Le "quoi qu'il en coûte" prôné par Emmanuel Macron lors de la crise sanitaire, un précédent dont se rappellent ceux qui, aujourd'hui, pâtissent économiquement de la guerre en Ukraine. © getty images

Elections françaises, J-7: ce que la guerre en Ukraine va changer (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Difficile de prévoir déjà toutes les conséquences du conflit. Un choc négatif sur l’économie, c’est certain. Une crise sociale, c’est possible. L’ automne s’annonce chaud en France.

Philippe Moati est professeur d’économie à l’université de Paris et cofondateur de l’Observatoire société et consommation (1). Il analyse les répercussions possibles de la guerre en Ukraine sur l’économie et le budget des ménages en France.

Quelles conséquences la guerre en Ukraine peut-elle avoir sur le pouvoir d’achat des Français?

Le problème s’intensifiera dans les mois à venir parce que l’on n’a pas encore observé beaucoup de répercussions du conflit sur les produits alimentaires. On n’en est qu’au début. Le dernier chiffre de l’indice des prix des produits de grande consommation dans la grande distribution, où la plupart des gens modestes font leur course, indique une hausse de 1% sur douze mois alors que l’inflation globale a dépassé les 3%. Or, pour l’indice des prix des produits agricoles à la production et l’indice des prix des matières premières importées, on est sur des hausses à deux chiffres. Les négociations entre les producteurs et la grande distribution se sont clôturées il y a quelques semaines. Elles vont rouvrir, car les prix accordés sont déjà périmés. Il y aura donc nécessairement une poussée d’inflation sur les produits du quotidien, même si les distributeurs essayeront de contenir les augmentations de tarifs proposées par les producteurs. Cela fera très mal parce que le budget alimentaire est un poste de dépense basique qui concerne tout le monde. Devoir se serrer la ceinture sur l’alimentaire à un moment où, collectivement, on a envie de manger sain et de monter en gamme dans son alimentation, cela ne passera pas. Il faut distinguer la réalité du phénomène – le « reste à vivre » se contractera – et le vécu psychologique de cette réalité, qui ira au-delà de l’ampleur du choc réel.

Philippe Moati
Philippe Moati© belga image

L’impact pourrait-il être doublement préjudiciable?

Le ressenti de cette perte du pouvoir d’achat sera encore pire parce qu’ elle créera un sentiment d’injustice, notamment pour les catégories sociales moyennes inférieures. Les plus pauvres bénéficient souvent d’un matelas de protection plus solide. Quand on monte un peu dans la hiérarchie, on devient trop riche pour en bénéficier. Mais on est quand même trop pauvre pour être à l’aise. Surtout, on a un sentiment de déclassement. La classe moyenne inférieure a le sentiment que la marche du monde lui est contraire. Elle l’avait déjà auparavant. Mais il s’accentuera encore avec les conséquences de la guerre. Cela créera un malaise social. C’est cela que je crains comme détonateur d’un retour des mouvements sociaux. Ajoutez à cela une réforme des retraites qu’Emmanuel Macron, s’il est réélu, voudra faire passer dès le début de son quinquennat, on risque d’avoir un automne un peu compliqué en France.

« Gérer les inégalités »

Pour Mathieu Plane, le directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), la question des inégalités sera centrale dans le traitement des répercussions économiques de la guerre en Ukraine. « Le poids de l’énergie dans le budget est très différent selon le type de ménages. Il pèse souvent plus sur les classes moyennes ou sur les bas revenus. Le choc est très inégal. Il y a bien sûr un risque social face à un choc négatif pour les économies européennes, sachant qu’il pèsera sur la croissance, et donc sur la création d’emplois et le marché du travail, avec des effets sur le chômage, sur la dynamique des salaires, sur plein de choses… La difficulté n’est pas juste de gérer un choc négatif sur l’économie, c’est de gérer les inégalités qu’il induira. Le « quoi qu’il en coûte » de la crise sanitaire rend la gestion délicate politiquement. L’Etat a pu intervenir massivement avec l’aide des banques centrales et débloquer beaucoup d’argent. La question est de savoir jusqu’où il peut faire du « quoi qu’il en coûte ». On perçoit ce dilemme dans les revendications déjà avancées par les agriculteurs français à la suite de la guerre en Ukraine. Ils demandent au gouvernement pourquoi, après avoir aidé massivement les restaurateurs pendant la crise du Covid, il ne pourrait pas le faire à leur profit face au choc de la hausse des prix de l’énergie et des engrais. La difficulté sera de gérer les effets très inégaux de cette crise », conclut Mathieu Plane.

Pourrait-on assister à une répétition de la crise des gilets jaunes?

Cette crise-là avait été déclenchée par une maladresse politique. Son responsable était identifiable, le gouvernement. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, pour les conséquences économiques, c’est la faute à pas de chance. Il n’y a pas de « responsable ». Le problème nous dépasse complètement. Mais on a appris pendant la crise sanitaire que le gouvernement pouvait, dans les cas d’urgence, ouvrir le robinet à milliards. Donc, dans cette période difficile, chacun ira de sa demande d’aide. Or, l’Etat, qui s’est beaucoup endetté, ne peut pas continuer cette politique du « quoi qu’il en coûte » éternellement.

(1) Son dernier livre s’intitule La Plateformisation de la consommation, Gallimard, 2021, 142 p.

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