Theresa May et Jean-Claude Juncker : le Brexit divise aussi le monde du football. © Belgaimage

À l’heure du Brexit, comment l’Angleterre veut retrouver son identité footballistique

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

A travers les trente-deux pays qualifiés pour la Coupe du monde 2018, Le Vif/L’Express montre combien le sport roi et la politique sont intimement liés.

Les Diables Rouges se souviendront à jamais de ce camouflet anglais. Le 26 juin 1990, lors du huitième de finale du Mondial italien, à Bologne, la bande à Scifo et Preud’homme domine largement le match, mais ne parvient pas à concrétiser : deux tirs belges sont arrêtés par les poteaux. En toute fin de prolongation, surgi de nulle part, le désormais célèbre David Plat assassine la Belgique d’une volée retournée. Ce cauchemar, les supporters belges le ressasseront à l’envi, le 28 juin prochain à Kaliningrad, quand notre équipe nationale recroisera le chemin de l’Angleterre. L’heure de la revanche, vingt-huit ans après. Et alors que nos joueurs évoluent presque tous en Angleterre… Mais ces retrouvailles décisives, lors de la prochaine Coupe du monde, en Russie, racontent aussi une tout autre histoire.

La globalisation débridée

En 1990, nous vivons dans un autre monde. Le mur de Berlin vient de tomber. La fin de la guerre froide ouvre la porte à une prétendue  » fin de l’histoire « , avant que la menace terroriste et le nouveau désordre mondial ne nous rappellent que rien n’est figé pour l’éternité. La globalisation n’a pas encore atteint les sommets actuels. Le football entame sa mue, le transformant en une manne financière gigantesque à l’échelle de la planète avec la création de la Premier League anglaise et de la Champions League en 1992, suivie par l’arrêt Bosman libéralisant le marché des transferts en 1995. L’Angleterre de la Coupe du monde 1990, emmenée par le fantasque Gascoigne, n’a rien à voir avec celle qui est devenue, aujourd’hui, un fantasme globalisé en raison du niveau relevé de son championnat. Un empire perdu, aussi, qui cherche à retrouver son identité diluée, comme l’a démontré le Brexit. Un pays, enfin, qui repart à la conquête du monde dans ce sport dont il a formalisé les règles en 1863.

Eden Hazard sous le maillot de Chelsea. Les Diables connaissent bien l'Angleterre.
Eden Hazard sous le maillot de Chelsea. Les Diables connaissent bien l’Angleterre.© Suzanne Plunkett/reuters

Eden Hazard, Kevin De Bruyne et Romelu Lukaku, artistes en chef de Chelsea, Manchester United et Manchester City, savent mieux que quiconque à quel point les ambitions des clubs anglais sont rehaussées par des moyens colossaux. Qui racontent une globalisation débridée. Lorsque l’oligarque russe Roman Abramovitch débarque à Londres en juin 2003, c’est pour faire de Chelsea l’un des monstres du football européen, à coups de centaines de millions. Ce faisant, il ouvre une brèche dans laquelle s’engouffrent d’autres milliardaires décomplexés. Deux ans plus tard, le magnat américain Malcolm Glazer met la main sur Manchester United, non sans contestation des fans. En septembre 2008, le cheikh Mansour transforme Manchester City en une machine de guerre, sublimée, cette saison, par le magicien Pep Guardiola. L’argent appelle l’argent : les droits télévisés pour la Premier League ont été vendus sept milliards d’euros pour les trois saisons 2016 – 2019 ! Les marchés asiatique et américain sont devenus friands de cette scène aux étoiles. Un nouvel empire anglais renaît.

Paradoxalement, l’équipe nationale souffre de cette mondialisation. Le journaliste Simon Kuper a même publié, en 2009, un best-seller intitulé Why England Lose dans lequel il explique pourquoi ce pays paie le fait d’être longtemps resté à l’écart des innovations tactiques. La preuve ? Lors de la Coupe du monde 2014, l’Angleterre termine à la dernière place de son groupe derrière le Costa Rica, l’Uruguay et l’Italie. Après cette humiliation, la presse dénonce un  » manque d’identité « . Greg Dyke, ancien président de la fédération anglaise, publie un rapport sulfureux, dans lequel il pointe un problème majeur : à force d’acheter les meilleurs joueurs du monde, étrangers, les clubs oublient de donner une chance aux jeunes talents locaux. Imperceptiblement, le football devient un enjeu lors de la campagne du Brexit, il y a deux ans. Certains de ses acteurs mettent en garde contre le risque de voir des stars quitter le pays en cas de départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. Et pour cause : sur les 647 joueurs de Premier League, lors de la saison 2016 – 2017, plus de la moitié n’étaient pas anglais et 208 provenaient de pays membres de l’Union. D’autres soutiennent le Brexit.  » Si nous voulons voir davantage de jeunes stars anglaises comme Harry Kane, l’attaquant de Tottenham, il faut quitter l’Europe « , soutient Sol Campbell, ancien joueur d’Arsenal et capitaine de l’équipe d’Angleterre. Le 23 juin 2016, 51,9 % des Britanniques votent en faveur d’une sortie de l’Union. Comme une métaphore de cette décision historique, les Anglais sont éliminés quatre jours plus tard de l’Euro français par une incroyable équipe d’Islande : 2-1. Ce petit pays a surmonté les affres de la crise financière mondiale et rêve de rejoindre un jour l’Union européenne. Une antithèse.

La nostalgie de 1966

Depuis les glorieuses sixties, l’Angleterre est nostalgique. On y songe parfois à l’empire disparu. Surtout, on rêve de revivre ces good old days où tout semblait plus simple. Depuis un demi-siècle, la presse rêve de retrouver les successeurs des Beatles et des Stones. Et elle se réfère toujours au seul sacre footballistique d’envergure : la victoire à domicile lors de la Coupe du monde 1966, un 4-2 controversé face à la République fédérale d’Allemagne, obtenu grâce à un but accordé alors que la balle n’avait pas franchi la ligne. Home sweet home ! Peut-être faut-il chercher dans cet imaginaire insulaire l’une des principales causes du Brexit …

L’espoir renaît-il ? Tandis que les négociations entre le gouvernement de Theresa May et l’Europe avançaient laborieusement, en 2017, le football anglais a retrouvé foi en l’avenir. Tour à tour, les équipes nationales des moins de 17 ans et moins de 20 ans ont été championnes du monde, tandis que les moins de 19 ans remportaient le championnat d’Europe.  » Le football anglais grandit de façon incroyable au vu de tous ces résultats, estime Antonio Conte, entraîneur de Chelsea et ancien sélectionneur de l’Italie. Quand vous avez un tel mouvement derrière vous, vous pouvez construire une équipe première très difficile à battre.  » Les Diables Rouges sont prévenus… Les noms de ces futurs grands ? Une ode au métissage : Dominic Solanke, Marc Guehi, Jonathan Panzo, George McEachran, Callum Hudson-Odoi… Un clin d’oeil ironique à l’actualité : la nécessité de contrôler l’immigration ne fut-elle pas l’un des thèmes majeurs des partisans du Brexit ?

Cet été en tout cas, en Russie, Theresa May se souviendra sans doute que la victoire de 1966 avait permis au Premier ministre de l’époque, le travailliste Harold Wilson, de surfer sur l’euphorie générale. Mais l’élimination précoce de l’équipe, en 1970, lui avait coûté son poste. Ce n’est certes là qu’une légende. Mais à l’heure du Brexit, de tels indices émotionnels ne sont pas à négliger.

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