Ilham Kadri
Pour Ilham Kadri, on peut être chercheur et ensuite PDG. «Etre leader ou cheffe de labo, c’est le même job.» © ID/photo agency

Ilham Kadri

Ilham Kadri (Solvay): «Je ne me lève pas le matin en me disant que je suis un modèle» (entretien)

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Depuis 2019, Ilham Kadri, 53 ans, est à la tête du groupe chimique Solvay et de ses 21 000 employés. Une des rares femmes au monde à diriger une multinationale, industrielle de surcroît. Une icône, donc, et malgré elle. Elle ne rejette pas l’étiquette. En réalité, elle y accorde peu d’importance. «Ce qui m’importe est d’avoir un impact sur mon entourage, entre autres sur les questions de durabilité et de diversité.»

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Il fait un temps sublime, ce 6 juillet, dans les jardins de la maison Ernest Solvay, à Ixelles. Un lieu hors du temps, de la ville et de son agitation. C’est là que se réunissent parfois certains conseils d’administration de l’entreprise et Ilham Kadri y dispose d’un bureau. La voilà et c’est un bouillonnement. Le ton est enflammé, la voix douce et déterminée. Qui mêle les souvenirs, qui cite Victor Hugo, qui pose des questions, écoute. Les yeux vous regardent, perçants. Elle se sent volontaire et passionnée. Cela lui vient de l’enfance, dit-elle. De Casablanca où elle est née. De l’optimisme de sa grand-mère. «J’ai toujours cru en moi. J’aime gagner, c’est amusant et contagieux.» Point d’arrogance, mais une invincible foi en soi. Rencontre.

Quand le virus de la chimie vous a-t-il saisi?

Cela n’a pas été immédiatement la chimie, mais les sciences. J’ai eu la chance d’avoir accès à une école publique de qualité à Casablanca et, surtout, à l’adolescence, j’ai eu des profs inspirants qui m’ont donné le goût d’apprendre et celui de la curiosité. Ma passion pour la chimie m’est venue par la suite. J’aime dire qu’elle est la mère de toutes les industries.

Maths sup, maths spé, des études de chimie à Mulhouse, à Lyon, au Canada et à Strasbourg, puis la recherche. Vous ne regrettez pas la paillasse (NDLR: plan de travail dans un labo)? Votre directeur de thèse dit que vous étiez douée pour les manipulations complexes et pour mobiliser toute une équipe pour réussir…

Il paraît que j’avais des aptitudes… Comment faire en sorte que les polymères placés dans une extrudeuse chauffée à 120° C fusionnent bien? C’était le sujet de ma thèse. Mais ce que j’ai appris durant ces trois années de recherche m’est encore utile, parce qu’au fond, le job reste le même.

Je ne suis plus sur la paillasse, mais je suis une scientifique et, depuis le premier jour, mon métier, c’est l’innovation

Faire de la recherche et être PDG d’un groupe coté, ce n’est quand même pas le même métier?

Mais si! Je ne suis plus sur la paillasse, mais je suis une scientifique et, depuis le premier jour, mon métier, c’est l’innovation. Quand on fait de la recherche, on sait qu’on va échouer, que la certitude d’aujourd’hui n’est pas celle de demain. Cela vous apprend l’humilité, la détermination et ça forge un caractère! Etre leader ou cheffe de labo, c’est le même job. Il s’agit de définir une vision, de donner les outils, les ressources aux meilleurs, de les accompagner, pour qu’ils saisissent les opportunités et deviennent meilleurs encore.

Pas de regrets, alors?

Non, je ne regrette pas, même si j’ai un pincement au cœur quand je rencontre des chercheurs. Je vois leur regard brillant, passionné. Personnellement, j’ai été bénie, j’ai eu la chance de travailler dans différents secteurs de la chimie. Pour moi, il est important de dire aux chercheurs que l’on doit se donner la chance de sortir de son labo, de faire de la place à d’autres espaces. On peut être chercheur, puis avoir une carrière commerciale et ensuite devenir PDG.

Avez-vous l’impression d’être dans un rôle de modèle? Et quel sens y donnez-vous?

Je ne me lève pas le matin en me le disant! Cela ne me préoccupe absolument pas. Si je le suis, c’est par la force des choses. Mais tant mieux si ça peut inspirer d’autres jeunes filles, à Molenbeek, à Casablanca ou encore à Mumbai… J’aime répéter cette histoire marocaine que ma grand-mère me racontait. Elle disait que dans la vie d’une femme, il y a deux voies, la première mène de la maison du père à celle du mari, la seconde mène au cimetière. Pas très enviable comme perspective, n’est-ce pas? Alors, j’ai fait ce qu’elle m’a martelé: trouver une troisième voie. Ce fut l’éducation, qui signifie la liberté de choisir où on vit, comment on vit, avec qui on se marie. Je suis devenue docteure en physique-chimie des polymères.

En résumé, on pourrait affirmer qu’être un modèle n’a pas d’importance à vos yeux?

Si je peux être un modèle pour une jeune fille, la convaincre qu’elle peut tout faire, ça me va. Je sais que les femmes ont besoin de mentors mais aussi de sponsors. C’est ce qui leur manque probablement. Un mentor vous parle, vous aide, vous coache, en confiance et sans conflit d’intérêts. Je le suis moi-même et j’en ai abusé aussi. Mais j’ai également appris qu’il était nécessaire de se trouver des sponsors. Un sponsor parle de vous quand vous n’êtes pas là, dans les cercles de décision, dans un conseil ou une réunion importante.

Aux Etats-Unis, à 46 ans, j’étais CEO d’une boîte de dix mille employés et ça n’a pas fait tant parler…

Vous en avez un peu assez, de cette question?

Disons que ma nomination a fini par ressembler davantage à un fait de société, notamment sur les réseaux sociaux, qu’à une décision stratégique pour l’entreprise. Aux Etats-Unis, à 46 ans, j’étais CEO d’une boîte de dix mille employés et ça n’a pas fait tant parler…

Vous avez été élevée seule par une grand-mère qui faisait les ménages et travaillait comme gouvernante chez des Français…

Je suis née en Afrique et je suis un produit de la diversité, de l’inclusion et de l’égalité. Mais j’ai payé de ma personne. J’ai pris des risques, par exemple, en allant travailler au Moyen-Orient, en Arabie saoudite. Pour y exercer, j’ai porté l’abaya des Saoudiennes. J’avais ce qu’on appelle une baby face et je vendais de la peinture dans le secteur automobile. Mais j’étais déterminée à faire mon travail, quoi qu’il arrive. Au bout de six mois, certains de mes partenaires saoudiens, en réunion, me proposaient le siège de droite, le siège d’honneur. Donc, il faut se créer un écosystème favorable, un écosystème qui vous porte, vos proches, vos mentors, vos sponsors. Mais il y a aussi des choix individuels à faire, des risques à oser prendre.

La diversité défendue par Ilham Kadri ne se limite pas au genre ou à la nationalité.
La diversité défendue par Ilham Kadri ne se limite pas au genre ou à la nationalité. © getty images

Pourquoi avoir fait des Misérables votre livre de chevet?

Au Maroc, Victor Hugo est adoré et lorsque j’étais jeune, j’ai dévoré Les Misérables. Tout y était possible. Après mon bac, j’ai obtenu deux bourses, l’une du Maroc, l’autre de la France. J’ai opté pour une classe préparatoire au lycée Victor Hugo de Besançon, sa ville natale. Pour autant, je dois dire qu’il n’est plus mon livre de chevet aujourd’hui…

En étant la première dirigeante d’origine africaine à la tête d’une société cotée et de cette taille en Europe, à bien des égards, votre carrière est exemplaire…

Nous, les directrices générales de grandes entreprises, nous sommes peu nombreuses. Nous sommes des anecdotes. Quand il n’y aura plus de 8 Mai, quand il ne faudra plus instaurer un quota de femmes dans les entreprises, quand on cessera de leur demander comment elles jonglent entre vie privée et vie professionnelle, alors qu’on ne pose pas la question aux hommes, ce jour-là sera le plus beau de ma vie parce que cela signifiera qu’il y aura davantage de diversité.

Bio express

1969 Naissance à Casablanca, le 14 février, d’un père marocain et d’une mère française.

1997 Doctorat en physico-chimie macromoléculaire, puis intègre Royal Dutch Shell en Belgique.

2002 Entre chez Union chimique belge.

2007 Rejoint Dow Chemical.

2013 Intègre Diversey, aux Etats-Unis.

2019 Première directrice générale de Solvay, en Belgique.

Vous évoluez dans un univers très masculin. Avez-vous été confrontée aux stéréotypes de genre?

Il y a seize ans, par exemple. J’étais en congé de maternité et on m’a demandé: «Comment allez-vous y arriver?» On ne pose pas cette question aux jeunes pères. Mais au travail, je ne me définis pas comme une femme. Je suis d’abord une CEO, une directrice générale de ma société. Quand je suis avec mon comité exécutif, la problématique du genre doit être invisible. C’est la méritocratie et la performance qui doivent prévaloir. Les gens ne se souviendront pas de vous parce que vous êtes la première à la tête de Solvay, mais ils se souviendront de la performance, de l’héritage que vous laissez et c’est la même chose pour un homme ou pour une femme.

Vous n’étiez pas favorable à une politique de quotas?

J’ai toujours été prudente avec les quotas mais je dois dire que les conseils d’administration se sont féminisés grâce à eux. Cependant, je crois d’abord à la méritocratie. Mais ce qu’il faut au départ, c’est le vivier, il faut préparer les femmes à ces métiers-là, depuis l’école. Il faut plus de jeunes femmes dans les métiers scientifiques, technologiques, mathématiques et de l’ingénierie, car il n’y en a pas assez. C’est là où l’Etat peut nous aider car le seul garant de l’égalité est l’accès à l’éducation.

Vous êtes attentive à la place des femmes chez Solvay?

Il y a 29% de femmes employées au sein de Solvay, un peu plus en recherche et innovation, soit 33%, 34% chez les juniors et 20% dans le top 30. Nous n’avons pas pour autant résolu le problème. Je voudrais côtoyer plus de femmes, de collaboratrices, de consommatrices, de clientes… Mais je n’intellectualise pas les sujets realtifs au plafond de verre. Je préfère me concentrer sur la création des conditions pour rendre l’entreprise plus inclusive. On perd les femmes à des moments critiques, comme la maternité. Moi-même, je l’ai vécu. C’est pour cette raison que nous avons étendu le congé de maternité et de paternité, y compris en Chine et aux Etats-Unis, à seize semaines, et ce, quelle que soit l’orientation sexuelle. Chez Solvay, d’ici à 2025, la short-list de chaque offre d’emploi pour le management doit être constituée pour moitié de candidats issus du monde de la diversité. Nous avons également introduit les CV anonymes. C’est de cette façon que l’on parviendra à alimenter le pipeline des talents. Solvay n’est pas une société philanthropique. Nous ne le faisons pas par charité, mais parce qu’on ne peut pas se priver de la moitié de la population mondiale! C’est aussi une condition sine qua non pour améliorer la performance. La diversité influence la performance sur le plan du retour sur investissement, d’innovation, des cultures d’entreprise… Les entreprises du S&P 500 (NDLR: un indice boursier basé sur les cinq cents grandes sociétés cotées sur les Bourses aux Etats-Unis) dont le conseil d’administration est composé d’un nombre de femmes supérieur à la moyenne ont un rendement sur capitaux propres supérieur de 15%.

«L’inclusion et l’égalité, c’est ce que l’on fait, la diversité, c’est ce que l’on voit»: c’est votre mantra?

Oui et lorsque je parle de diversité, elle ne se limite pas au genre ou à la nationalité. Je parle aussi de la diversité des ethnies, des religions, des orientations sexuelles, des formations, des handicaps visibles et invisibles. J’insiste également sur la diversité des façons de penser. Les équipes peuvent être les plus diverses s’agissant du genre, des origines et de la nationalité, à quoi cela sert-il si leurs membres pensent tous la même chose? L’important est de travailler sur notre capacité à être inclusif, avant même d’apporter de la diversité. Si vous n’écoutez pas la diversité, elle vous quitte et, en général, ce sont les meilleurs qui partent d’abord. Les entreprises qui ont cette prise de conscience et agissent en ce sens sont celles qui dureront.

On m’étiquette souvent comme féministe, alors que je me considère essentiellement comme humaniste.

Vous cherchez également à réduire l’écart salarial.

Dans chaque pays et par profession, nous avons publié l’écart salarial entre les femmes et les hommes. En Belgique, et c’est une exception, les femmes sont mieux payées. Cela dit, identifier, communiquer et combler les écarts salariaux sont un de nos objectifs. Nous ne sommes pas précurseurs mais nous n’attendons pas les lois, nous voulons aller vite à présent.

Etes-vous féministe?

Le combat féministe dépasse la seule question des femmes. Il devient celui pour la dignité de la personne humaine. On m’étiquette souvent comme féministe, alors que je me considère essentiellement comme humaniste.

Pour diriger une entreprise, les femmes sont-elles dotées de qualités que les hommes n’ont pas, et inversement?

Homme ou femme, les qualités sont les mêmes. Diriger, c’est donner du sens. Les patrons dépourvus d’intelligence émotionnelle et d’empathie vont disparaître. En plus d’avoir une vision, de définir un cap, de créer une culture pour le faire, il faut de l’empathie, un management inclusif, ne pas faire cavalier seul. Je crois à l’intelligence collective et à la diversité.

« Au travail, je ne me définis pas comme une femme. Je suis d’abord une CEO, une directrice générale de ma société. »

Comment résumeriez-vous le leadership?

Le leadership, c’est créer un contexte propice à rendre les choses possibles, permettre aux autres autour de vous de se sublimer, de se surpasser. La qualité d’un leader réside dans sa capacité à faire émerger de nombreux leaders.

Le capitalisme des années 2000 est-il encore celui qui fait recette aujourd’hui? Comment peut-il être en phase avec les préoccupations actuelles?

Je n’ai pas de mot tabou et j’utiliserais les termes de capitalisme responsable. Il n’y aura pas de profit sans développement durable, et inversement. Si nous ne misons que sur la durabilité, nous pénalisons une partie des individus qui se sentiraient exclus, avec le risque d’un syndrome de type «gilets jaunes». Si nous ne misons que sur le profitable, nous sommes condamnés. En d’autres termes, je le répète, il n’y aura pas de profit sans développement durable, et inversement ; c’est important. Si on parle de Solvay, nous misons sur la circularité et le profitable. C’est la raison pour laquelle j’ai rejoint Solvay: je suis convaincue que la réinvention du progrès est la raison d’être de l’entreprise.

«La qualité d'un leader réside dans sa capacité à faire émerger de nombreux leaders.»
«La qualité d’un leader réside dans sa capacité à faire émerger de nombreux leaders.» © ID/photo agency

Mais le progrès tel que l’imaginait Ernest Solvay n’est plus le même aujourd’hui.

On se remet en cause. On réinvente la façon dont on produit, dont on crée. Je croyais au rebond vert avant cette crise.

La chimie n’a pourtant pas toujours bonne presse…

Oui, nous faisons partie du problème mais aussi de la solution. Nous nous tournons vers des métiers d’avenir, liés au développement durable. Ce sont par exemple ceux de l’allégement des matériaux et des véhicules: nous inventons de nouveaux polymères qui permettent de réduire le poids des avions, des voitures, des vélos électriques et donc d’émettre moins de CO2. Ou ceux des batteries des voitures électriques et leur recyclage: il s’agit d’en tirer des matériaux critiques, comme le nickel, le cobalt, et de les transformer en matière première de haute qualité, pour les réinjecter dans la même chaîne de valeur. Nous sommes aussi dans l’hydrogène vert, un domaine nouveau et prometteur pour l’industrie et pour combattre le changement climatique. Nous avons également rejoint les accords de Paris et nous avons doublé la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre. Nous visons la neutralité carbone avant 2050, entre autres, en abandonnant le charbon d’ici 2030, la première énergie primaire que nous avons utilisée depuis la naissance de ce groupe, il y a 159 ans dans nos usines de carbonate de soute.

Vous souhaitez convaincre que Solvay est un employeur de choix?

Je veux faire savoir ce que nous faisons, dire aux jeunes de venir chez Solvay. C’est une boîte qui œuvre au progrès, au développement durable. Si on veut sauver le monde, il faut faire des sciences et de la chimie! Nous avons ainsi des activités résilientes, dans l’hygiène, la santé… La vanilline dans vos gâteaux, nous la produisons à partir de l’écorce de riz qui, normalement, est un déchet. Avant, on pensait un produit, on le fabriquait et on cherchait à le vendre, et on parle de sa fin de vie. Il faut maintenant parler de la fin de son premier usage, et pourquoi pas un usage perpétuel. Aujourd’hui, il faut penser le produit de façon circulaire depuis sa création. La chimie sera au cœur de la nouvelle économie circulaire. Personnellement, j’ai grandi dans un contexte où il fallait se montrer avare à l’égard des ressources. Au Maroc, nous n’avions pas le luxe de gaspiller. C’est resté un principe important chez moi.

« Diriger, c’est donner du sens. Les patrons dépourvus d’intelligence émotionnelle vont disparaître. »

Vous portez une double culture. D’où vous sentez-vous?

J’ai une double culture, marocaine et française et j’ai évidemment un lien affectif avec le Maroc. Je suis mariée à un Belge, mon fils est belge et je travaille pour un emblème belge. En revanche, je me sens avant tout citoyenne du monde… La France m’a distinguée chevalier de la Légion d’honneur et je dois confier que cela me touche. Ce pays m’a offert l’école gratuite. Tout part de là.

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