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Adolf Busch, un homme exemplaire

Barbara Witkowska Journaliste

Fondateur du célèbre Quatuor Busch, amoureux fou de la musique de Bach, il était le violoniste numéro un en Allemagne au début du XXe siècle. Et pourtant, en 1933, ce pur Aryen, cette « icône absolue », a quitté sa carrière brillante, son avenir et son pays natal, en jurant qu’il « n’y remettrait les pieds qu’une fois Hitler pendu entre Goebbels et Goering ». Une magnifique leçon de courage et d’intégrité.

Resté trop longtemps ignoré, Adolf Busch triomphe enfin de l’oubli grâce à Renaud Capuçon (1). « J’ai découvert Busch en écoutant les superbes versions des derniers quatuors de Beethoven jouées par le Quatuor Busch, confie le violoniste star français. J’ai eu envie d’en savoir plus sur l’homme. J’ai été fasciné par ce destin, par cette vie incroyable. Busch nous apprend le respect, la rigueur, le « non compromis ». En tant que violoniste soliste, musicien jouant du quatuor, pédagogue, compositeur et créateur de festival, il est un homme et un musicien exemplaire. » Pour lui rendre hommage, Renaud Capuçon s’est adjoint la complicité d’André Tubeuf, agrégé de philosophie et auteur de nombreux ouvrages sur la musique. Le livre Adolf Busch – Le premier des justes (2) est un récit passionnant qui fait revivre les multiples facettes de ce musicien exceptionnel, l’un des plus marquants du XXe siècle.

Une maison pleine de musique

Les cinq frères Busch, tous futurs musiciens, voient le jour à Siegen, en Westphalie. Adolf est deuxième, il naît le 8 août 1891. Le père Wilhelm, « violoneux ambulant » et artisan surdoué, est facteur d’instruments. La mère Henriette joue du piano. A la maison, l’ambiance est bohème. L’argent est rare, mais la musique omniprésente. Les parents gagnent leur vie en jouant, elle du piano, lui du violon, dans des brasseries et des ginguettes. Adolf apprend le violon dès l’âge de 3 ans, avec papa, sur un instrument fabriqué par papa. Les auditeurs sont éblouis par la virtuosité et le brio de cet autodidacte en culottes courtes. Avec Fritz, son aîné inséparable, il joue dans les rues, « pour le plaisir des passants ».

La famille, très unie, est heureuse et épanouie. Les parents élèvent les enfants dans la discipline et dans l’humilité, des vertus à l’allemande. A 11 ans, Adolf entre au conservatoire de Cologne, muni d’un bagage formidable acquis dans les rues : le rythme, la vitalité, la liberté, le plaisir d’animer et de jouer pour les autres. Deux professeurs, des violonistes de haut vol, le prennent en charge : Willy Hess et Bram Eldering (formé au conservatoire de Bruxelles). Le premier lui inculque la rigueur. Hess est intransigeant sur l’application et la mémoire. Lui-même sait tout par coeur et son élève doit en faire autant ! Le second lui apprend la liberté d’archet, le désintéressement en musique et la foi dans ce qu’on fait. Eldering lui présente aussi les grands musiciens, dont le fameux compositeur Max Reger.

Fort de cet enseignement de qualité, Adolf Busch quitte le conservatoire auréolé de triomphe. Suivent de nombreux concerts. En 1913, il n’a que 22 ans, sa renommée traverse la frontière. Vienne lui offre une place en or, celle de premier violon du flambant neuf Konzerthaus, fraîchement inauguré par Richard Strauss, qui deviendra l’une des institutions les plus prestigieuses du monde. Tout sourit à Adolf. Il sait ce qu’il veut : jouer et jouer encore ! Mais il est aussi animé par une mission qui deviendra essentielle : ressusciter Bach, complètement oublié après sa mort, en 1750, et « l’imposer à un XXe siècle qui ne demande qu’à se passer de lui ». Son quatuor commence à se mettre en place. Dernière bonne nouvelle : il épouse Frieda Grüters, le premier et exclusif grand amour, qui durera plus de quarante ans !

Ascension vers le sommet

La Grande Guerre met un coup d’arrêt provisoire à cette carrière qui s’annonce brillante. De santé fragile, Busch est démobilisé. Il ne peut même pas s’engager dans le service médical, « malgré son horreur physique de la tuerie ». La mort de Max Reger, en 1916, son idole et son guide, est une épreuve terrible. Un rayon de soleil éclaire cette période difficile : la naissance, en 1917, de sa fille unique Irène.

La paix revenue, il redémarre son quatuor (avec, notamment, son frère Hermann au violoncelle) qui le rendra mondialement célèbre. Les musiciens interprètent du Mozart, du Beethoven et du Brahms en Allemagne, en Italie, à Londres et à Paris. Mais un quatuor n’est composé que de cordes. Busch cherche donc un partenaire pianiste car le répertoire de sonates, de trios et de quintettes est superbe et il n’a pas envie de s’en passer. Hasard aidant, il entre en contact avec Rudolf Serkin, jeune Autrichien de 17 ans, la coqueluche des Viennois. Serkin, qui deviendra l’un des plus grands pianistes du XXe siècle, se laisse convaincre. Busch lui ouvre sa maison, l’accueille dans la famille. Irène n’a que 3 ans mais bien plus tard, elle et « Rudi » vivront une superbe histoire d’amour et auront beaucoup d’enfants.

Une autre rencontre importante marque ces années fastes : celle avec le chef d’orchestre Arturo Toscanini. Dès le premier instant, une extraordinaire entente musicale et humaine se noue entre l’Allemand et l’Italien. Un « accord des âmes » parfait qui ne se démentira jamais. Ils mèneront le même combat. Busch vient de réaliser son rêve de famille musicale soudée et au top du professionnalisme. Un peu comme son idole Bach et ses fils…

Premier exil en Suisse

Cependant, en Allemagne, le climat se durcit, les nuages s’amoncellent. A Munich, on sent les premiers remous. On évoque « la question juive en musique ». Or, Rudolf Serkin est juif, Frieda Busch est demi-juive. L’atmosphère de plus en plus lourde ne lui échappe pas. Elle propose de déménager en Suisse. A Bâle, par exemple, ville d’art et de culture où on parle allemand. En 1927, la famille s’embarque donc pour Bâle et s’installe à Saint-Alban, le quartier le plus huppé. Adolf Busch continue à jouer beaucoup, en soliste et avec son quatuor. En 1927, il est à Bonn pour les célébrations du 100e anniversaire de la mort de Beethoven. En 1928, il célèbre le centenaire de la mort de Franz Schubert, qui a sombré dans l’oubli et qu’il a contribué, aussi, à ressusciter. La même année, le compositeur roumain Georges Enesco lui envoie le tout jeune Yehudi Menuhin, âgé de 13 ans, lui demandant de parfaire sa formation. Soucieux de transmettre, Busch lui dispensera, gratuitement, un enseignement pendant deux étés successifs. « Adolf Busch laissera sur Menuhin une empreinte ineffaçable, revendiquée jusqu’au dernier jour, souligne André Tubeuf. Menuhin gardera aussi le souvenir d’une vraie famille, chaleureuse et attentive, qui ne recule devant rien pour assurer le meilleur avenir aux enfants. Menuhin sera bien « l’enfant de Busch, et de lui seul ». »

Tout bascule

Considéré comme le musicien allemand suprême, Busch est au faîte de sa gloire. Il incarne cette vérité et cette spiritualité qui, en musique, sont typiquement allemandes. « Avec les Busch, on est dans une dimension d’écoute et d’approfondissement neuve, note André Tubeuf. Ils ont ce sens d’élévation spirituelle et ont atteint ce niveau désintéressé où seule la vérité importe, celle du compositeur passionnément et humblement servi. » Busch ne cherchera jamais à être « populaire ». Il ne fera que ce qu’il croit devoir faire. Tout est mission. Ainsi, il dépoussière Jean-Sébastien Bach. Du coup, ses Suites, ses Sonates et ses Concertos brandebourgeois deviennent accessibles à tous. Complètement oubliée depuis près de deux siècles, la musique de Bach connaîtra un engouement sans précédent qui se maintient jusqu’à nos jours.

Le 27 février 1933, à Berlin, le Reichstag brûle. Le lendemain, tout bascule. La chasse commence, contre les communistes et contre les Juifs (très présents dans le monde de la musique et de la culture). Le 1er avril, les nazis décrètent le boycott des magasins juifs. Busch annule tous les concerts prévus en Allemagne et rentre à Bâle. Il prépare cependant les Fêtes Brahms, à Hambourg, auxquelles ses musiciens sont conviés. Mais le Kampfbund für deutsche Kultur vient de décider que seuls peuvent y figurer des artistes d’origine allemande, ce qui exclut Rudolf Serkin, juif autrichien. Adolf Busch annonce alors, via un communiqué de presse, sa décision « de se retirer de la scène allemande en protestation contre l’exclusion de ses collègues juifs ». Il fait une croix sur son pays natal. C’est un déchirement, un drame intime insurmontable. Car étant absolument antinazi, il est absolument allemand.

Direction l’Amérique

Homme droit, pacifique et fidèle, « il saigne d’être allemand ». Adolf Busch est une « icône absolue » du IIIe Reich et Hitler multiplie les approches de séduction pour le faire revenir sur sa décision. On lui promet même de faire de Rudolf Serkin « un Aryen d’honneur » ! Inflexible, Busch n’aura qu’une seule réponse : il ne reviendra en Allemagne « qu’une fois Hitler mis au gibet entre ses deux larrons, Goebbels et Goering ».

Coupé de ses racines, privé de ses droits d’auteur édité et joué et des royalties de ses disques, Busch doit vendre son Stradivarius. Il lui faut jouer : en Autriche (qui se fermera pour lui après l’Anschluss, le 12 mars 1938), en Italie, jusqu’en 1938, l’année où il boycottera également ce pays à cause des lois raciales, en Grande-Bretagne, en Belgique et en France… Mais d’un coup, les Busch ne se sentent pas en sécurité. En octobre 1939, Frieda et Adolf s’embarquent pour New York où ils rejoignent Irène et Rudolf Serkin. Au sommet d’une gloire immense, Busch devient un émigrant (on ne dit pas encore immigré ou migrant). Mais il ne va pas en Amérique parce qu’elle est l’Amérique, véhiculant l’american way of life. Il quitte l’Allemagne parce qu’elle est l’Allemagne. Emigrant, donc, et chômeur, de surcroît. Busch a le coeur brisé, mais décide de rebondir.

« La vie l’a jeté en Amérique, il fera comme s’il l’avait choisie, et y fera sa vie », enchaîne André Tubeuf. Il crée un nouvel orchestre de chambre avec lequel il donne de nombreux concerts à New York à partir de 1942. Suivent trois grandes tournées à travers le pays. Après la guerre, il revient en Europe, passe par l’Allemagne, joue du Beethoven dans Berlin coupé en deux. L’émotion se mêle au malaise. Impossible d’oublier… De retour aux Etats-Unis, il réalise son vieux rêve. Soutenu par des mécènes mélomanes, il crée en 1950, avec Rudolf Serkin, la Marlboro School of Music dans le Vermont, destinée à la formation de jeunes musiciens. Dans la foulée, on y lance un festival de musique de chambre (dirigé aujourd’hui par la célèbre pianiste japonaise Mitsuko Uchida) qui a grandement contribué au développement de ce genre aux Etats-Unis. La mission de Busch est accomplie. Il a semé et la moisson est abondante (3). Mais les dures épreuves de ces dernières années ont eu raison de sa santé fragile et il meurt subitement chez lui, dans le Vermont, le 9 juin 1952.

« Adolf Busch avait une conduite absolument pure, conclut André Tubeuf. Il était un modèle d’intégrité, de rigueur, de loyauté, de fidélité et de courage, il est toujours allé au bout de ses convictions. Il était un homme ordinaire, il n’a jamais posé en héros, il n’a fait que son devoir. En cela, il est exemplaire. Il mérite le nom de Juste. »

(1) Renaud Capuçon a créé un quatuor avec trois jeunes musiciens français et donnera une série de concerts, en 2016, autour des derniers quatuors de Beethoven jouées par le Quatuor Busch dans les années 1930, à Paris, Londres, Amsterdam et Vienne.

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