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Elon Musk aux manettes de Twitter, danger? «Des patrons plus puissants que des Etats»

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

Le 25 avril dernier, Elon Musk a annoncé sa volonté de racheter Twitter. Un milliardaire à la tête d’un réseau social, danger ? L’analyse de Julien Giry, docteur en sciences politiques à l’université de Tours.

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Pourra-t-on (encore davantage) dire tout et n’importe quoi sur Twitter d’ici peu?

On verra. Ce qui est sûr, c’est qu’Elon Musk est très intolérant envers tout ce qui est contre Elon Musk. Cela suffirait déjà à provoquer une sacrée censure ou une importante modération. On sait aussi qu’il y a des précédents, qu’il a fait virer des journalistes ou exercé des pressions sur des chaînes de télévision qui avaient diffusé des reportages ou émis des commentaires qui lui déplaisaient. Hormis ça, pourra-t-on tout dire? Oui et non. Ce qui reste dans le cadre légal, certainement. Le commissaire Thierry Breton (NDLR: en charge du Marché intérieur) l’a dit: « Elon Musk devra se soumettre aux règles de l’Union européenne. »

Mais les outils législatifs ne seront jamais assez affinés pour guider chaque décision à prendre. Il reste une part d’appréciation…

C’est là toute la difficulté. On a une zone grise qui dépend aussi du bon vouloir des plateformes. Or, il existe un grand manque de transparence dans les données qu’elles fournissent chaque année à l’Europe. Il faut aussi rappeler que c’est elles qui mettent concrètement en œuvre des outils de contrôle, elles qui pratiquent le déplateformage et la modération et il est compliqué de savoir exactement comment elles gèrent ces contenus. On sait par exemple que, pour Twitter, seuls 15% des signalements sont déplateformés. D’autant que, non seulement nous sommes soumis à leur bon vouloir, mais il faut en outre tenir compte ce qui passe sous le radar. Une série de petits comptes peuvent s’avérer assez proactifs mais pas assez grands pour être détectés.

On a une zone grise qui dépend du bon vouloir des plateformes. Or, il y a un grand manque de transparence dans les données qu’elles fournissent.

Ce rachat pose la question de la concentration des canaux de communication entre les mains de quelques puissants magnats, comme on l’observe d’ailleurs également en France…

En effet, c’est interpellant également. Ces grands empires font que certains patrons sont plus puissants que des Etats, et que nous restons soumis à leur bon vouloir. Dans le cas de Twitter, on se demande jusqu’à quel point la désinformation sera autorisée du moment qu’on ne dit pas de mal du patron. Et effectivement, on observe déjà ça avec Vincent Bolloré (NDLR: milliardaire et magnat de la presse et de l’audiovisuel) qu’on ne peut pas critiquer. En matière de liberté d’expression, de pluralisme des médias, c’est assez inquiétant.

Par effet domino, cela pourrait-il conforter ces grands patrons dans leur volonté de faire des médias ce qu’ils veulent?

Je crois que Bolloré n’a pas vraiment l’intention de changer sa manière d’agir. Au contraire, l’hyperconcentration et le management agressif ont toujours été sa stratégie. On observe la même tendance aux Etats-Unis avec Rupert Murdoch, par exemple. Le paradoxe, c’est qu’on entend garantir la liberté d’expression tout en en réduisant une autre. Les grands amis de la liberté d’expression qui crient à la censure sur Facebook, sur YouTube, sont aussi les premiers à soutenir Poutine.

Connaît-on l’impact réel des réseaux sociaux sur les opinions des individus?

Il est intéressant de constater, notamment en ce qui concerne le complotisme, qu’être viré des grands médias comme Facebook ou Twitter devient une sorte de satisfecit. Ceux qui se font exclure y voient la preuve qu’ils sont des opposants sérieux, qu’ils comptent vraiment. Ils adorent être factcheckés. C’est devenu une lettre de noblesse et ça les conforte dans l’idée qu’ils sont dans le vrai. C’est ce que commencent à mettre au jour certaines études: un véritable retournement du stigmate.

Julien Giry, docteur en science politique à l’université de Tours. © dr

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