Une place se prend-elle ou s’offre-t-elle? La question est au cœur d’Ecume. © Chiavetta

Ecume, la nouvelle pièce d’Ilyas Mettioui

Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Avec un casting à la diversité réjouissante, Ilyas Mettioui poursuit, dans Ecume, ses questionnements sur les destins tout tracés et les identités qui enferment.

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Ça l’embête un peu quand on aligne ses différentes attributions: auteur, acteur, metteur en scène, un peu chorégraphe aussi. «J’essaie d’éviter ça quand je dois me présenter, parce que ça fait un peu prétentieux, alors que pour moi, c’est le même boulot. Certains moyens changent, mais l’objectif reste le même: le partage et le questionnement commun», se justifie Ilyas Mettioui.

Ces dernières années, le Bruxellois de 33 ans a enchaîné plus ou moins tous les cas de figure qu’offre le théâtre: acteur pour d’autres (La Vie c’est comme un arbre de Rachid Hirchi et Mohamed Allouchi, La Cour des grands de Cathy Min Jung…), acteur dans sa propre mise en scène mais dans le texte d’un autre (Peter, Wendy, le temps et les autres, de Paul Pourveur, avec Camille Sansterre), assistant metteur en scène (pour La Cerisaie de Tiago Rodrigues, avec Isabelle Huppert), acteur dans son propre spectacle (Contrôle d’identités), auteur et metteur en scène d’un spectacle où il n’est pas acteur (Ouragan, et aujourd’hui Ecume, de la compagnie Le Boréal, qu’il a cofondée avec Zoé Janssens)… Et c’est encore par une autre voie qu’Ilyas Mettioui a commencé à travailler comme comédien: «A 12 ans, j’ai été repéré pour faire du doublage, des voix dans les dessins animés. Ça m’a permis de découvrir un autre monde.»

J’ai toujours eu la sensation de devoir comprendre où je mettais les pieds, comprendre les règles. C’est devenu un réflexe, tout le temps.

Coupé

Né de parents marocains, Ilyas Mettioui fait partie de cette nouvelle génération qui change la donne de la diversité dans le monde du théâtre belge francophone. «Il y a des portes qui ont été ouvertes avant moi, ça ne s’est pas fait en une génération, tempère-t-il. Je suis le dernier d’une famille de six enfants et je pense clairement que ça n’aurait pas été possible pour l’aîné, qui a dix-neuf ans de plus que moi. J’ai aussi eu la chance d’avoir des gens qui m’ont poussé, qui m’ont aidé.»

Après l’académie d’Evere, stimulé par son plaisir de jouer, il passe l’examen d’entrée à l’IAD, qu’il réussit. «J’avais peut-être des facilités et, surtout, je ne m’étais pas mis de pression. J’étais dans un moment particulier de ma vie, j’avais perdu quelqu’un de très proche et tout me semblait dérisoire, se rappelle-t-il. Je n’avais même pas calculé qu’on était 150, qu’il y avait quatorze places et que, statistiquement, ce serait compliqué. Mais je pense aussi avoir été sélectionné en effaçant une partie de mon identité. Je n’ai pas du tout mis en avant le fait que j’avais d’autres référents culturels. Il se trouve que je ne suis pas très typé physiquement, mais d’une certaine façon, je me suis coupé d’une partie de moi. Ce sont des choses qu’on réalise longtemps après.»

Ilyas Mettioui avait déjà traversé ce genre de dilemme durant ses études secondaires: sa mère avait fait en sorte d’inscrire son petit dernier dans une école catholique. «Pour moi, c’était le gros désespoir, je me suis complètement coupé de mon milieu social. Le matin, tous mes amis partaient à droite, et moi à gauche. Est-ce que ce fut une chance d’être dans cette école-là? Encore aujourd’hui, je ne sais pas. Mais c’est là qu’a commencé une certaine logique d’adaptation. J’ai toujours eu la sensation de devoir comprendre où je mettais les pieds, comprendre les règles. C’est devenu un réflexe, tout le temps. C’est une force, mais c’est aussi une violence.»

Ilyas Mettioui fait partie de cette nouvelle génération qui change la donne de la diversité dans le monde du théâtre belge francophone.
Ilyas Mettioui fait partie de cette nouvelle génération qui change la donne de la diversité dans le monde du théâtre belge francophone. © DR

Chaque plage

«Ai-je ma place là? Quand on pense qu’on ne l’a pas, d’où ça vient? Est-ce un sentiment intérieur d’imposture? Une place se prend-elle, ou s’offre-t-elle?» Ces questions autobiographiques sont au cœur de son prochain spectacle et permettent d’en interpréter le titre complet, belgissime: Ecume – Knokke-le-Zoute (1). «Knokke-le-Zoute, c’est un microcosme social qui n’est pas le mien. Chaque plage de la mer du Nord a sa sociologie, et celle de Knokke est très éloignée de ce que j’ai pu connaître en grandissant. Je me suis néanmoins retrouvé à passer quelques week-ends là, par hasard, parce qu’on nous avait prêté un appartement. Le personnage principal d’Ecume est une femme qui s’y retrouve avec un gros sac où elle cache les cendres de son père. Elle a hésité tout le long de la côte, depuis La Panne, arrêt de tram par arrêt de tram, pour tenter de trouver la plage idéale pour les répandre, et elle finit à Knokke, parce que c’est le terminus.»

Pour cette pièce dont l’écriture s’est déclenchée lors du premier confinement, Ilyas Mettioui a rassemblé des acteurs et performeurs aux parcours, personnalités et générations différents. A travers un dédoublement de la figure du père, il y creuse la question de l’identité multiple, abordée dès Contrôle d’identités et accrue à travers le personnage quintuplé d’Ouragan. Avec son équipe, il y suit aussi cette ligne de conduite: «pas de rancœur». «Au théâtre, on a tendance à dire que pour faire une scène, pour que deux acteurs puissent jouer, il faut travailler sur le conflit. Là, on se rend compte qu’en luttant contre le conflit, on peut toujours garder une scène. Ça devient une leçon de vie.» Prometteur.

(1) Ecume – Knokke-le-Zoute, à l’Atelier 210, à Bruxelles, du 14 au 18 juin.

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