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Assaut sur le Capitole : la dissidence d’Ivanka Trump, le rôle des milices et la fougue de Liz Cheney (récit)

Rudi Rotthier
Rudi Rotthier Journaliste Knack.be

Le président du parti démocrate, Bennie Thompson, qui qualifie la prise d’assaut du Capitole de « point culminant d’une tentative de coup d’État ». La vice-présidente républicaine Liz Cheney qui déclare que c’est le président Trump qui a « allumé la mèche de l’attaque ». La première audition de la commission d’enquête sur la prise d’assaut du Capitole n’a pas déçue et a même donné lieu à un feu d’artifice. Récit de notre correspondant sur place.

Depuis près d’un an, ce groupe d’élus — sept démocrates et deux républicains — a entendu plus de 1.000 témoins, dont deux enfants de l’ancien président, et épluché 140.000 documents pour faire la lumière sur les faits et gestes précis de Donald Trump avant, pendant et après cet événement qui a fait trembler la démocratie américaine. Hier, c’était le moment des premières conclusions, révélées en prime time sur les chaînes nationales. Si c’est le président de la Commission, Bennie Thompson – un démocrate – qui a ouvert la danse, le premier rôle sera pour sa vice-présidente, la républicaine Liz Cheney. La fille de l’ancien vice-président Dick Cheney n’a pas faibli et a montré du même coup pourquoi Trump la déteste tant.

Thompson et Cheney tapent fort d’entrée de jeu puisqu’ils établissent un lien direct entre la contestation des résultats des élections et l’assaut. Trump, dira Thompson, est le premier président d’une longue lignée depuis George Washington qui ne s’est pas résigné à une défaite fiable et légitime. Cela a conduit à « la pire attaque contre le Capitole depuis 1814 ».

Cheney non plus n’hésite pas à attaquer d’entrée jeu Trump en l’accusant d’avoir « rassemblé les rebelles avec ses informations délibérément fausses et d’allumé le feu ». Plus percutant encore, son réquisitoire impitoyable se base sur des extraits de témoignages d’acolytes et soutiens de Trump. Cheney, comme Thompson, va parler avec une émotion contenue, mais où la verve n’était jamais loin.

Plus que mauvais perdant : Trump ne pouvait ignorer qu’il avait perdu

Malgré ces cris d’orfraie, depuis le début, Trump savait pertinemment ce qu’il en était, c’est-à-dire qu’il avait perdu. Pour le prouver, la commission avance le témoignage de Jason Miller, porte-parole de Trump pendant la campagne présidentielle de 2016 et fervent supporter depuis. Peu après l’élection présidentielle de 2020, et avant même que Biden ne soit officiellement déclaré gagnant dans les médias, Trump s’est entendu dire sans ambages par son propre analyste en chef qu’il perdrait l’élection. Plus tard, d’autres spécialistes de son camp vont également insister sur le fait que le résultat, c’est-à-dire la défaite, était fiable.

Même Ivanka n’était plus de son côté

Le 1er décembre 2020, Trump, accompagné de sa fille Ivanka, apprend du ministre de la Justice Bill Barr en personne qu’il n’y a pas eu de fraude électorale digne de ce nom, ou du moins pas de fraude d’une telle nature qu’elle puisse changer le résultat. Suite à une enquête du ministère de la Justice commencée après les premières allégations, Barr ne peut en effet que conclure que les allégations de fraude électorale généralisée étaient des « conneries » et basées sur du vent. Dans l’extrait du passage d’Ivanka devant la commission, on la voit déclarer qu’elle « acceptait » les conclusions de Barr. Dans le courant du mois de décembre, Barr démissionne, mais son successeur va adopter la même ligne de conduite.

Ce qui contrarie Trump et va le pousser a essayé de faire nommer encore un autre ministre qui serait cette fois plus favorable à ses revendications de fraude. Mais ce dernier devra changer son fusil d’épaule suite à la menace de démission massive de fonctionnaires du ministère de la justice indignés, au point que même le service juridique de la Maison-Blanche était contre le projet.

« Trump va disparaître, mais votre déshonneur restera »

Une autre intervention notable lors de ce premier rapport est celle du général en chef Mark Milley. Lors de son passage devant la commission, il avouera que le vice-président Mike Pence l’avait contacté pendant l’assaut et s’était exprimé avec beaucoup de force. Milley va dès lors contacter en personne la Maison-Blanche et s’entretenir avec Mark Meadows, le chef de cabinet du président. « Ce dernier m’a dit d’oublier l’idée que c’était le vice-président qui prenait toutes les décisions et fait comprendre que le président était toujours aux commandes. C’est à ce moment-là que j’ai su qu’il s’agissait de politique, et non d’aider les personnes piégées dans le Capitole. »

Trump n’est en effet pas intervenu et s’est contenté de regarder la télévision. Pour Liz Cheney, « la foule exécutait ce qu’il avait planifié.  Il l’a encouragé, l’a boosté, c’est lui qui a allumé la mèche de l’attaque ». Toujours selon Cheney, Trump ira même jusqu’à acquiescer lorsqu’il entend la foule scander « Pendez Mike Pence » à la télévision et ajoutera un laconique : « Peut-être que mes partisans ont là une bonne idée. »

Cheney révèle aussi que Trump semblait avoir élaboré un plan en plusieurs étapes pour annuler les résultats. La première étant les fausses affirmations sur les résultats de l’élection, suivie par la tentative de plier le ministère de la Justice à sa volonté et d’obtenir des fonctionnaires électoraux dans plusieurs États pour intervenir dans les résultats. Il ira même jusqu’à rassembler de faux votes électoraux et, donc, comme déjà indiqué, à pousser ses partisans vers le Capitole. Tout cela sera, semble-t-il, expliqué et illustré dans les audiences ultérieures. Il n’y aura d’ailleurs pas seulement six audiences, a également dit Cheney, mais peut-être même neuf.

Au terme de son intervention, la républicaine s’en prend à la majorité des élus républicains qui continuent de soutenir Trump. « Ce soir, je dis ceci à mes collègues républicains qui défendent l’indéfendable : un jour viendra où Donald Trump sera parti, mais votre déshonneur restera ». Cheney a révélé que certains de ces collègues républicains avaient demandé à Trump une amnistie pour leur comportement à l’approche du 6 janvier. Le comité dressera plus tard la liste de ces personnes.

Le rôle des milices

Après les discours de Thompson et de Cheney, s’est ouverte la deuxième heure de l’audience avec des séquences vidéo de l’assaut et des témoignages. Il s’agissait notamment de films tournés par le documentariste britannique Nick Quested.

Le 5 janvier, il a suivi Enrique Tarrio, leader de la milice d’extrême droite The Proud Boys. Par chance, il a pu filmer sa rencontre avec les membres d’une autre milice, les Oath Keepers. La réunion a eu lieu dans un parking. Avec les Oath Keepers se trouvait leur chef Stewart Rhodes. Quested a filmé de loin. Ce qui a été dit, il ne le sait pas. Mais qu’il y ait eu une réunion est indiscutable. Il a filmé de plus près la marche de plusieurs centaines de membres des Proud Boys vers le Capitole le 6 janvier, dès 10h30. Cela l’a surpris, car il pensait qu’ils étaient en route pour la Maison-Blanche, où Trump devait s’exprimer une heure plus tard. À cette époque, la sécurité du Capitole n’avait pas encore été déployée à son maximum. À peu près à ce moment-là, une femme des Proud Boys lui a dit que quelque chose allait se produire plus tard dans la journée qu’elle ne pouvait pas encore révéler.

Lentement mais sûrement, de plus en plus de personnes vont descendre vers le Capitole. Plus tard, après le discours de Trump et sur son ordre, d’autres partisans vont eux aussi se rendre au Capitole. Qousted a vu, dit-il, « comment la foule est passée de manifestants à émeutiers et puis à insurgés« .

Les Proud Boys ont pris l’initiative d’attaquer le Capitole d’un côté, les Oath Keepers ont attaqué de l’autre. Un membre des Proud Boys a brisé des fenêtres pour permettre aux assaillants d’accéder au Sénat. A la fin de la première audience, quelques témoignages de ces derniers ont été montrés. « Trump ne m’a demandé de faire que deux choses », a déclaré un membre des Proud Boys. « Voter pour lui et être là le 6 janvier ».

Une autre personne à témoigner a été Caroline Edwards, membre de la police du Capitole qui a été blessée à deux reprises pendant l’assaut. Elle va elle aussi expliquer combien la foule était exceptionnellement agressive et violente et enterre au passage le mythe d’une manifestation pacifique qui a un peu dérapé.

Toute cette attaque à charge, bien documentée et à une heure de grande écoute va-t-elle sonner le glas des ambitions de retour à la présidence de Trump ? Rien n’est certain puisqu’un an et demi après l’assaut du Capitole, des millions de partisans de Donald Trump restent fermement convaincus que l’élection de 2020 fut entachée de fraudes. Et ce malgré les innombrables preuves du contraire qui montrent que le « Big Steal » n’est rien d’autre qu’une invention d’un mauvais perdant.

Mais il n’y a pas que les partisans pur et dur qui s’obstinent. La majorité des républicains rejettent les travaux de la commission, le chef des conservateurs à la Chambre des représentants, Kevin McCarthy, dénonçant la commission « la plus politique et la moins légitime de l’histoire des États-Unis ». Son parti a d’ores et déjà promis d’enterrer les travaux de cette commission s’il venait à prendre le contrôle de la Chambre lors des législatives de mi-mandat en novembre

Enfin, le principal intéressé, Donald Trump, s’est lui bornée une nouvelle fois à faire l’éloge de cette journée, assurant que l’assaut du Capitole était le « plus grand mouvement de l’Histoire pour rendre à l’Amérique sa grandeur ».

Mais la vraie question reste peut-être de savoir à qui profite le plus ce grand « démasquage ». Peut-être bien à Mike Pence qui ressort de la session d’hier comme le défenseur de l’état de droit face à un président devenu comme fou.

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