Quand Chancelvie est tombée enceinte, Marc-Henri Wajnberg a décidé de lui donner la parole, à elle et aux autres filles de son «écurie». © Wajnbrosse Productions

Kinshasa, gang de filles

Depuis une décennie, Marc-Henri Wajnberg arpente les rues de capitale tentaculaire de la RDC à la rencontre de ses 35 000 enfants des rues. Avec I Am Chance, documentaire généreux et bouillonnant, il se penche sur le sort d’un gang de filles.

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Il y a dix ans, le réalisateur belge s’envole pour Kinshasa afin d’y rencontrer un groupe de musiciens qui ne parvient pas à obtenir les visas nécessaires pour venir jouer en Europe. Marc-Henri Wajnberg pense tenir son sujet. Il découvre alors une « ville monde » qui vit à cent à l’heure au rythme des radios et des klaxons et où courent en tous sens des milliers d’enfants des rues, abandonnés, ayant recréé leur microsociété. Bouleversé par le sort de ces shégués (le nom donné aux enfants accusés de sorcellerie et rejetés par leur famille) qui, pour la plupart, ont le même âge que ses propres enfants, il enrôle une petite équipe pour tourner un film musical et effervescent, Kinshasa Kids (2013), sorte de fugue allegro ma non troppo peuplée par ces figures vives et inattendues. Le film circule dans les festivals et les écoles. En 2020, le cinéaste décide d’explorer la thématique sous un autre format, à visée plus didactique. Il réalise un film en réalité virtuelle, Kinshasa Now, qui met en scène un groupe d’enfants des rues. A l’occasion de ce tournage, il rencontre Chancelvie. La jeune fille n’a pas 15 ans.

Leur quotidien est fait de bagarres, de prostitution, de misère, mais aussi parfois de joie et de beaucoup de solidarité.

Pas de futur, que du présent

Depuis son premier film, Marc-Henri Wajnberg reste en contact avec les enfants qu’il filme, il les accompagne et les encourage à suivre une scolarité, leur trouve des places en foyer, les soutient pour les aider à sortir de la rue. Chancelvie, elle, résiste. Pour elle, la rue, c’est la liberté. « Une liberté factice, mais c’est la sienne, insiste le réalisateur. Pour elle, le centre est une prison. J’avais vu beaucoup de garçons dans les rues, mais tout à coup, j’étais confronté à des gangs de filles. Quand Chancelvie m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai décidé de lui donner la parole, à elle et aux autres filles de son « écurie », une parole qu’en général on leur refuse. »

Lire la critique dans Focus Vif page 18.
Lire la critique dans Focus Vif page 18. © National

Alors qu’il a l’habitude et l’expérience des situations dramatiques vécues par les shégués, sa rencontre avec le gang de Chancelvie est un choc: « Je ne m’attendais pas à être plongé dans une telle violence. J’ai voulu partager leur intimité. Les enfants sont déjà grandement invisibilisés, mais pour les filles, c’est pire encore. Elle sont victimes de violences convergentes, considérées par les hommes et la société comme des objets dont abuser. Après avoir écrit deux fictions, je trouvais que la forme documentaire me permettrait d’être le plus honnête pour essayer de partager une partie de leur quotidien, fait de bagarres, de prostitution, de misère, mais aussi parfois de joie et de beaucoup de solidarité. Quand j’essayais de parler de futur avec elles, d’école, d’une autre vie possible, elles revenaient toujours à leur présent. C’est là qu’elles s’ancrent, et je ne voulais pas édulcorer leur réalité. »

Pour ces filles shégués, la rue signifie la liberté, une liberté factice d’une brutalité sans nom.
Pour ces filles shégués, la rue signifie la liberté, une liberté factice d’une brutalité sans nom. © Wajnbrosse Productions

Le parcours de Chancelvie, comme celui de Shekinah, Dodo ou Gracia est fait de mauvaises rencontres, de précarité, d’abus et de dominations. C’est d’une brutalité sans nom: « A un moment, Chancelvie se livre, presque par surprise. Elle explique la transmission, les grandes qui l’ont recueillie, maquillée et habillée pour l’envoyer sur le trottoir. Les garçons censés la protéger, qui abusent d’elle quand elle ne ramène pas assez d’argent. Elle raconte ces drames presque avec détachement. » Et Kinshasa ferme les yeux sur leur détresse, les avalant dans le tourbillon incessant d’une ville grouillante et débordante.

Une hallucinante énergie

Rares sont celles et ceux qui s’arrêtent un instant pour les voir. Pourtant, le film orchestre une poignée de rencontres entre les filles et une communauté d’artistes. Car Kinshasa est aussi une ville qui crée, une ville qui danse. Ces artistes offrent à la fois un refuge pour les filles et un contrepoint, comme un discours nous rappelant d’où l’on regarde. A l’image de ce plasticien qui recycle les déchets pour s’en faire des armures. Et nous rappelle que ce sont aussi nos déchets que l’on envoie en Afrique.

Avant de le quitter, on demande au cinéaste s’il a observé des changements dans la situation des enfants des rues depuis qu’il travaille en République démocratique du Congo: « Quand j’ai découvert Kinshasa, il y avait une sorte d’euphorie. Aujourd’hui, je ressens surtout une forme de tristesse, une plus grande précarité encore, et j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus d’enfants des rues. Aux filles, il reste une certaine forme de solidarité, même si elles ne sont pas étrangères à certaines relations de domination entre elles, de démonstration de pouvoir. Et puis, il y a cette énergie. C’est pour ça que j’aime Kinshasa, pour cette énergie hallucinante, qui vient du cœur de ses habitants, qui sont le poumon de cette ville. C’est à cette vitalité aussi que je voulais rendre hommage, à cette capacité, dans l’adversité, de continuer de rire et de se battre, de raconter des histoires, de vivre et de rêver. »

© Wajnbrosse Productions

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