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L’urgence sociale est aussi liée à celle du climat, comme ici au Pakistan, lors des inondations de cet été. © getty images

Crise énergétique: protéger le pouvoir d’achat et/ou le climat, une double urgence politique

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

Protéger le pouvoir d’achat et/ou le climat, une double urgence. La guerre en Ukraine et ses conséquences sur les prix de l’énergie seront-elles un frein ou un accélérateur à la transition écologique? Tout dépendra du choc social et de la réponse des Etats.

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L’urgence. Le mot est sur toutes les lèvres. Celles des politiques, des experts, des syndicats, des associations de consommateurs… Il est dicté par l’explosion des factures d’énergie qui menace de provoquer une déflagration sociale si aucune solution efficace n’est sortie du chapeau. Au point que l’«urgence climatique», elle, semble remisée au second plan, malgré un été de sécheresse désastreux qui révèle une accélération pire que prévu du réchauffement. Sauver le pouvoir d’achat est devenu, par conséquent, plus essentiel que sauver la planète. Question de priorités dans le temps… Le prix du mégawattheure de gaz flirte avec les 300 euros et l’hiver 2022 passe avant l’hiver annoncé de l’humanité.

La nécessité de diminuer la consommation d’hydrocarbures est désormais davantage intégrée du fait du prix du gaz que du fait de l’urgence climatique.

Sommes-nous obligés de choisir? Le risque «gilets jaunes» ou «don’t pay» aura-t-il raison des plans de sauvetage du climat? Les gouvernants se rangeront-ils aux appels à ralentir la transition, tels ceux lancés par Marine Le Pen durant la campagne présidentielle française, qui lui avait valu d’être taxée d’irresponsable?

«Les politiques climatiques sont bousculées par un choc exogène, l’invasion de l’Ukraine dans la foulée de la reprise post-Covid, qui entraîne une hausse des prix de l’énergie d’une ampleur tout à fait inattendue, observe Edwin Zaccaï, docteur en sciences de l’environnement à l’ULB. Il ne faut pas sous-estimer la soudaineté d’un choc aussi puissant ni les forces opportunistes qui veulent maintenir les prix bas et prendre uniquement des décisions de court terme. Le populisme constitue aussi une menace pour la transition, il faut l’éviter.» Résultat: tout se fait dans le désordre. Les décideurs cherchent une porte de sortie rapide, même la plus étroite qui soit. Tant pis s’il faut redémarrer des centrales à charbon, le fossile le plus destructeur de la couche d’ozone.

Une bonne excuse

Le court et le moyen termes ne sont cependant pas si éloignés. Même si l’échéance hivernale motive des décisions absurdes pour la planète, les gouvernements européens ambitionnent de réduire la dépendance de leur économie aux énergies fossiles, par la sobriété, le développement d’énergies alternatives, la rénovation de l’habitat… «Cela doit se faire plus vite qu’on ne le pensait avant le choc énergétique, constate le Pr Zaccaï. Certes, dans le sang et les larmes, mais les décideurs ont une bonne excuse. La nécessité de diminuer la consommation d’hydrocarbures est désormais davantage intégrée du fait du prix du gaz que du fait de l’urgence climatique.»

La guerre en Ukraine pourrait-elle finalement être un accélérateur de la transition écologique? «Le plan RePower de l’Union européenne visant à mettre fin aux importations de gaz russe en 2027 repose sur deux piliers: d’un côté, la stimulation de l’efficacité énergétique avec le recours aux énergies renouvelables, de l’autre, la diversification des approvisionnements en gaz avec le boom des importations de GNL (NDLR: gaz naturel liquéfié) qu’on sait beaucoup plus polluant que le gaz transporté par pipeline», notait Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD, en avril dernier. Outre cet antagonisme entre géopolitique et climat, qui s’ajoute à l’urgence de ne pas laisser les braises sociales s’enflammer, une autre question hante les gouvernants, celle du financement de la transition.

2% à 3% du PIB mondial

Les économistes spécialistes du climat s’accordent sur un ordre de grandeur: la neutralité carbone devrait coûter 2% à 3% du PIB mondial. «C’est à la fois peu et beaucoup, reconnaît Edwin Zaccaï. C’est surtout plus compliqué lorsque les Etats sont fortement endettés, comme ils le sont aujourd’hui.» Dans une tribune du Time, publiée en janvier, Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens, soulignait, en comparaison de ce chiffre, que tous les deux ans, 2,4% du PIB partaient en gaspillage alimentaire ou que, chaque année, les bénéfices dissimulés à l’étranger par les entreprises représentaient 6% de ce même PIB. Ou encore que, lors de la crise financière de 2009, les Etats-Unis avaient consacré 3,5% de leur PIB pour secourir les banques (4% en Belgique, selon la Cour des comptes, avant que l’Etat n’ en récupère une partie).

Il ne faut pas attendre l’Europe... Les responsables nationaux, comme Alexander De Croo (ici, avec Ursula von der Leyen), ont tendance à renvoyer sans cesse la balle vers l’UE.
Il ne faut pas attendre l’Europe… Les responsables nationaux, comme Alexander De Croo (ici, avec Ursula von der Leyen), ont tendance à renvoyer sans cesse la balle vers l’UE. © belga image

Plus convaincant encore: si l’économie mondiale s’est remise du choc pétrolier de 1974 évalué à 3,6% du PIB mondial, elle devrait pouvoir assurer la transition climatique. Le problème est qu’on part d’une dépendance à 80% à l’échelle mondiale des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) – 70% pour l’UE – dans le mix énergétique. «On paie le retard qu’on a pris sur les politiques de décarbonation, relève Camille Defard, spécialiste en politique européenne de l’énergie à l’Institut Jacques Delors. Les bâtiments, par exemple, représentent 40% de la consommation de l’énergie finale en Europe. Or, cela fait vingt ans que des politiques de rénovation du bâti ne sont pas mises en œuvre. La majorité des bâtiments en Europe sont toujours inefficaces sur le plan énergétique.»

Qui paiera la transition?

Il y a donc du pain sur la planche. Reste aussi à savoir qui mettra la main au portefeuille. Les Etats, les entreprises, les consommateurs? Une certitude: pour réussir la transition, il faut faire payer les émissions de CO2. La tarification carbone est essentiellement du ressort de l’Union européenne dont les institutions sont, depuis cet été, en pleine ébullition pour réformer le fameux Système d’échange de quotas d’émission (SEQE). Créé en 2005 dans la foulée de l’accord de Kyoto, ce vaste marché carbone a longtemps été critiqué pour son inefficacité. Il prévoit, pour les producteurs d’électricité, un certain nombre de «droits à polluer» et des quotas gratuits pour l’industrie, en fonction d’un plafond annuel d’émissions de gaz à effet de serre au-delà duquel les pollueurs doivent acheter des quotas supplémentaires. A l’inverse, ceux qui émettent moins peuvent en revendre.

Le secteur industriel bénéficie à 90% de quotas gratuits, ce qui n’incite pas à réduire les émissions.

Les achats de quotas supplémentaires se font soit aux enchères sur une plateforme officielle, soit sur le marché auprès des sociétés qui ont suffisamment réduit leurs émissions. Le prix est déterminé par l’offre et la demande, mais aussi par le nombre de quotas disponibles, de plus en plus limité par l’UE au fil des ans. «Cela a bien fonctionné sur le secteur électrique, pas sur le secteur industriel qui bénéficie à 90% de quotas gratuits, ce qui n’incite pas à réduire les émissions», analyse Camille Defard. D’où la volonté de la Commission européenne de supprimer cette gratuité. A quelle date? Après un beau crêpage de chignon entre droite, verts et sociaux-démocrates, le Parlement s’est mis d’accord sur une suppression progressive à partir de 2027, concomitamment à la mise en place de la taxe carbone aux frontières de l’Union européenne.

Quel Fonds social pour le climat?

Les négociations en trilogue avec le Conseil et la Commission doivent seulement commencer, mais pas avant octobre. La route sera encore longue avant d’accoucher d’une réforme. En outre, la Commission a proposé d’introduire également une tarification carbone pour le transport routier et le chauffage des bâtiments, voulant donner un signal prix sur le carburant et le mazout pour inciter à en consommer moins. «Conscient du risque politique en matière de crise sociale, le Parlement a décidé, en juin dernier, d’exempter les consommateurs de cette tarification, d’autant qu’il serait facile pour les gouvernements nationaux d’accuser l’Europe d’être responsable de l’explosion de leurs factures, mais jusqu’ici, le Conseil a bloqué», remarque Camille Defard.

Le Parlement européen s’est déchiré sur la question de la réforme du marché carbone, avant de trouver un compromis. Mais la route est longue…
Le Parlement européen s’est déchiré sur la question de la réforme du marché carbone, avant de trouver un compromis. Mais la route est longue… © belga image

Dans le contexte de la crise énergétique (et bientôt économique), ces négociations du trio européen s’annoncent tendues. Un accord est attendu pour la fin 2023. A voir. Car il existe une autre pomme de discorde: celle du Fonds social pour le climat (FSC). Doté de 59 milliards d’euros provenant des rentrées du nouveau marché carbone, ce fonds sera destiné à soutenir les ménages les plus vulnérables et les petites entreprises face à la hausse des tarifs. Commission et Parlement ont imaginé que chacun des Vingt-Sept présente un plan climat social, financé 50/50 par le futur FSC et par les Etats eux-mêmes avec leurs propres recettes carbone, ce qui doublerait, dans les faits, le budget du FSC. Mais, ici aussi, le Conseil a calé. «C’est dramatique, estime Camille Defard, car cela permettrait de diriger davantage d’argent du nouveau marché carbone vers des actions climatiques socialement justes.» Vu la crise sociale liée aux prix de l’énergie, un FSC plus ambitieux pourrait toutefois s’imposer dans les négociations.

Éviter et non taxer les surprofits

On le voit, faire converger urgence sociale et urgence climatique est compliqué. Mais l’Europe, vers qui les gouvernants nationaux – d’Emmanuel Macron à Alexander De Croo – renvoient sans cesse la balle, n’est pas la seule à blâmer. «Il ne faut pas attendre l’Union européenne, avertit Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un développement durable. Chaque Etat a un rôle important à jouer à domicile. Pour les ménages, il n’y a pas d’incompatibilité entre l’enjeu de l’énergie et celui du climat, pourvu qu’on travaille du côté des revenus plutôt que celui des prix, car cela permet de garder un incitant économique à moins polluer. Avec un chèque énergie, on a encore tout avantage à réduire sa consommation, bien plus que si on diminue la TVA sur les prix des hydrocarbures.» Et d’ajouter, pour alimenter le débat actuel: «Il faut arrêter de parler de la taxation des surprofits. Il serait plus judicieux d’éviter, en amont, qu’il y ait des surprofits.»

Pour les responsables politiques, le défi est de taille car il est double. Ils devront composer avec les manifestations pour le pouvoir d’achat et les marches pour le climat, dont la prochaine est annoncée le 23 octobre à Bruxelles, peu avant la COP27. Cette prochaine conférence mondiale pour le climat, la première depuis la guerre en Ukraine et la spectaculaire explosion des prix des énergies fossiles, sera un test crucial. Sous la pression des pays du sud, il est prévu qu’elle se penche sur un nouveau mécanisme financier de compensation des pertes et dommages liés aux catastrophes climatiques, dont souffrent bien plus les populations du sud que du nord de la planète. Social et climat s’invitent décidément à toutes les tables. Chaud devant.

Le retour de l’état

Planification. Ce mot émerge aussi de plus en plus dans le discours public lorsqu’on évoque la transition écologique. Si le prix carbone reste déterminant dans la stratégie climat globale, les Etats devront davantage agir pour déterminer le rythme de la transition: mobilité, choix territoriaux, sociaux et technologiques, réglementations… Des décisions qui devront porter bien au-delà d’une législature. De Jean Pisani-Ferry (de l’influent think tank Bruegel) à Bruno Colmant, la question de la planification revient au goût du jour et d’une époque d’incertitudes dignes d’événements historiques comme la Seconde Guerre mondiale ou le krach de 1929.

«Il y a des changements majeurs de comportement à opérer pour sauver le climat et les crises seront de plus en plus fréquentes à gérer, insiste Romain Beaucher, ex-conseiller ministériel en France et consultant en design de politiques publiques. On ne peut s’en remettre aux seuls « colibris » (NDLR: qui œuvrent à l’émergence d’une société écologique et solidaire) ou aux innovations technologiques. On a besoin de l’action publique à tous les échelons, du national au local, administrations comprises, surtout pour accompagner. Le relationnel est primordial, car plus les gens sont éloignés de l’action publique, moins ils sont prêts à accepter de faire des efforts. Si leur dernier contact avec l’autorité publique est une radiation du chômage ou un PV pour excès de vitesse, il y a peu de chance que celle-ci ait, à leurs yeux, la légitimité pour leur demander de mieux isoler leur maison ou de faire du covoiturage.»

Cet expert (1) regrette l’absence de réflexion sur le sujet. Or, repenser le rôle de la puissance publique est aussi une manière de lutter contre le populisme. «Il faut parvenir à arrimer le plus de gens possible à ce changement, dans un cadre démocratique et l’affirmation de valeurs d’émancipation individuelle et collective, souligne-t-il. Si on en laisse de côté, ils risquent de virer populistes.» Et de pointer la dernière étude du centre de recherche Cevipof qui révèle que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen a progressé de neuf points chez les agents publics ces cinq dernières années. «Un constat inquiétant, selon Romain Beaucher, car cela peut avoir un effet d’entraînement évident sur le corps social.» Et les autres pays européens ne sont pas à l’abri de cette menace.

(1) Coauteur de L’Etat qu’il nous faut: des relations à renouer dans le nouveau régime climatique, éd. Berger-Levrault, 2021.

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