Marine Le Pen (Rassemblement national) et Valérie Pécresse (Les Républicains), deux femmes en mesure d'accéder au deuxième tour de l'élection présidentielle le soir du 10 avril. © GETTY IMAGES

Elections françaises: homme-femme, mêmes chances, vraiment?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Deux femmes sont en mesure de figurer au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette perspective inédite ne doit pas faire oublier que des relents de sexisme perdurent dans le monde politique et la vie quotidienne.

Dans la série télévisée Baron noir, la présidente Amélie Dorendeu dirige, bataille, manigance, donne et reçoit des coups. Le quotidien d’un mandat à l’Elysée. Le premier d’une femme en France… Professeure émérite à l’université Toulouse – Jean Jaurès, Marlène Coulomb-Gully a remarqué un élément troublant. Le timbre de la voix d’Anna Mouglalis, qui joue ce personnage, est particulièrement grave et rauque. Et pour cause, sa fréquence fondamentale tourne autour des 90 hertz (Hz) alors que la moyenne pour un homme oscille entre 100 et 150 Hz et pour une femme entre 140 et 250 Hz. Faut-il avoir une voix d’homme pour espérer accéder à la fonction politique suprême?

La voix des femmes est souvent le moyen de les disqualifier.

« La voix des femmes est souvent le moyen de les disqualifier« , analyse Marlène Coulomb-Gully dans son passionnant essai Sexisme sur la voix publique (1). L’accusation doit trotter dans la tête de la candidate des Républicains à l’élection présidentielle, Valérie Pécresse. La réception de sa voix n’est pas le seul élément qui a contribué, le 13 février au Zénith de Paris, à transformer le meeting qui devait la révéler en un fiasco qui restera peut-être comme le tombeau de sa campagne. Mais elle n’a pas aidé à la « présidentialiser ».

Une voix grave resterait donc un avantage pour réussir dans le monde politique. C’est là que Marlène Coulomb-Gully observe la double peine qui frappe les femmes. Une voix aiguë les renvoie au procès en incompatibilité avec les plus hautes fonctions politiques. Une voix grave les expose à « l’absence de conformité aux attendus traditionnels de la féminité, qui veulent qu’une femme soit douce, discrète, modeste ». Au moins peut-on espérer que cette vision de la responsable politique ait tout de même évolué par rapport à la période au coeur de l’étude de l’autrice de Sexisme sur la voix publique – notamment les discours à l’Assemblée nationale de Simone Veil sur l’IVG, d’Edith Cresson comme Première ministre et de Christiane Taubira sur le mariage pour tous. Mais des séquelles de ce machisme demeurent. Pour preuve, le constat qu’une femme est plus souvent qu’un homme interrompue par ses collègues ou doit plus fréquemment subir un chahut dans une enceinte parlementaire.

Pas mort, le sexisme

Une réminiscence de sexisme peut aussi expliquer le déferlement de quolibets qui a suivi la prestation parisienne de Valérie Pécresse. La ministre déléguée en charge de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, l’a perçu ainsi au point d’apporter son soutien à cette rivale de son patron Emmanuel Macron. En vertu du même rapport de concurrence, Marine Le Pen, forte de son expérience et de sa « présidentialité », s’est refusée, elle, à incriminer le sexisme.

La candidate du Rassemblement national n’aurait-elle pas effectivement raison? Que pour la première fois dans l’histoire politique française, deux femmes soient en mesure d’accéder au deuxième tour d’une élection présidentielle, Marine Le Pen et Valérie Pécresse, tendrait à laisser penser que le temps du sexisme systémique est révolu. Et que sont oubliés les épisodes des ministres alibis (les Juppettes sous Alain Juppé) et du mandat écourté (dix mois et dix-huit jours avant sa démission) de la seule femme Première ministre de l’histoire de France, Edith Cresson. Encore faudra-t-il analyser, en bout de course, la nature du plafond de verre qui aura éventuellement brisé l’ambition de l’une et/ou l’autre.

Peu de propositions concrètes

Il en va en réalité dans le monde politique comme dans la vie quotidienne. Il y a encore du chemin avant la complète égalité des genres après des siècles de patriarcat. Pourtant, les questions sur ces thèmes n’ont qu’une place réduite dans les programmes des candidats à l’élection. Sur l’égalité salariale, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Yannick Jadot (Europe Ecologie Les Verts) veulent davantage impliquer les entreprises, selon le comparateur de programme du quotidien Le Monde. Eric Zemmour (Reconquête) veut la « favoriser » tandis que Marine Le Pen (Rassemblement national) et Valérie Pécresse (Les Républicains) n’ont pas de proposition concrète. Sur l’interruption volontaire de grossesse, alors que les partis de gauche approuvent l’allongement du délai de douze à quatorze semaines pour pouvoir avorter, Marine Le Pen et Eric Zemmour s’y opposent. Et quand Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot proposent de dégager un milliard d’euros pour lutter contre les violences faites aux femmes, Marine Le Pen appelle à juger plus rapidement les ex-conjoints et Eric Zemmour prône d’automatiser les bracelets antirapprochement. Cette timidité n’empêche pas le candidat d’extrême droite de s’afficher comme le plus grand défenseur des femmes en vertu de la priorité qu’il donne au combat contre l’islamisme. Une conviction qui ne convainc pas.

(1) Sexisme sur la voix publique, Femmes, éloquence et politique, par Marlène Coulomb-Gully, éd. de l’Aube, 272 p.

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