Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme l’arbre qui hurle (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Quand l’un de ces géants tombe, plein d’autres apparaissent. Une hydre, mais gentille.

Avant, c’était dans le Transvaal. On l’appelait le bantoustan du Venda. Aujourd’hui, c’est la province du Limpopo. Toujours en Afrique du Sud. Au nord-est. C’est là qu’on trouve Muri Kunguluwa. Sans doute le plus gros baobab du monde: 32 mètres de tour de tronc. Certains disent même 38. D’autres 44, voire 46. En tout cas, tous s’accordent sur le fait qu’il faut vingt personnes, bras écartés et les mains de l’une touchant celles des autres pour le ceinturer. Une sacrée belle bête.

On le rencontre « au bout d’une piste sablonneuse reliant deux villages », raconte au Red Bulletin de février dernier Matt Sterne, dans un récit sur ces colosses qui symbolisent l’ Afrique « bien plus que le lion, l’éléphant ou l’aigle pêcheur ». Le photojournaliste basé au Cap décrit Muri Kunguluwa comme « composé de six spécimens massifs soudés les uns aux autres. L’une des branches s’abaisse jusqu’au sol, telle une main divine donnant accès à son monde aérien. Son léger lustre marque le passage des hommes qui, depuis le Moyen Age, se hissent à son sommet. L’écorce évoque une lave millénaire façonnée par le soleil africain ».

C’est que l’espèce n’est pas née de la dernière pluie. Celui qu’on surnomme aussi « l’arbre de vie » peut en tout cas traverser des siècles. Entre autres parce que son bois n’est d’aucune utilité pour le commerce. Donc, on lui fout la paix. Ce qui aide à la vénération, déjà qu’il résiste à la sécheresse et à la mousson, qu’on le trouve près des côtes comme dans la savane, dans les montagnes aussi bien que dans les zones boisées, qu’il grimpe haut (plus de dix mètres, facile), que ses bras sont comme des racines, qu’il est un château d’eau naturel (jusqu’à 100 000 litres stockés), ce qui explique que des animaux costauds viennent y forer pour s’abreuver, et que lorsqu’il s’effondre, ses branches se font troncs, qui repartent, à la verticale. Et ça pousse vite, un baobab: jusqu’à 3,5 centimètres en hauteur et trois en circonférence par an. Autrement dit: quand l’un de ces géants à la silhouette parfois si humaine tombe, un tas d’autres apparaissent. Une hydre, mais gentille. En mode multiplication des pains, au sens biblique (et pas castagneur) du terme. Matt Sterne, dépeignant le cas d’une autre légende sud-africaine – le baobab Glencoe, dans le parc national Kruger, écroulé en 2017 mais toujours vivant -, estime ainsi que « désormais, ses contours évoquent de loin un bosquet ».

Ce qui renforce son caractère sacré: dans certains villages, il « fait office de mairie, de prison, de bureau de poste, d’armurerie, de chambre froide, de cabane »… En Afrique de l’Ouest, on va jusqu’à organiser des obsèques lorsque les plus vénérés finissent par rendre l’âme. Des funérailles pour un arbre! C’est merveilleux. Comme l’est la présence de trois cents martinets d’Ussher, la plus grande colonie au monde, dans les « entrailles caverneuses » – dixit Matt Sterne – du titanesque Muri Kunguluwa. D’où son nom. En langue bantoue du Venda, ça signifie « l’arbre qui hurle ».

Mais magiquement.

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