"Au niveau de l’isolation, il risque d’y avoir du saupoudrage, si les travaux réalisés ne respectent pas les conditions permettant de passer à la phase suivante." © Philippe Clement/Arterra/Universal Images Group via Getty Images

Primes rénovation : la Wallonie rouvre-t-elle la porte aux dérives ?

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste au Vif

Comme le gouvernement wallon l’a annoncé ce 21 mars, il ne faudra plus respecter l’ordre des travaux préconisé dans un audit logement pour percevoir les primes à la rénovation. Si la mesure doit mettre fin à des blocages inutiles, elle comporte encore de nombreuses inconnues.

La crise énergétique l’a brutalement rappelé : investir dans l’efficacité énergétique de son logement constitue une priorité absolue, tant pour le portefeuille que pour le climat. Singulièrement dans une région comme la Wallonie, où la moitié des logements ont été construits avant la Seconde guerre mondiale. Mais les ménages empruntant la voie de la rénovation énergétique se heurtent encore souvent à la complexité des régimes de primes, aux conditions d’octroi inutilement pointilleuses et aux délais de traitement des dossiers – jusqu’à un an – par l’administration. Dans ces conditions, il est illusoire d’espérer tripler, voire quadrupler, le rythme des rénovations dans les prochaines années, confirment les professionnels de la construction. Tout comme d’atteindre la neutralité carbone de l’ensemble du bâti wallon en 2050.

Il faut donc revoir les mécanismes de soutien, plus encore depuis la hausse fulgurante des prix des matériaux. Ce 21 mars, le gouvernement wallon a ainsi annoncé une revalorisation et une simplification de ses primes à la rénovation, qui n’entrera toutefois pas en vigueur avant quelques mois. « Nous saluons cet effort qui va dans la bonne direction, même si l’enveloppe budgétaire prévue est similaire à celle de la Région de Bruxelles-Capitale, alors que l’on n’agit pas sur les mêmes échelles », commente Hugues Kempeneers, directeur général d’Embuild Wallonie (ex-Confédération construction wallonne).

Le nouveau système est aussi censé mettre fin à l’obligation de respecter scrupuleusement l’ordre des travaux repris dans l’audit logement, une étape qui restera néanmoins indispensable pour bénéficier de nombreuses primes. Jusqu’à présent, toute demande de prime dont le chantier s’écarte in fine de l’ordre exact des travaux recommandés par l’auditeur logement se voit recalée par l’administration. Le demandeur doit alors refaire appel à son auditeur pour rectifier le tir, une mission souvent inutilement chronophage et coûteuse.

 « En voulant trop bien faire les choses, beaucoup d’éléments peuvent bloquer un dossier, confirme un auditeur agréé du Brabant wallon. Avant d’obtenir la première prime, la maison doit être salubre selon les critères de l’ex-département du logement : gaz et électricité conformes, réalisation d’un test radon, présence d’amiante, risque de chute au niveau de telle fenêtre… Tout cela figure dans le rapport d’audit. Mais si l’un des points n’est pas réalisé ou passe à la trappe dans le suivi des travaux pour l’une ou l’autre raison, la Région gèle l’ensemble du dossier jusqu’à ce que tout soit réglé. Ainsi, l’absence d’un simple test radon peut bloquer le processus pour plusieurs mois. » En injectant de la souplesse, la réforme a donc le mérite de lever d’inutiles freins à la rénovation. Elle permet aussi de verser les primes pour chaque étape réalisée, et non plus au terme de l’ensemble des travaux.

Même dépourvu d’un phasage contraignant, l’audit logement reste bien d’actualité. Une bonne nouvelle, estime Françoise Buyse, auditrice logement à Libramont. « En laissant davantage de liberté, on en revient à l’audit de base tel qu’il était mené auparavant, mais avec le volet salubrité en plus. Pour Amandine Lebrun, auditrice logement chez Eureca, cette latitude peut permettre à des particuliers de prioriser des investissements plus en phase avec leur budget. « L’exemple que l’on rencontre le plus souvent, c’est l’isolation du plafond des caves : une mesure peu coûteuse et efficace, mais qui pouvait rester en stand-by tant que la rénovation de la toiture n’avait pas eu lieu. »

En revanche, la réforme pourrait bien rouvrir la porte à certaines dérives, si un ménage ou un entrepreneur s’écarte drastiquement des recommandations de l’audit. « Il y a du positif et du négatif, poursuit Amandine Lebrun. Au niveau de l’isolation, il risque en effet d’y avoir du saupoudrage, si les travaux réalisés ne respectent pas les conditions permettant de passer à la phase suivante. » Il incombera donc à l’auditeur d’insister pour que l’ordre logique des travaux soit respecté autant que possible, ou qu’il soit compatible avec des rénovations ultérieures. Ainsi, un ménage devra penser à placer une surépaisseur lors d’un changement de châssis préalable à une future isolation par l’extérieur de son habitation.

« La Wallonie est la seule région du pays à ne pas avoir entrepris une réforme fiscale favorable à l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments. »

La principale inquiétude des auditeurs interrogés concerne la ventilation des habitations rénovées, un poste souvent négligé par les ménages et pourtant primordial pour la santé et la salubrité future du logement. « Il sera plus difficile de les convaincre de ventiler, comme la Région l’impose passé un certain seuil d’isolation. Or, sans contrainte sur un ordre de travaux, je ne vois pas comment on pourra vérifier cela », résume un auditeur. De son côté, Amandine Lebrun craint aussi que l’augmentation du plafond des travaux éligibles à la prime « petits travaux » (qui passera de 3 000 à 6 000 euros HTVA), pour laquelle un audit n’est pas nécessaire, bénéficie à des rénovations peu en phase avec l’avenir du bâti concerné : « A ce niveau, il s’agit d’un retour en arrière. »

Malgré cette réforme à venir, le directeur général d’Embuild Wallonie rappelle que la marge de progression du soutien des pouvoirs publics reste immense, en particulier dans un contexte économique compliqué. « En 2019, sept ménages sur dix avaient accès à la propriété, conclut Hugues Kempeneers. En 2023, ce n’est plus le cas que pour quatre ménages sur dix. Il y a une vraie crise d’accessibilité financière. Quant aux propriétaires, tous n’ont pas les moyens de rénover leur logement. La Wallonie est la seule région du pays à ne pas avoir entrepris une réforme fiscale favorable à l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments. En Flandre, les droits d’enregistrements peuvent aller jusqu’à 1% si on effectue certains travaux de ce type. En région bruxelloise, on peut bénéficier d’abattements importants permettant d’investir plusieurs dizaines de milliers d’euros en ce sens. En Wallonie, on en est encore à une fiscalité du siècle dernier. »

De son côté, le ministre wallon de l’Energie, Philippe Henry (Ecolo), continue d’explorer les pistes permettant de faciliter davantage les procédures administratives pour l’octroi de primes à la rénovation, souligne son cabinet. Outre l’information qu’ils obtiennent via la réalisation d’un audit énergétique, les ménages wallons peuvent quant à eux se tourner vers plusieurs sources fiables pour se familiariser avec les méandres des primes et des prêts à taux zéro :

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