nos églises, nos monastères… Il doit y avoir une présence chrétienne au Moyen-Orient. C’est ici que notre Eglise a été fondée il y a 2 000 ans. Je suis persuadé qu’une communauté survivra à ces événements, mais notre influence sera réduite en proportion de la diminution du nombre de fidèles.

Qu’apportent les chrétiens à la société arabe ?

Depuis l’expansion de l’islam en Syrie et dans la région, les chrétiens ont aidé les nouveaux arrivants à s’établir dans l’organisation de l’Etat, l’éducation… Aux xixe et xxe siècles, la plupart des écoles étaient tenues par des chrétiens. Et il ne faut pas oublier que cette présence oblige à un équilibre dans la société. Une société monoconfessionnelle est par nature fermée et intolérante à l’égard des autres. En Syrie, nous n’avons jamais connu de problèmes majeurs entre chrétiens et musulmans. Le conflit actuel n’a rien de religieux. Les chrétiens ont toujours été bien traités, comme nous devions l’être du reste parce c’est notre terre natale. Nous étions là avant tous les autres. Nous bénéficions de toute la liberté religieuse voulue. Il est cependant vrai que dans un passé récent, juste avant la guerre, on a raté des opportunités de libéralisation politique et de liberté d’expression. Mais tous les Syriens en ont souffert, pas seulement les chrétiens. C’est pourquoi il y a eu un grand besoin de réformes et le président Bachar al-Assad avait commencé à lancer ce chantier avant la guerre. J’espère que la nouvelle Syrie renouera avec cette volonté.

La démocratie est-elle indispensable à la cohabitation entre chrétiens et musulmans ?

C’est important. Mais nous avons sans doute une compréhension un peu différente de la démocratie qu’en Europe. Pour les chrétiens syriens, il est important d’avoir un gouvernement laïque qui ne privilégie pas une religion par rapport à une autre, qui respecte toutes les populations du pays, qui ne permette pas la discrimination sur la base des religions. Au cours de cette guerre, notre crainte a été qu’arrive au pouvoir un gouvernement religieux, dirigé par les Frères musulmans par exemple.

J’ai du respect pour les musulmans parce qu’ils sont nos amis, nos voisins, nos compatriotes

La laïcité est-elle compatible avec l’islam ?

Quand nous parlons d’un gouvernement sécularisé au Moyen-Orient, nous pensons à un pouvoir qui n’interfère pas dans la pratique religieuse des citoyens. Bien sûr, la majorité des Syriens est musulmane. Nous le comprenons. Mais nous ne voulons pas, par exemple, qu’on introduise dans la Constitution un article qui établirait que la charia est la source principale de la législation. Ce serait de la discrimination. En revanche, si un article dispose que le président doit être musulman, cela ne semblerait pas juste moralement et émotionnellement mais dans la pratique, cela ne changerait rien. Ce sera de toute façon toujours le cas.

Au début de cette année, une déclaration de votre part sur l’islam lors d’une visite à Alep ( » Jésus est né pour servir les hommes comme Mahomet lui aussi a servi les hommes « ) a été perçue comme complaisante par six archevêques soupçonnés de vouloir vous démettre. Y a-t-il un débat au sein de votre Eglise sur les relations avec les musulmans ?

Je ne pense pas. L’incident relève de l’instrumentalisation d’un événement à Alep pour occulter d’autres intentions. J’y ai visité la grande mosquée, partiellement détruite par les rebelles. Un Coran m’a été offert en cadeau. Et telle fut ma façon d’exprimer du respect à l’égard des 1 milliard 500 millions de musulmans dans le monde. J’ai du respect pour les musulmans parce qu’ils sont nos amis, nos voisins, nos compatriotes. Il n’y a pas de débat dans l’Eglise syriaque orthodoxe pour savoir si nous devons ou non respecter l’islam. Nous ne partageons pas les mêmes dogmes, la même théologie, la même foi. C’est différent. Mais notre religion nous enseigne de respecter tout le monde.

Que dites-vous aux chrétiens qui ont choisi le camp de la rébellion ?

Au début du conflit, des chrétiens, comme beaucoup d’autres, ont pensé que les manifestants étaient sincères et réclamaient les réformes auxquelles aspirait une grande partie de la population. Mais quand ils se sont aperçus que la protestation avait été dévoyée à d’autres fins par des étrangers et par des extrémistes religieux, ils se sont retirés. Il y a encore quelques chrétiens aux côtés de l’opposition proclamée. Mais ils ne représentent qu’eux-mêmes ; pas la majorité des chrétiens syriens.

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