1945 : Berlin est en ruine. Le démembrement pur et simple de l'Allemagne est une option qui séduit, jusqu'en Belgique. © MARY EVANS/RUE DES ARCHIVES

Après la guerre, la tentation de maintenir l’Allemagne au fond du trou était bien réelle

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

L’Allemagne à l’ère Merkel donne le ton. A la mort d’Hitler, elle touchait le fond. L’y maintenir pour de bon a été une réelle tentation. Qui a effleuré les dirigeants politiques belges. Dans les coulisses du coup de grâce finalement épargné à Berlin.

L’Allemagne nazie meurt mais ne se rend pas. Fait comme un rat dans son bunker berlinois, Adolf Hitler reste en état de nuire que déjà, il faut songer à la sortie des ténèbres. Qu’il faut tenter, en ce début 1945, d’imaginer un lendemain pour un territoire de 80 millions d’habitants acculés au saut dans l’inconnu.

En Belgique fraîchement libérée, les pronostics sont réservés. Le 6 décembre 1944, alors que les Ardennes sont à la veille d’une féroce bataille insoupçonnée, Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères, partage son pessimisme avec les parlementaires.  » La période de chaos allemand me paraît certaine. Il me semble qu’elle sera très longue, si longue qu’une désintégration intérieure totale de l’Allemagne apparaît aujourd’hui comme possible.  » (1)

Le coeur de l’Europe sera à prendre et l’opportunité même de restaurer un Etat allemand au sein d’un continent pacifié ne va pas forcément de soi. Serait-il bien raisonnable de redonner vie à un potentiel économique et humain aussi puissant ? Le démembrement pur et simple est une option qui séduit, jusqu’en Belgique. En conseil des ministres du 19 février 1945, Herman Vos, un socialiste en charge des travaux publics, se lance :  » Il faut affaiblir l’Allemagne, détruire la Prusse, remplacer le Grand Reich par quelques Etats viables au point de vue économique, sinon notre prospérité sera mise en cause.  »

Christoph Brüll (ULiège), historien et spécialiste de cette page d'histoire.
Christoph Brüll (ULiège), historien et spécialiste de cette page d’histoire.© SDP

Pas un « Etat de parias »

Toute solution extrême rebute cet autre socialiste, de poids celui-là, qu’est Paul-Henri Spaak. Il y voit les germes d’une nouvelle guerre. Mais il pourrait s’y résigner :  » On aurait tort de repousser cette possibilité si elle s’avérait sérieuse.  » Si le chaos devait durablement s’installer à la capitulation.

L’influent chef de la diplomatie belge l’a martelé lors de sa prise de parole en décembre 1944 : il faudra  » une paix dure, politiquement et économiquement. Une paix juste moralement « . Qui passera par  » une Allemagne désarmée, complètement désarmée « , militairement et économiquement. Mais par une Allemagne tout de même.

D’ailleurs, quel plan B, quel(s) Etat(s) de substitution offrir à ce vaincu politiquement rayé de la carte ? Spaak, en guise de  » solution la moins mauvaise « , avoue un faible pour un Etat tampon, placé sous le contrôle international de l’Angleterre, de la France, de la Belgique et des Pays-Bas. Un Etat de six, huit, voire quinze millions d’âmes. Qui ne devrait pas être très étendu territorialement, mais comprendre la rive gauche du Rhin et des têtes de pont sur la rive droite du fleuve.  » Un Etat rhénan ni riche ni fort. C’est une idée moins folle qu’on ne pourrait le croire « , réfléchit tout haut le ténor socialiste devant ses collègues.

Ce pis-aller pourrait même se révéler économiquement alléchant : lié à ses voisins par une union économique, un Etat rhéno-westphalien pourrait satisfaire les intérêts des ports de l’Europe occidentale, dont Anvers. Ce résidu d’Allemagne reste encore nébuleux dans les esprits. Mais l’affaire paraît parfaitement jouable, assure un ministre :  » Il suffira d’exproprier quatre ou cinq gros trusts allemands.  » Tout, plutôt que la peur du vide. Tout plutôt que d’engendrer  » un Etat de parias « , d’hériter d' » un cadavre en putréfaction au milieu de l’Europe « , s’alarme-t-on au sein du gouvernement, au printemps 1946.

Pour l’heure, le moribond allemand bouge encore. Son sort est entre les mains des puissances victorieuses, celles qui comptent : Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France. Et ce pour quatre ans d’intenses manoeuvres diplomatiques, où se mêlent calculs géopolitiques et appétits territoriaux ou économiques.

La modeste Belgique est à cran. Elle n’est pas admise dans cette cour des grands mais elle ne veut pas perdre une miette de ce qui s’y trame. Bien décidée à obtenir sa part du gâteau s’il devait y avoir dépeçage territorial. La Ruhr toute proche et son énorme potentiel économique, convoité de toutes parts, ne peut laisser insensible.

L’imbroglio allemand s’invite régulièrement à la table des conseils des ministres. Les procès-verbaux de leurs séances actent les états d’âme des acteurs. Leur perplexité, leurs craintes. Et leur fringale.

Ministre des Affaires étrangères et parfois Premier ministre en même temps, Paul-Henri Spaak (au centre) sera l'homme clé au sein des gouvernements confrontés à l'imbroglio allemand.
Ministre des Affaires étrangères et parfois Premier ministre en même temps, Paul-Henri Spaak (au centre) sera l’homme clé au sein des gouvernements confrontés à l’imbroglio allemand.© PHOTO NEWS

Spaak, caméléon politique

A Bruxelles, on s’inquiète, on peste, on enrage. Londres et Washington refusent d’abattre leurs cartes. Le voisin batave agace par ses exigences jugées démesurées. Les Hollandais ont énormément souffert sous la botte nazie, ils veulent faire payer l’Allemand au prix fort. Dans leur collimateur : 500 000 à 750 000 habitants installés le long de la frontière germano-hollandaise…

Il faut surtout compter avec la France et son remuant libérateur. Charles de Gaulle donne des sueurs froides aux Belges. En conseil des ministres, on fustige ses postures de conquérant,  » ses déclarations peu claires « , ses  » formules à l’emporte-pièce « . En faisant rapport à ses collègues d’une visite à Paris en février 1945, Spaak a campé le personnage. Tout sauf commode :  » Tout le débat est dominé par sa personnalité particulièrement puissante. On ne sait pas encore s’il est de gauche ou de droite.  » Mais on sait que ce diable de général a grand appétit :  » De Gaulle parle d’une occupation française d’un bout à l’autre du Rhin : de sa source, en Suisse, à son embouchure, en Hollande.  » Ce serait la voie royale vers une Rhénanie redevenue prospère et définitivement versée dans l’orbite française. Cet agenda à peine caché doit être repoussé :  » Géographiquement, nous serions entourés par la France et, économiquement, nous serions à sa merci. La Belgique ne peut consentir à ce que la France occupe seule le Rhin. Cette occupation entraînerait la rupture de nos communications avec l’Interland (sic) d’Anvers « , insiste Spaak.

Il reste à louvoyer, à capitaliser sur les rivalités des grandes puissances, à jouer la montre. A défendre son bout de gras le plus finement possible. Spaak y déploie tout son talent. Ministre des Affaires étrangères et parfois Premier ministre en même temps, il sera l’homme clé au sein des gouvernements confrontés à ce dossier ultrasensible entre 1945 et 1949. Il veille  » à avoir toujours plusieurs cartes à jouer, fidèle à son profil de caméléon politique « , relève l’historien et spécialiste de cette page d’histoire, Christoph Brüll (ULiège).

Pour la plus grande partie des Belges, le meilleur Allemand est un Allemand mort. Mais on ne peut pas faire de commerce avec un Allemand mort

Et le caméléon recommande de se faire oublier. Gare à l’effet boomerang, à trop revendiquer. La fin de la guerre est propice à rebattre les cartes, et une redistribution des territoires coloniaux est sur toutes les lèvres. Or, sur ce terrain, la Belgique aurait beaucoup à perdre : le riche Congo, pour ne pas le citer. Spaak invite donc ses collègues à marcher sur des oeufs :  » On envie notre empire colonial, qui paraît démesurément grand si l’on tient compte de notre superficie métropolitaine. Aussi, faisons silence pour nous éviter des déboires. Pour vivre heureux, il faut vivre caché.  »

Profil bas ? L’opinion pourrait ne pas le comprendre. D’une façon ou d’une autre, les Allemands vont devoir rendre des comptes.  » Plus d’une fois, le souvenir de 1918 s’impose. La volonté de  » faire saigner  » les Allemands est omniprésente « , prolonge l’historien Christoph Brüll. Elle percole jusque dans les allées du pouvoir.

Le 24 mai 1945, quinze jours après la célébration du retour de la paix en Europe, Paul-Henri Spaak a déroulé sur la table du Conseil des ministres une carte où s’étalent, balisées, les régions frontières. Le ministre a fait l’inventaire : 60 000 hectares de forêt, deux barrages, quelques lignes de chemin de fer, une zone peuplée par plus de 100 000 Allemands. La prise de guerre que pourrait envisager la Belgique. Albert De Smaele, alors ministre des Affaires économiques, fait la moue :  » Cette zone ne constitue pas la réparation du préjudice que nous avons subi. C’est à peine un hors-d’oeuvre pour quelqu’un qui a très faim. « 

La Ruhr est à genoux mais son énorme potentiel économique est convoité de toutes parts.
La Ruhr est à genoux mais son énorme potentiel économique est convoité de toutes parts.© COLLECTION BERNARD CROCHET/REPORTERS

Commercer avec un Allemand mort ?

Certains milieux politiques ont les crocs. Un comité belge du Rhin (CBR) s’acharne, non sans mal, à entretenir la soif de revanche. Il réclame à cor et à cri la création de ce protectorat de Westphalie qui reviendrait à soustraire la Ruhr et le bassin rhénan à l’emprise d’une nouvelle Allemagne.Il pousse pour que la Belgique  » se serve  » au passage dans les gisements de plomb, de fer et de cuivre de la région d’Aix-la-Chapelle et de Cologne. Son chef de file,le sénateur catholique Pierre Nothomb, a de la suite dans les idées :  » Il a incarné les revendications territoriales de la Belgique après la Grande Guerre et le rêve d’une  » Grande Belgique  » qui aurait compris les embouchures de l’Escaut, le Luxembourg, le Limbourg hollandais et quelques cercles allemands « , rappelle Christoph Brüll. Ce CBR travaille à la cause de séparatistes rhénans, soutenu par certains officiers et soldats des troupes belges d’occupation, qui se livrent à des campagnes annexionnistes de villages frontaliers.

Au Parlement aussi, on garde la dent dure. En 1948 encore, on y exhorte à la tribune de  » ne pas se laisser apitoyer plus que de raison par le marasme incontestable qui sévit dans l’exécrable Allemagne « , de ne pas se laisser impressionner par  » les criailleries de MM. les Allemands. Ils crient toujours chaque fois qu’on leur réclame des réparations « . On s’y inquiète surtout de sortir  » les mains vides de cette nouvelle et effroyable aventure que fut la dernière guerre « .

L’ambassadeur anglais en poste à Bruxelles résume ainsi la quadrature du cercle, fin 1947 :  » Pour la plus grande partie des Belges, le meilleur Allemand est un Allemand mort. Mais on ne peut pas faire de commerce avec un Allemand mort.  »

Se dédommager sous forme de territoires s’impose assez vite comme une fausse bonne idée.  » Ce serait « , soutient Spaak,  » créer en Europe occidentale un problème de minorités « , courir au-devant  » des difficultés politiques d’assimilation de quelque 20 000 ou 25 000 Allemands.  » Et tout cela pour arracher à l’Allemagne quelques forêts mitraillées et minées, pour lui enlever quelques barrages à la production d’énergie électrique dérisoire.

Dès février 1945, la Belgique a repris possession sans contestation des territoires annexés par le Reich en mai 1940 : Eupen-Malmedy et dix communes de la  » vieille  » Belgique. Mieux vaut en rester là. Le cap fixé se limitera à  » faire disparaître les anomalies et complications inutiles causées par le tracé de frontière antérieur « , prolonge Christoph Brüll. » Dès 1947, la politique d’annexions est abandonnée. La position modérée du gouvernement belge dans la question des réparations n’est pratiquement plus contestée.  »

L’opinion n’y voit plus vraiment d’objections. Elle n’a jamais donné  » l’impression d’un sentiment national fort soutenant des agrandissements territoriaux comme en 1918. Sur le plan psychologique, le 10 mai 1940 n’a pas eu le même effet que le 4 août 1914. La rhétorique de 1918 est morte.  »

Hypothèque sur le génie allemand

Le sénateur catholique Pierre Nothomb : animé par la soif de revanche.
Le sénateur catholique Pierre Nothomb : animé par la soif de revanche.© BELGAIMAGE

Pas d’annexions territoriales, soit. Mais au moins, une mainmise sur les ressources économiques en Rhénanie : cette revendication-là reste à l’agenda politique et gouvernemental en 1947. Certains ministres persistent à réclamer à l’Allemagne la fourniture annuelle de 7 300 000 tonnes de charbon gras et de 400 000 mètres cubes de bois, la cession de centrales électriques, de gisements de lignite et d’une partie de la flotte rhénane. Jusqu’à exiger des droits sur les brevets futurs en Allemagne,  » une sorte d’hypothèque sur le génie inventif allemand « , selon le bon mot du ministre socialiste chargé du rééquipement national, Paul De Groote.

Combats d’arrière-garde. Exigences jugées irréalistes et contreproductives au retour prioritaire de la stabilité de l’Allemagne. Il faut savoir atterrir. Et les vents deviennent favorables à partir du printemps 1948. La menace allemande cède la place à la crainte d’une agression soviétique. La Belgique a d’autres chats à fouetter : la lancinante Question royale, la délicate répression de la collaboration, l’inquiétante déchirure entre Flamands et Wallons.

L’Allemagne, entre-temps, revient de loin. Elle survivra à la défaite pour renaître en mai 1949 sous les traits d’un Etat fédéral, que la Belgique reconnaît en mars 1951. Entre (nouveaux) voisins, il est temps de refaire connaissance. La Belgique y va d’un petit cadeau censé entretenir l’amitié :en août 1958,elle restitue la poignée de villages et de hameaux peuplés de 400 Allemands, l’équivalent de 15 km2 dénués de tout intérêt économique et qui avaient été intégrés au territoire belge au lendemain de la guerre.

Indulgente Belgique. Félicitée par les alliés américains et anglais pour sa modération, louée par la population allemande pour sa magnanimité. Sa main tendue ne fait qu’obéir au langage de la raison. Elle se satisfera des 123 millions de deutsche mark que l’Allemagne versera en treize ans au profit des victimes du nazisme. L’essentiel est ailleurs : cultiver le capital de sympathie engrangé outre-Rhin, escompter un retour sur investissement du relèvement économique allemand. Allô Berlin ?

(1) Les propos des ministres sont extraits des procès-verbaux des Conseils des ministres dépouillés sur la période 1945-1949.

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