Elections françaises J-2: la posture de chef d’Etat en temps de crise est-elle un avantage pour Macron?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

La « présidentialité » du candidat est d’autant plus importante quand le pays est touché par des crises internationales. Avantage Macron? Une hypothèse à vérifier tant l’opinion de l’électeur peut vite varier.

La campagne pour l’élection présidentielle française de 2022 n’aura ressemblé à aucune autre. Phagocytée par la crise sanitaire et par la guerre en Ukraine, elle aura laissé peu de place aux thèmes traditionnels, l’économie, l’insécurité, l’emploi, l’immigration… Certes, ce dernier thème a été mis en avant à l’automne par le trublion des candidats, le dirigeant du parti d’extrême droite Reconquête! , Eric Zemmour. Mais il a fait long feu face à l’irruption, le 24 février, de la guerre en Ukraine. Les conséquences de celle-ci – hausse des prix de l’énergie et inflation déjà perceptibles au sortir du gros de l’épidémie de Covid – sont, en revanche, montées en puissance dans le courant de 2022 jusqu’à faire de la question du pouvoir d’achat la priorité des priorités des Français.

En dépit des critiques de certains candidats, la politique d’Emmanuel Macron fait globalement consensus dans la plus grande partie de l’opinion publique.

Dans ce contexte dominé par des crises internationales, le thème de la « présidentialité » des candidats a pris une importance primordiale. L’échappée du président-candidat dans les études d’opinion après le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine a semblé confirmer ce rôle. La remontée de Marine Le Pen et la percée de Jean-Luc Mélenchon aussi. D’autant que l’une et l’autre se sont faites aux dépens d’Eric Zemmour et de Valérie Pécresse, des néophytes dans la course à l’Elysée alors que les candidats du Rassemblement national et de l’Union populaire, déjà en compétition en 2012 et en 2017, peuvent se prévaloir d’une plus grande expertise politique.

Atouts et handicaps

Mais les crises offrent-elles réellement une prime substantielle à l’expérience? « Elles donnent du moins une prime à celui qui est déjà en place parce qu’il y a un effet de resserrement des rangs derrière la bannière du chef, analyse Pierre Vercauteren, professeur à l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe de l’UCLouvain. D’autre part, l’expérience de la personne joue d’autant plus en sa faveur. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron tient ce rôle en fin de mandature. Il a déjà pu montrer une habileté en politique internationale tout au long des cinq années. En outre, il bénéficie, ici, de deux facteurs spécifiques. Il occupe la présidence du Conseil des ministres de l’Union européenne ; il a un rôle à jouer à ce titre-là. Et, historiquement, la France a une tradition de liens diplomatiques avec la Russie. Elle s’est maintenue même pendant la guerre froide au cours de laquelle de Gaulle avait déjà marqué sa spécificité en étant un des premiers chefs d’Etat européens à se rendre à Moscou. Tout cela contribue à l’image d’un homme d’Etat d’une stature internationale. »

Mais outre qu’il l’empêche de mener une campagne normale – un seul meeting a été organisé avant le premier tour -, cet engagement d’Emmanuel Macron dans le dossier ukrainien le conforte-t-il réellement aux yeux des Français? « Cette dimension ne joue pas tellement au premier tour à l’occasion duquel les électeurs se positionnent davantage par rapport au programme de politique intérieure qu’à celui de politique étrangère. Cela étant, l’image générale développée autour de l’expérience diplomatique joue en faveur de Macron. D’autant que, en dépit des critiques de la part de certains candidats, sa politique fait globalement consensus dans la plus grande partie de l’opinion publique », détaille le politologue de l’UCLouvain.

Demandes contradictoires

L’unité derrière le chef en temps de guerre est une aspiration universelle. S’agrège-t-elle en l’occurrence avec la demande très française d’élire « un monarque républicain »? « Le peuple de France aspire toujours à ce que le candidat ait une stature présidentielle, estime Pierre Vercauteren. On l’a bien vu lorsqu’il a reproché à François Hollande d’être trop normal en regard de l’hyperprésident Sarkozy. Mais l’important est de trouver le bon équilibre par rapport à la mentalité et à la culture politique du moment. Il est clair que dans une période de crise forte, il faut davantage un chef que dans une séquence plus apaisée. Le côté monarchique, en revanche, n’est pas toujours recherché. »

La quête du « monarque » paraît en effet peu en phase avec la défiance envers le personnel politique exprimée tout au long de la révolte des gilets jaunes, de l’automne 2018 au début 2020. Pierre Vercauteren ne lie pas nécessairement les deux sentiments. « Le mouvement des gilets jaunes et les propos qui l’ont émaillé montrent une réaction de plus en plus violente de la part des citoyens à l’égard des politiques et des élites en général. Cette violence beaucoup plus présente aujourd’hui qu’il y a plusieurs années est un phénomène marquant. Mais il n’est pas contradictoire avec le souhait de voir une vraie figure de chef accéder à la présidence. Cela montre combien l’époque est paradoxale puisque le contexte est fort marqué aussi par le dégagisme », décrypte le professeur Vercauteren.

Particularité de cette séquence électorale, le dégagisme pourrait toucher à la fois des personnalités puisque l’élection présidentielle est, par essence, l’occasion du sacre d’un homme ou d’une femme, et aussi des formations politiques, le Parti socialiste et Les Républicains. Et peut-être pas uniquement. Pierre Vercauteren rappelle que l’on assiste en réalité à une « élection à quatre tours », avec le scrutin législatif qui aura lieu les 12 et 19 juin. Or, « si La République en marche paraît comme n’ayant pas suffisamment convaincu, le dégagisme pourrait l’atteindre elle aussi ». En cas de réélection d’Emmanuel Macron, les Français réussiraient donc à combiner confiance reconduite au monarque et défiance inédite envers ses ministres.

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