La révolte de Maïdan, en 2014, a conforté le sentiment patriotique des Ukrainiens, dont les bases avaient été forgées dix ans plus tôt à l'occasion de la révolution orange. © BELGA IMAGE

Décryptage | Comprendre le patriotisme ukrainien

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

La révolution orange de 2004, celle de Maïdan en 2014 et la première invasion russe ont forgé le patriotisme ukrainien, selon Alain Guillemoles, spéciaiste du pays. « Il y a plusieurs manières d’être Ukrainien. Mais on est Ukrainien. »

La résistance de l’armée et de la population a surpris dans les premiers jours de l’offensive militaire russe en Ukraine. De quel patriotisme est-elle le nom? Quelle signification a-t-elle pour le futur? Alain Guillemoles, ancien correspondant de l’AFP à Kiev, journaliste à La Croix et auteur de Ukraine – Le réveil d’une nation (Les petits matins, 2018) nous éclaire.

La révolution de Maïdan, en 2014, a-t-elle consacré la naissance d’une nation ukrainienne?

C’est d’abord à la faveur de la révolution orange de 2004 que la revendication d’une singularité ukrainienne s’affirme dans l’espace public de façon claire et nette. Jusqu’à cette date, l’Ukraine a une politique illisible et indéterminée. Elle est dirigée par un ancien ponte soviétique, Leonid Koutchma, qui gère le pays comme il gérait son usine et n’indique pas où il veut emmener l’Ukraine. En 2004, arrive au pouvoir Viktor Iouchtchenko qui développe une vision claire de ce qu’il faut pour son pays: adopter les valeurs de l’Union européenne et suivre son modèle de développement. Dans le même temps, il entreprend un travail de mémoire sur le passé. Il réclame la reconnaissance comme génocide de l’Holodomor, la famine organisée de 1933 , fait construire un musée mémorial à Kiev et instaure un jour de commémoration annuel. La démarche est très mal perçue par la Russie. Dès 2004, donc, l’Ukraine essaie de reconstruire son passé et son identité.

La vision de l’histoire présentée ces derniers jours par la Russie est complètement orwellienne. »

Alain Guillemoles, auteur de Ukraine – Le réveil d’une nation.

La révolte de 2014 conforte-t-elle cette aspiration?

Le sentiment patriotique ukrainien s’affirme beaucoup plus encore en 2014. Le mouvement de protestation (NDLR: né du refus du président prorusse Viktor Ianoukovitch de signer un accord d’association avec l’UE) est plus long. Il dure quatre mois au lieu de deux lors de la révolution orange. Surtout, les manifestants de la place Maïdan, à Kiev, subissent une répression beaucoup plus dure. On dénombre une centaine de morts alors que la révolte de 2004 s’était déroulée de façon pacifique. De nombreux manifestants affichent des signes identitaires. Ils portent la chemise traditionnelle, chantent l’hymne nationa et font flotter le drapeau ukrainien à côté de l’européen. Pour eux, affirmer la volonté de rapprochement avec l’Europe est une manière de rompre avec le passé de l’intégration au sein de l’Union soviétique. D’ailleurs, peu après, un mouvement naîtra pour déboulonner les statues de Lénine dans tout le pays. L’Ukraine affirme sa volonté de changer le cours de son histoire. Le sentiment national se consolide.

Poutine trouvera des personnes pour siéger dans un gouvernement à sa main. Mais gagner le coeur des Ukrainiens sera beaucoup plus compliqué.

Le renversement du président Viktor Ianoukovitch, en 2014, peut-il justifier le procès en illégitimité du pouvoir ukrainien actuel fait en Russie?

La vision de l’histoire présentée ces derniers jours par la Russie est complètement orwellienne. Elle affirme ne pas vouloir occuper l’Ukraine. Mais elle y va. Elle prétend vouloir libérer les Ukrainiens du chaos dans lequel leur pays se trouve. Mais elle l’accroît, le chaos. Moscou se sert de prétextes pour justifier son action. Vladimir Poutine est hostile au choix qu’a fait l’Ukraine de s’éloigner de la Russie. Il a constaté qu’un fossé s’est creusé petit à petit entre les deux pays. Il ne l’a pas supporté. C’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à traiter les Ukrainiens de nazis. Ceux qui ne font pas le choix de la Russie sont présentés, dans le narratif russe, comme des criminels nationalistes qui ont collaboré avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. La Russie actuelle renoue avec les méthodes soviétiques quand soit on était un bon soviétique, soit on était un nationaliste et, donc, un ennemi de l’Etat, envoyé au goulag. Vu les événements de ces derniers jours, il sera difficile de convaincre les Ukrainiens que subsiste toujours une fraternité avec les Russes.

L'annexion de la Crimée après la première invasion russe de 2014 a choqué de nombreux Ukrainiens.
L’annexion de la Crimée après la première invasion russe de 2014 a choqué de nombreux Ukrainiens.© GETTY IMAGES

Au moment de la révolution de Maïdan, l’Europe avait la vision d’une Ukraine divisée en deux, entre pro-Européens à l’ouest et pro-Russes à l’est. Cette fracture est-elle toujours une réalité?

Cette vision-là est datée. Il est vrai qu’à l’époque de la première révolution de 2004, l’Ukraine semblait divisée en deux moitiés à peu près égales. A l’est ceux qui votaient pour le président prorusse Viktor Ianoukovitch et à l’ouest ceux qui votaient pour les candidats réformateurs, divers mais tous proeuropéens. Ce découpage a prévalu entre 2004 et 2014. Mais la deuxième révolution, celle de Maïdan, a changé les choses. D’abord, parce que la Crimée a été arrachée à l’Ukraine et annexée par la Russie. Ensuite, parce que le Donbass a échappé au contrôle de l’Ukraine. Donc, la part de la population qui votait pro-Russes a diminué mathématiquement, par la soustraction des deux millions d’habitants de Crimée et des 2,5 millions de citoyens de Donetsk et de Louhansk. Surtout, les Ukrainiens ont vécu l’annexion de la Crimée comme un vol, une injustice et une trahison. Les républiques séparatistes se sont constituées avec l’aide massive de la Russie. Cela a été très mal vécu. Résultat: le consensus est beaucoup plus fort aujourd’hui entre Ukrainiens qu’avant 2014. Le 21 avril 2019, Volodymyr Zelensky a été élu par 73% des suffrages au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Il est vrai qu’il y a plusieurs manières d’être Ukrainien comme il y a plusieurs manières d’être Belge. Mais on est Ukrainien. La première invasion russe de 2014 a forgé une unité nationale beaucoup plus forte. Les événements actuels ne font que la consolider. Bien sûr, certains Ukrainiens ont la nostalgie de l’Union soviétique. Ils votent pour le Bloc d’opposition, parti ouvertement prorusse. Mais celui-ci n’a remporté que 9,37% aux élections législatives de 2014.

Ce sentiment patriotique explique-t-il la résistance armée actuelle et annonce-t-il une désobéissance civile en cas d’installation d’un pouvoir prorusse à Kiev?

Oui. Il est assez difficile de commenter les événements actuels parce que l’on n’a pas une vision très claire de la situation. En 2014, au moment où l’Ukraine a été confrontée à l’insurrection des séparatistes dans l’est du pays, l’armée n’était pas du tout dans un esprit de combat. Elle a dû très vite s’organiser et, finalement, elle a quand même réussi à contenir cette rébellion. L’ armée ukrainienne est beaucoup plus forte et beaucoup plus combative aujourd’hui. Vladimir Poutine a appelé les militaires ukrainiens à déposer les armes. Peut-être imaginait-il, vu du Kremlin, que ses soldats seraient accueillis en Ukraine avec des fleurs et que leurs adversaires se rallieraient aux Russes. Ce n’est pas du tout ce qui se passe. L’important, c’est aussi la suite. Une chose est de conquérir l’Ukraine, la Russie a les moyens de le faire. Mais la tenir en est une autre. La Russie doit s’attendre à être confrontée à de grandes difficultés et l’Ukraine risque de se retrouver plongée dans une forme de chaos avec la permanence d’une résistance armée organisée. Il y a une tradition de résistance armée en Ukraine. Je pense qu’un certain nombre de citoyens feront aussi ce choix. Et il y aura surtout la désobéissance civile. Vladimir Poutine trouvera des personnes pour siéger dans un gouvernement à sa main. C’est ce qu’il a fait en Crimée et en Tchétchénie. Mais gagner le coeur des Ukrainiens sera beaucoup plus compliqué parce que trente ans séparent l’époque actuelle de celle de l’indépendance de l’Union soviétique. Toute une génération a grandi dans un état d’esprit différent. Ceux qui la composent ont les mêmes références que les Polonais, les Belges ou les Américains…

Le président Viktor Iouchtchenko (2005-2010) est le premier dirigeant ukrainien à avoir opté pour une politique proeuropéenne.
Le président Viktor Iouchtchenko (2005-2010) est le premier dirigeant ukrainien à avoir opté pour une politique proeuropéenne.© GETTY IMAGES

La jeunesse ukrainienne et l’Union européenne, est-ce l’histoire d’un rendez-vous raté?

Même si on l’aime beaucoup, le problème avec l’Union européenne est qu’elle est parfois lente et compliquée. Mais je ne crois pas qu’il y ait de vraie déception chez les Ukrainiens par rapport à l’Europe. En en parlant dans différents milieux, j’ai eu le sentiment qu’ils estiment que le destin de leur pays est d’abord leur affaire. C’est à eux qu’incombe la responsabilité de rendre leur Etat compatible avec les exigences européennes. Du reste, l’Europe a déjà fait beaucoup pour l’Ukraine, en particulier après le révolution de 2014. Grâce à l’accord d’association finalement signé en novembre de cette année-là, elle est en quelque sorte membre associé à l’UE. Elle a accès au grand marché alors qu’après 2014, la Russie a fermé le sien. L’ économie ukrainienne s’est réorientée. Quarante pour cent de ses exportations sont destinés au marché européen et cinq pour cent seulement au marché russe. Les Ukrainiens ont aussi bénéficié de la liberté de circulation. Ils ont pu venir en Europe sans visa pour des séjours qui vont jusqu’à trois mois. Des compagnies low cost ont ouvert des lignes à destination et au départ de Kiev. Les Ukrainiens ont pris l’habitude de passer des week-ends à Varsovie, à Paris, à Rome ou à Bruxelles, à des prix abordables. Ils se sont familiarisés avec les grandes capitales européennes. Les Russes qui voyagent, eux, sont issus d’une certaine élite. Et ils ont besoin d’un visa.

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