Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme les goûts de la vie (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Peut-être que la trace la plus tangible qu’on laisse est une saveur.

Entre le ventre et la mémoire, il y a une ligne directe. Une connexion à très haut débit. Un circuit mentalo-sensoriel qui transforme les souvenirs en une bande d’anarchistes dépenaillés, pieds nus sur le bitume mouillé, chantant des airs d’opéra suaves et cheminant sans carte, GPS ni boussole. On oublie des lieux, il y a des visages et des voix qui s’estompent, les dates s’emmêlent, parfois même les noms s’effacent, mais il suffit d’un fumet, d’un plat mentionné, d’un menu lu, et nous revoilà des années en arrière, autour d’une table, on la revoit très nettement, avec la nappe plastifiée aux motifs fleuris, les odeurs sont revenues d’un coup, ce goût refleurit en bouche, qu’on n’a jamais retrouvé ailleurs et, depuis et pour toujours associé, lié, à un parent. A des moments dont on réalise, bien après, qu’ils n’étaient pas que chaînons de traditions mais matériaux de construction. Rouages, désormais apparents, de l’itinéraire, du fonctionnement, de la mécanique de la vie.

« Les melanzane de ma grand-mère. » « La bûche de granny. » « Les crêpes de mon père. » « Les carottes au beurre de nonna. » « La sauce végétale de nonno. » « La poule au riz de maman. » Peut-être que la trace la plus tangible qu’on laisse est, en fait, une saveur. Bien plus tenace et vivante qu’une photo, un enregistrement ou des lettres ceintes d’un joli ruban. Comme elle est la preuve la plus éclairante de là où on vient et de ce qu’on est devenu. Ou demeuré. Davantage qu’un arbre généalogique, un test ADN ou un extrait d’acte de naissance. Le pain frotté à l’huile d’olive et à l’ail, parce qu’il n’y avait rien d’autre à manger. La polenta, parce que c’était très nourrissant mais pas cher. Le tcholent, parce qu’on est juifs ashkénazes, ma fille. Le madeh, comme on l’a toujours fait quand on vivait encore en Syrie, fils. Les varenyky, comme à Kiev, le dimanche, avant. Le dosa, comme quand j’étais gamin, en Inde. Le madesu, comme l’actrice et metteuse en scène belgo-congolaise Bwanga Pilipili, racontait à l’hebdomadaire Bruzz, début du mois: « Quand il y a des fins de mois un peu difficiles, c’est le repas qui fait caler tout en plaisant à toute la famille. » Ces haricots – « surtout les rouges » -, on les pose d’abord dans une vannerie, qu’on secoue pour les « débarrasser du sable » puis qu’on « laisse tremper des heures avant la cuisson ».

Celle dont le prénom signifie « bénédiction » en mashi, la langue bantoue parlée au Sud-Kivu, à l’est du Congo, dont elle est originaire, et qui porte le nom d’un piment rouge, très puissant, dit que « personne ne les prépare » comme sa mère. Que « ça demande beaucoup de patience », avant. Et après, parce qu' »il faut aussi compter le temps de la digestion ». Qu’elle est « très attachée à la lenteur de toutes ces étapes ». Et que « ça ne m’intéresse pas de manger seule », qu’elle s’épanouit « dans le collectif, c’est quelque chose de l’ordre de la bienveillance », que cette bienveillance n’est pas la valeur la plus prisée depuis un moment mais « je pense qu’à table, on peut réguler ça ».

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