La multiplication des lieux interdits aux non-vaccinés pousse certains à recourir à des solutions dangereuses. © BELGA IMAGE

Covid: pour les antivax allemands, choisir l’infection plutôt que le vaccin (reportage)

Nathalie Versieux Journaliste, correspondante en Allemagne

L’étau se resserre en Allemagne, comme ailleurs en Europe, autour des non-vaccinés. Certains antivax en arrivent à rechercher sur les réseaux sociaux des malades qui accepteraient de les contaminer.

« Grossvesir » est totalement découragé. « Mon employeur me met la pression. Là, j’ai deux semaines de vacances, et je ne vois plus d’autre possibilité pour moi que d’attraper la Covid. Région Cologne, Bonn, Düsseldorf. Je suis désespéré. Est-ce que quelqu’un a déjà réussi à se faire contaminer? » Depuis que le gouvernement allemand a introduit l’obligation pour les non-vaccinés de se faire tester tous les jours pour se rendre au travail, la vie des antivax est devenue très compliquée en Allemagne. Les transports en commun leur sont également interdits, à moins de posséder un test négatif de moins de vingt-quatre heures. Quant aux lieux récréatifs – bars, restaurants, cinémas, lieux de culture… -, ils leur sont tout simplement fermés. Comme « Grossvesir », de nombreux antivax tentent de recourir à la contamination délibérée, pour retrouver le sésame du statut « 2 G » ( Geimpft oder Genesen, vacciné ou guéri) qui permet de mener une vie à peu près normale en Allemagne.

Sur certains réseaux, on voit des appels à porter le masque pour se distancer des vaccinés, qui seraient dangereux pour les non-vaccinés.

Sur la messagerie Telegram, « Grossvesir » a enfin trouvé un groupe partageant ses préoccupations. Après quelques jours d’attente, il semble reprendre espoir. « Denise » cherche dans la même région que lui. « Grossvesir » promet d' »apporter de bonnes choses à grignoter » à celui qui acceptera de les contaminer. « Salut Denise, ce serait vraiment bien de pouvoir attraper enfin la Covid. Dans mon entourage, malheureusement, il n’y a que des hystériques, qui dramatisent tellement tout que je n’ai même pas pu leur demander, quand ils étaient positifs. »

La « meilleure méthode »

Quelques jours plus tard, nouvelle déception. « Dennis » se manifeste et douche rapidement tout espoir. « Je peux juste dire que ce n’est pas si facile. S’asseoir côte à côte avec une personne contaminée et boire dans sa tasse de thé, ça ne marche pas… Le seul truc qui fonctionne: faire comme pour les tests. Coton-tige dans le nez de la personne infectée. Tourner cinq à six fois dans chaque narine. Puis même chose dans le nez de la personne qui veut attraper le virus. Au bout de quatre jours, t’es à tous les coups positif. Jusqu’à présent, ça a toujours marché. » Soulagement chez « Grossvesir »: « Je pensais vraiment que ça marchait avec le thé. Merci pour le conseil. »

Autour de lui, d’autres intéressés se présentent. « L » cherche un contact positif à Nuremberg. « Oliver » cherche quelqu’un dans la région de Graz, en Autriche. « TM » cherche en Thuringe, en ex-RDA. En quelques jours, plus de 160 personnes contactent le groupe d’échange, à la recherche elles aussi d’une occasion d’attraper la Covid. « Jack Roberts » est prêt à faire des kilomètres: « Autriche, Allemagne, ça m’est égal où. Je suis aussi prêt à payer! Je veux absolument attraper la Covid. » « Timur », à Bâle, en Suisse, propose ses services de « fraîchement atteint. Peux dépanner. » « Grossvesir » est touché: « Merci Timur de penser au groupe! » « Timur » raconte sa contamination. « Le coup du coton-tige, ça marche. » Quatre jours après l’avoir fait, son test PCR était positif. Deux jours plus tard, il a commencé à ressentir les premiers symptômes.

Le phénomène des infections délibérées, bien que marginal, est aussi constaté en Autriche et en Suisse, où comme en Allemagne, le scepticisme envers la vaccination découle d’une longue tradition. Dans ces trois pays, certains parents organisent, depuis de longues années, des « rougeoles-parties » pour que leurs enfants « fassent leur rougeole » et évitent la case vaccination. Une absurdité pour le corps médical. « Les statistiques sont claires, rappelle le médecin autrichien Burkhard Walla. Un malade de la Covid sur dix se retrouve à l’hôpital et un pour cent des personnes contaminées meurt de la maladie. Les jeunes aussi peuvent développer une forme grave de la Covid et se retrouver en soins intensifs. »

Actifs sur Telegram

Deux ans après le début de la pandémie, plus d’un an après l’apparition des premiers vaccins et alors que la République fédérale déplore quelque 115 000 morts de la Covid, un tiers des Allemands refuse toujours de se faire vacciner, un record en Europe de l’Ouest. Esotériques, extrémistes religieux, minorités originaires des Balkans ou du Moyen-Orient, sympathisants de l’extrême droite ou du mouvement identitaire, anxieux ou tout simplement rebelles, prêts à en découdre ou pacifiques, beaucoup sont considérés comme « irrécupérables » par une partie de la classe politique, notamment en ex-RDA. « Mon souci est que les gens se radicalisent de plus en plus, notamment sur Telegram, s’inquiète Katharina Nocum, qui tient un blog sur la politique et les réseaux sociaux baptisé Kattashas. Sur ces réseaux, on trouve des mensonges énormes, par exemple que la vaccination est mortelle, et qu’elle est même contagieuse. On voit des appels à porter le masque pour se distancer des vaccinés, qui seraient dangereux pour les non-vaccinés. On lit des menaces de mort proférées contre des élus, des appels à détruire ou attaquer des centres de vaccination. Et tout cela n’est même pas secret: les gens y écrivent souvent sous leur vrai nom. Si la police le voulait vraiment, elle pourrait facilement intervenir! »

En Allemagne, la messagerie Telegram est devenue en quelques mois le point de ralliement et d’échange des antivax. « Telegram permet de réunir jusqu’à 200 000 personnes dans un même groupe, contre 256 seulement sur WhatsApp, rappelle Martin Fehrensen, de Social Media Watchblog. Telegram attire depuis longtemps déjà les milieux d’extrême droite. Beaucoup de corona-sceptiques étaient déjà actifs sur ce réseau avant la pandémie. »

Nouveau message de « Grossvesir », le 10 janvier, sur son groupe Telegram. Il a repris le travail. Et n’a toujours pas trouvé quelqu’un prêt à le contaminer dans la région de Cologne…

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