Damien Ernst © belga

Damien Ernst: « 10.000 euros pour sa facture d’énergie risque d’être la réalité »

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

« On se dirige vers une crise économique colossale pour l’Europe », alerte Damien Ernst, professeur à l’ULiège et spécialiste de la question énergétique. Si le ménage moyen peut s’attendre à une facture d’énergie annuelle de 10.000 euros, l’industrie risque aussi d’être fortement impactée. « La Belgique a un gros coup à jouer pour éviter d’aggraver la situation européenne. » Interview.

Damien Ernst, la suspension de Nord Stream 1 a-t-elle provoqué l’onde de choc attendue sur le marché du gaz ?

L’onde de choc est bien réelle, mais elle s’accompagne d’une autre mauvaise nouvelle pour la facture énergie. Pour la première fois, les Russes disent explicitement qu’ils ne rouvriront pas les livraisons sans que les sanctions occidentales ne soient levées. Avant, ils trouvaient toujours des excuses. Maintenant, ils l’affirment clairement. Cela signifie qu’ils ne vont probablement plus livrer qu’à la Hongrie. Les quantités de gaz qu’on va recevoir en Europe vont être quasi nulles.

Cela se répercute-t-il déjà sur le prix du gaz ? Et sur la facture d’énergie?

Lundi, le prix du gaz a augmenté de 25%, jusqu’à presque 30%. Mais le gros changement, c’est que les prix du gaz resteront élevés au-delà de 250 euros par mégawattheure pour l’hiver. On parlait d’une facture d’énergie entre 9.000 et 10.000 euros pour un ménage moyen. Mais on espérait que les prix baissent en hiver, comme c’est la période principale où l’on consomme le gaz. Et que ce ne soit qu’un mauvais avertissement. Mais cela risque fortement de se réaliser.  

A quoi doit-on s’attendre sur le court terme ?

De toute façon, avec des prix de 270 euros par mégawattheure, personne ne va/peut compenser. A très court terme, il faut s’attendre à des fermetures d’usines, des faillites et des délocalisations. Les industriels consomment autant de gaz en été qu’en hiver. Des pans entiers de l’industrie vont souffrir, car on doit aller chercher l’équivalent de 400 térawattheure. Les premiers qui vont y passer, ce seront donc les usines. On va assister à un effondrement de toute l’industrie qui dépend beaucoup de l’énergie.

Voyez-vous des solutions pour limiter la casse ?

Pour une entreprise, les prix sont faramineux. Je ne pense pas que le gaz va monter beaucoup plus haut. Je pense qu’on va assister à une vague de fermetures, qui pourrait ensuite conduire à une diminution des prix. Mais cette diminution des prix se passera dans la douleur. Cela signifie moins de rentrées pour les Etats, des pays complètement «bankrupt». Des Etats «bankrupt» qui doivent emprunter, c’est ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Avec un euro qui va encore dévaluer. Il ne faut pas avoir peur des mots, on se dirige vers une crise économique colossale pour l’Europe. Avec une destruction du tissu industriel, une inflation et une dévaluation de l’euro.

Avec quels impacts directs sur les ménages ?

On se dirige vers une facture énergie annuelle par ménage à 9.000, 9.500 euros si le prix du gaz se maintient à 270 euros par mégawattheure. Mais je suspecte également une dévaluation de l’euro en plus. Donc, on peut arriver à 10.000 euros.

Aurait-on pu davantage anticiper ?

A un moment donné, il faut arrêter de rigoler. A moins d’être complètement malhonnête intellectuellement, ce qui nous a mis dedans, c’est la politique anti-nucléaire européenne. Les Allemands nous ont beaucoup trop fait dépendre du gaz russe. Maintenant, il faut stopper toutes les décisions de sortie du nucléaire. En Belgique, tout doit être fait à court terme pour prolonger Tihange 2 et Doel 3. Le gouvernement doit arrêter de tergiverser. En fermant Tihange 2 et Doel 3, cela augmente la consommation de gaz d’environ 32 térawattheure. C’est énorme. Et on doit le réduire de 400 au niveau européen. Donc, on va aggraver le problème européen de 8%. Cette mesure est primordiale. On pourrait réduire de 8% du problème européen. Ne pas le faire serait extrêmement préjudiciable.

Voyez-vous d’autres solutions à mettre en œuvre ?

Je pense qu’ils doivent implémenter ce qu’on appelle un « market cap » au niveau du gaz. Par exemple, en fixant le prix du gaz à maximum 150. Donc, cela signifierait que toutes les pipelines qui n’ont pas d’autres choix que d’amener le gaz en Europe vont être obligées de le vendre à 150. Ce qui serait déjà très bien payé. En d’autres termes, c’est la mise en place d’un plafonnement des prix. Et ensuite, il faudrait mettre en place une centrale d’achat unique avec ces prix-là au niveau européen. Cela permettrait de ne pas trop se ruiner.

Il faut également aller vers des stratégies de rationnement de gaz. Plutôt qu’une stratégie de compétition au niveau du prix. Parce que cette compétition-là appauvrit vraiment tout le monde. Je pense qu’un rationnement est préférable.

Il faut également trouver des solutions originales pour le contrôle de la consommation. Il y a des mesures à mettre en place, comme davantage conscientiser les gens à consommer moins pour réduire leur facture énergie. Car on doit consommer 20 à 30% en moins au niveau du chauffage. Et par exemple octroyer une prime chauffage uniquement à ceux qui ont diminué leur consommation.

La prolongation du nucléaire, De Croo peut le faire. C’est énorme, comme truc. Mais il a très peur pour sa coalition. Il faut qu’il prenne de la mesure de la situation. Le gouvernement belge n’a pas été bon. On a l’impression qu’il découvre le problème chaque jour et qu’ils ne veulent pas voir le voir en face.

Est-ce réalisable de découpler les prix du gaz et de l’électricité ? Certains experts disent qu’il s’agit d’une manœuvre complexe…

L’Europe va le faire. Mais d’une façon détournée. En réalité, ils vont laisser le signal de prix pour l’électricité liée au gaz. Mais ils vont directement taxer le sur-bénéfice pour le donner aux Etats. Le signal restera le même sur les marchés. Les Etats auront ensuite la liberté de faire ce qu’ils veulent avec cet argent-là.

Alexander De Croo a-t-il raison de remettre une grande partie de la responsabilité sur l’Europe ? La Belgique n’a-t-elle pas également son propre rôle à jouer ?

La Belgique, avec 32 térawattheure, ce n’est pas rien! C’est un gros gros coup à aller jouer. Si tous les pays européens pouvaient jouer le même coup que la Belgique, en ratio par habitants, ce serait pas mal. En tout cas, la Belgique devrait au moins jouer le coup car elle ne va pas résoudre le problème des 400 térawattheure. Elle doit éviter de l’aggraver.

Maintenant, ce qui leur pend au nez et ce qui est le plus préoccupant, c’est la santé de l’industrie. Car elle risque d’être complètement démolie avec les prix actuels. On pourrait se diriger vers une sorte de révolution sociale. C’est ce qui est en train de se structurer.

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